‹ Les regrets, avec une introd., des notes et un indexChapitre 20 sur 32 · CXXVI I · texte numérisé non relu

CXXVI I

Icy de mille fards la traison se desguise, Icy mille forfaitz pullulent à foison, Icy ne se punit l'homicide ou poison.

Et la richesse icy par usure est acquise :

Icy les grands maisons viennent de bastardise,

Icy ne se croid rien sans humaine raison,

Icy la volupté est tousjours de saison,

Et d'autant plus y plaist, que moins elle est permise.

Pense le demourant. Si est-ce toutefois Qu'on garde encor' icy quelque forme des loix. Et n'en est point du tout la justice bannie :

Icy le grand seigneur n'achète l'action, Et pour priver autruy de sa possession N'arme son mauvais droit de force et tyrannie.

LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY <)l

Ce n'est pas de mon gré (Carie) que ma navire Erre en la mer Tyrrhène : un vent impétueux La chasse maulgré moy par ces flots tortueux, Ne voiant plus le pol, qui sa faveur t'inspire.

Je ne voy que rochers, et si rien se peult dire Pire que des rochers le hurt audacieux : Et le phare jadis favorable à mes yeux De mon cours égaré sa lanterne retire.

Mais si je puis un jour me sauver des dangers Que je fuy vagabond par ces flots estrangers, Et voir de l'Océan les campagnes humides

J'arresteray ma nef au rivage Gaulois,

Consacrant ma despouille au Neptune François,

A Glauque, à Mélicerte, et aux soeurs Néréides. {^'*)

Je voy (Dilliers) je voy seréner la tempeste. Je voy le vieil Proté son troupeau renfermer, Je voy le verd Triton s'égaier sur la mer, Et voy l'Astre jumeau flamboier sur ma teste :

Jà le vent favorable à mon retour s'appreste, Jà vers le front du port je commence à ramer, Et voy jà tant d'amis, que ne les puis nommer, Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.

Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d'ici, Je voy mon cher Morel, et mon Dorât aussi, Je voy mon Delahaie, et mon Paschal encore:

Et voy un peu plus loing (si je ne suis déçeu) î\Ion divin Mauléon, duquel, sans l'avoir veu, La grâce, le sçavoir, et la vertu j'adore.

Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse, Qu'il n'estoit rien plus doulx que voir encor' un jour Fumer sa cheminée, (^^) et après long séjour Se retrouver au sein de sa terre nourrice.

Je me resjouissois d'estre eschappé au vice, Aux Circes d'Italie, aux Sirènes d'amour. Et d'avoir rapporté en France à mon retour L'honneur que l'on s'acquiert d'un fidèle service.

Las, mais après l'ennuy de si longue saison, Mille souciz mordans je trouve en ma maison. Qui me rongent le cœur sans espoir d'allégence.

Adieu donques (Dorât) je suis encor' Romain, Si l'arc que les neuf sœurs te misrent en la main Tu ne me preste icy, pour faire ma vangence.

Morel, dont le sçavoir sur tout autre je prise,

Si quelqu'un de ceulx-là, que le Prince Lorrain (^^)

Guida dernièrement au rivage Romain,

Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise:

Dy, qu'il ne sçait que c'est du siège de l'Eglise, N'y aiant esprouvé que la guerre, et la faim, Que Rome n'est plus Rome, et que celuy en vain Présume d'en juger, qui bien ne l'a comprise.

Celuy qui par la rue a veu publiquement

La courtisanne en coche, ou qui pompeusement

L'a peu voir à icheval en accoustrement d'homme

Superbe se monstrer: celuy qui de plein jour Aux Cardinaulx en cappe a veu faire l'amour. C'est celuy seul (Morel) qui peult juger de Rome.

Vineus, je ne viz onc si plaisante province, Hostes si gracieux, ny peuple si humain. Que ton petit Urbin, digne que soubs sa main Le tienne un si gentil et si vertueux Prince.

Qi^ant à Testât du Pape^ il fallut que j'apprinse A prendre en patience et la soif et la faim : C'est pitié, comme là le peuple est inhumain, Comme tout y est cher, et comme Ion y pinse.

Mais tout cela n'est rien au pris du Ferrarois, Car je ne vouldrois pas pour le bien de deux roys. Passer encor' un coup par si pénible enfer.

Bref, je ne sçay (Vineus) qu'en conclure à la fin, Fors, qu'en comparaison de ton petit Urbin, Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.

Il fait bon voir (Magny) ces Coions magnifiques, {^') Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abbord. Leur sainct Marc, leur Palais, leur Realté, leur port Leurs changes, leurs profitz, leur banque, et leurs trafiques :

Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques, Leurs robbep à grand' manche, et leurs bonnetz sans bord. Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port. Et leurs sages advis aux affaires publiques.

Il fait bon voir de tout leur Sénat balloter.

Il fait bon voir partout leurs gondoUes flotter,

Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitère :

Mais ce que Ion en doit le meilleur estimer,

C'est quand ces vieux coquz vont espouser la mer,

Dont ilz sont les maris, et le Turc l'adultère.

94 l'Es REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY

Celuy qui d'amit\é a violé la loy, Cerchant de son amy la mort et vitupère, Celuy qui en procez a ruiné son frère. Ou le bien d'un mineur a converty à soy:

Celuy qui a trahi sa patrie et son Roy, Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son père, Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mère, Celuy qui a nié son baptesme et sa foy:

Marseille, il ne fault point que pour la pénitence D'une si malheureuse abominable offense. Son estomac plombé martelant nuict et jour.

Il voise errant nudz pieds ne six ne sept années : Que les Grysons sans plus il passe à ses journées, J'entens, s'il veult que Dieu luy doibve de retour.

La terre y (^^) est fertile, ample les édifices, Les poelles bigarrez, et les chambres de bois, La police immuable, immuable les loix.

Et le peuple ennemy de forfaitz et de vices.

Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suysses, Ils sont gras et refaits, et mangent plus que trois: Voilà les compagnons et correcteurs des Roys, Que le bon Rabelais a surnommez Saulcisses.

Ils n'ont jamais changé leurs habitz et façons. Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons. Ils comptent à leur mode, et de tout se font croire;

Ils ont force beaux lacz et force sources d'eau. Force prez, force bois. J'ay du reste (Belleau) Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.

LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY çS

Je les ay (^^) veuz (Bizet) et si bien m'en souvient, J'ay veu dessus leur front la repentance peinte, Comme on voit ces espritz qui là-bas font leur pleinte, Ayant passé le lac d'où plus on ne revient.

Un croire de léger les folz y entretient Soubz un prétexte faulx de liberté contrainte : Les coulpables fuitifz y demeurent par crainte, Les plus fins et rusez honte les y retient.

Au demeurant (Bizet) l'avarice et l'envie, Et tout cela qui plus tormente nostre vie. Domine en ce lieu là plus qu'en tout autre lieu.

Je ne viz onques tant l'un l'autre contre-dire, Je ne viz onques tant l'un de l'autre mesdire: Vray est, que, comme icy. Ion n'y jure point Dieu.

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