PRÉFACE IX
tique est pour une armée. Il y avait autant de différence entre les délibérations de TAssemblée nationale et celles du parlement d'Angleterre qu'entre les sièges et les marches savantes des Autrichiens et les escarmouches ou les combats irréguliers des Croates » (1). Ce que Dumont devait voir si clairement quand il rassemblait ses souvenirs dans le calme qui succédait au grand bouleversement, plus d'un, en France même, aux prises avec des difficultés quotidiennes auparavant insoupçonnées, mais lentement destructrices des bonnes volontés, plus d'un, rendu inactif malgré lui dans les temps de l'action, impuissant lorsqu'il eût tant souhaité de pouvoir, l'entrevoyait déjà obscurément. La question fut soulevée incidementà la séance des États-Généraux du lundi 25 mai 1789 (2). Les Archives parlementaires relatent ainsi cette affaire :
M. LK DoYB?( {des Communes) lit une motion qui lui a été remise ; elle contient quatre points : !•» Que chaque déput<^ ne pourra entrer qu'en habit noir, ou du moins qu'il ne pourrait parler en habit de couleur ;
2o Que les étrangers ne pourraient se placer que sur les gradins élevés sur les deux côtés de la salle, et que les députés se mettraient dans l'enceinte ;
3® Que les bancs seraient numérotés et tirés au sort, et les doyens changés tous les huit jours ;
4» Que les bancs du clergé et de la noblesse seraient toujours vides .
(\) Soavenin sur Mirabeau, p. 3i6.
(2) Elle l'avait été une première fois par Leroux, à la séance du 8 mai. Mais, après une intervention de Kcwbcl, il avait été décidé, le 9. sans statuer sur l'adoption ou le rejet de quelques articles présentés, « de laisser provisoirement la police de l'assemblée h M. le doyen ».
X PRKFACE
Il s'élève beaucoup de tumulte pour savoir si on mettra ces quatre propositions en délibération.
On va aux voix sur les objets de la motion .
Les premiers opinans sont d'avis d'abandonner cette motion qui convenait peu à la dignité d'une nation rassemblée; que de semblables discussions ne fourniraient que trop de matière aux plaisanteries des folliculaires ; et que, lorsqu'on avait à déli- . bérer sur des affaires beaucoup plus importantes, on ne devait pas s'agiter sur la manière dont on serait vêtu.
D'autres veulent prouver que chaque député ne doit pas entrer dans la salle sans son habit noir, costume qui, par son uniformité, fait disparaître la vanité ridicule des riches.
Aussitôt Mirabeau :
Toutes ces discussions prouvent la nécessité d'un règlement de police dans lequel les objets proposés pourront être déterminés. Je demande qu'on nomme des commissaires pour travailler à la rédaction de ce règlement, qui sera sanctionné par l'Assemblée, et au moyen duquel on remédiera au tumulte et à la longueur des délibérations. Comme les délibérations les plus sérieuses vont se présenter chaque jour, il faut nécessairement arrêter les formes les plus sévères pour établir l'ordre et la liberté des débats, et recueillir les voix dans toute leur intégrité. A Dieu ne plaise que je blesse aucun amour-propre, ni même que je m'afflige de nos débats un peu bruyants, qui jusqu'à présent ont mieux montré notre zèle et notre ferme volonté d'être libres que ne l'eut fait la tranquillité la plus passive! Mais la libertiî suppose la discipline ; et puisque tous les momens peuvent nécessiter des démarches dont on ne saurait prévoir toutes les suites ni s'exagérer l'importance, il faut, pourl'acquit de tous nos devoirs, et même pour notre sûreté individuelle, prendre un mode de débattre et de voter qui donne incontestablement le résultat de l'opinion de tous.
M. Mot'MER. — J'expose qu'il y a quinze jours, ayant pro posé la môme motion, elle fut rejctée par l'avis même de M. de Mirabeau. Les causes qui lui ont servi de prétexte pour faire rejeter ce règlement étaient qu'il fallaitopposer une force d'inaction aux refus des deux ordres de vérifier les pouvoirs en com-
PUÉFACE XI
mun ; ces motifs subsistent encore, je ne peux pas me rendre à l'opinion actuelle de M. le comte de Mirabeau.
