‹ Les regrets, avec une introd., des notes et un indexChapitre 19 sur 32 · CXXIII · texte numérisé non relu

CXXIII

Nous ne sommes faschez que la trefve se fasse : Car bien que nous soyons de la France bien loing, Si est chascun de nous à soy-mesme tesmoing, Combien la France doit de la guerre estre lasse.

Mais nous sommes faschez que l'Espagnole audace. Qui plus que le François de repoz a besoing, Se vante avoir la guerre et la paix en son poing, Et que de respirer nous luy donnons espace.

Il nous fasche d'ouir noz pauvres alliez

Se plaindre à tous propoz qu'on les ait oubliez,

Et qu'on donne au privé l'utilité commune.

Mais ce qui plus nous fasche, est que les estrangers Disent plus que jamais, que nous sommes légers, Et que nous ne sçavons cognoistre la Fortune.

Le Roy (disent icy ces baniz de Florence) Du sceptre d'Italie est frustré désormais, Et son heureuse main cet heur n'aura jamais De reprendre aux cheveux la fortune de France.

Le Pape mal content n'aura plus de fiance En tous ces beaux desseings trop légèrement faictz, Et l'exemple Sienois rendra par ceste paix Suspecte aux estrangers la Françoise alliance.

L'Empereur affoibly ses forces reprendra, L'Empire héréditaire à ce coup il rendra, Et paisible à ce coup il rendra l'Angleterre.

Voilà que disent ceulx, qui discourent du Roy:

Que leur respondrons-nous ? Vineus, mande le moy,

Toy, qui sçais discourir et de paix et de guerre.

Dedans le ventre obscur, où jadis fut encloz Tout cela qui depuis a remply ce grand vide, L'air, la terre, et le feu, et l'élément liquide, Et tout cela qu'Atlas soustient dessus son doz.

Les semences du Tout estoient encor' en gros, Le chault avec le sec, le froid avec l'humide, Et l'accord, qui depuis leur imposa la bride, N'avoit encor' ouvert la porte du Caos:

Car la guerre en avoit la serrure brouillée.

Et la clef en estoit pour l'aage si rouillée.

Qu'en vain, pour en sortir, combattoit ce grand corps,

Sans la Trefve (Seigneur) de la paix messagère, Qui trouva le secret, et d'une main légère La paix avec l'amour en fit sortir dehors.

go LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY

Tu sois la bien venue, ô bienheureuse trefvel Trefve, que le Chrestien ne peult assez chanter, Puis que seule tu as la vertu d'enchanter De noz travaulx passez la souvenance grève.

Tu dois durer cinq ans: et que l'envie en crève: Car si le ciel bening te permet enfanter Ce qu'on attend de toy, tu te pourras vanter D'avoir fait une paix, qui ne sera si brève.

Mais si le favory, en ce commun repoz Doit avoir désormais le temps plus à propoz D'accuser l'innocent, pour luy ravir sa terre:

Si le fruict de la paix du peuple tant requis A l'avare advocat est seulement acquis, Trefve, va t'en en paix, et retourne la guerre.

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