M. LE COMTE DE MiRABEAU. — Le règlement ne sera que provisoire, au lieu qu'on proposait, il y a quinze jours, un règlement définitif (i).
L'avis de M. Mirabeau passe à la pluralité de 436 voix contre 11.
Mirabeau est maintenant plus convaincu que personne en France de la nécessité pour une assemblée de se donner vin bon règlement; il en a une conviction tout anglaise, et qui se fonde sur la meilleure des raisons. Il a peut-être déjà entre les mains, en toutcas il sait qu'on prépare^ à son usage, la compilation, d'ailleurs sommaire, qu'il va lui-même publier sous ce titre: Règlement ohsercés dans la Chambre des communes pour débattre les matières et pour voter, traduit de l'anglais, mis au jour par le comte de Mirabeau, 1789. La préface, qui porte sa griffe, est d'une impérieuse brièveté, — imperatoHa breoitas: — la voici, d'après le texte de l'édition originale, devenue extrêmement rare dès 1816, quand
{\) Archives parlementaires de lySy à /<?6o. Recueil complet des débats léçislalifs et politiques des Chambres françaises, imprimé par ordre de TAssemblce nationale sous la direction de MM. Mavidal, Laurent elClavel, \^' série (1789 à 1799), t. VIII, du 5 mai 1789 au 15 septembre 1789, p. 4748. C'est dans celle séance, et à propos de l'expression, employée par Mounier : « M. le comle de Mirabeau », qu'il arriva à l'illustre tribun une petite histoire assez désagréable :
« Un membre. J'observe que les rangs et les titres ne doivent pas être répétés sans cesse dans une assemblée d*hommes égaux.
M. LE COMTE DE MiRABEAU. J'attachc si pcu d'importance à mon titre de comte que je le donne à qui le voudra ; mon plus beau titre, le seul dont je m'honore, est celui de représentant d'une grande province, et d'un grand nombre de mes concitoyens.
Un membre. Je suis de l'avis de M. le comte de Mirabeau. Je dis M. le comte, car j'attache si peu d'importance à un semblable titre, aujourd'hui si prodigué, que je le donne gratis à qui voudra le porter >,
XJl PHKFACE
Dumont la réimprima à la suite du IraitédeBentham, mais qui se trouve à la bibliothèque de la Chambre des députés, dans la collection Portier (de rOise) (1).
J'ai cru qu'il seroit utile, dans la situation présente desafTaires nationales, de connoître le rèfi:lement qu'observe la Chambre dos communes d'Angleterre pour débattre les questions politiques et pour votet*.
Un peuple depuis si longtemps occupé d'aiïaires publiques dans do grandes assemblées doit nécessairement s'être approché de bien près du mieux possible, du moins quant aux formes indispensables, pour préserver les débats de toute confusion, et le résultat dos opinions de toute incertitude.
Aucun ouvrage anglois n'a fait connoitre exactement ces formes : le compte qu'on en va rendre n'est pas complet, mais tout ce qu'il contient est authentique.
Je dois ce travail, entrepris uniquement pour la France, à un Anglois qui, jeune encore, a mérité une haute réputation, et que ceux dont il est particulièrement connu regardent comme une dos espérances de son pays, (^est un de ces l^hilosophes respectables, dont le civisme ne se borne point à la Grande- Bretagne. (Citoyens du monde ils désirent sincèrement que les Français soient aussi libres, et non moins généreux, qu'euxmêmes. « Leur nombre est très considérable, dit M. De R. dans une de ses lettres : quoique sensibles k l'honneur qui résulte pour leur patrie de ce que la libert*» angloise est presque pass<'uî en proverbe, ils ne souhaitent cependant rien avec plus d'ardeur, que do voir cette distinction so confondre dans la liberté générale do l'Europe ».
Il n'est pas inutile d'ajouter que l'Auteur, après avoir fini son travail, l'a communiqué à plusieurs membres de la législature, qui, ayant fait un grand nombre de campagnes parlementaires, en connoissent toute la tactique ; ainsi l'on peut dire avec vérité que cet écrit est classique en son genre.
(1) Hiblio(h<u|ue de la (îhamhrc des dépulés, Béoolution française, 34^-34'^. personnages, Mirabeau, 3(j. B^" 1G4.