CXXXVIII
De-vaulx, la mer reçoit tous les fleuves du monde, Et n'en augmente point: semblable à la grand' mer Est ce Paris sans pair, où l'on voit abysmer Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde.
Paris est en sçavoir une Grèce féconde, Une Rome en grandeur Paris on peult nommer, Une Asie en richesse on le peult estimer, En rares nouveautez une Afrique seconde.
Bref, en voyant (De-vaulx) ceste grande cité,
Mon œil, qui paravant estoit exercité
A ne s'esmerveiller des choses plus estranges,
Print esbaïssement. Ce qui ne me peult plaire. Ce fut l'estonnement du badaud populaire, La presse des chartiers, les procez, et les fanges.
Si tu veuls vivre en Court (Dilliers) souvienne-toy De t'accoster tousjours des mignons de ton maistre : Si tu n'es favori, faire semblant de l'estre. Et de t'accommoder aux passetemps du Roy.
Souvienne-toy encor' de ne prester ta foy Au parler d'un chacun, mais sur tout sois adextre A t'aider de la gauche, autant que de la dextre. Et par les mœurs d'autruy à tes mœurs donne loy.
N'avance rien du tien (DilUers) que ton service. Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice. Et sois souvent encor' muet, aveugle, et sourd.
Ne fay que pour autruy importun on te nomme. Faisant ce que je dy, tu seras galland homme: T'en souvienne (Dilliers) si tu veulx vivre en Court.
Si tu veuls seurement en Court te maintenir, Le silence (Ronsard) te soit comme un décret. Qui baille à son amy la clef de son secret, Le fait de son amy son maistre devenir.
Tu dois encor' (Ronsard), ce me semble, tenir Aveq' ton ennemy quelque moyen discret, Et faisant contre luy, monstrer qu'à ton regret Le seul devoir te fait en ces termes venir.
Nous voyons bien souvent une longue amitié
Se changer pour un rien en fière inimitié,
Et la haine en amour souvent se transformer.
Dont (veu le temps qui court) il ne fault s'esbaïr. Aymé donques (Ronsard) comme pouvant haïr. Haïs donques (Ronsard) comme pouvant aymer.
Amy, je t'apprendray (encores que tu sois. Pour te donner conseil, de toy mesme assez sage) Comme jamais tes vers ne te feront oultrage, Et ce qu'en tes écritz plus éviter tu dois.
Si de Dieu, ou du Roy tu parles quelquefois, Fay que tu sois prudent, et sobre en ton langage: Le trop parler de Dieu porte souvent dommage. Et longues sont les mains des Princes et des Rois.
Ne t'attachei à qui peult, si sa fureur l'allume, Vanger d'un coup d'espée un petit traict de plume, Mais pi esse (comme on dit) ta lèvre avec le doy.
Ceubc que de tes bons motz tu vois pasmer de rire, Si quelque oultrageux fol t'en veult fairo desdire. Ce seront les premiers à se mocquer de toy.
Cousin, parle tousjours des vices en commun, Et ne discours jamais d'affaires à la table, Mais sur tout garde toy d'estre trop véritable, Si en particulier tu parles de quelqu'un.
Ne commets ton secret à la foy d'un chascun. Ne dy rien qui ne soit pour le moins vraysemblable : Si tu ments, que ce soit pour chose profitable. Et qui ne tourne point au déshonneur d'aucun.
Sur tout garde toy bien d'estre double en paroles. Et n'use sans propoz de finesses frivoles. Pour acquérir le bruit d'estre bon courtisan.
L'artifice caché c'est le vray artifice:
La souris bien souvent périt par son indice.
Et souvent par son art se trompe l'artisan.
Bizet, j'aymerois mieulx faire un bœuf d'un formy, Ou faire d'une mousche un Indique éléphant, Que le bon heur d'autruy par mes vers estoufant. Me faire d'un chascun le publiq ennemy.
Souvent par un bon mot on perd un bon amy. Et tel par ses bons motz croit (tant il est enfant) S'estre mis sur la teste un chapeau triomphant, A qui mieulx eust valu estre bien endormy.
La louange (Bizet) est facile à chacun.
Mais la satyre n'est un ouvrage commun :
C'est, trop plus qu'on ne pense, un œuvre industrieux.
Il n'est rien si fascheux qu'un brocard mal plaisant. Et fault bien (comme on dit) bien dire en mesdisant, Veu que le louer mcsme est souvent odieux.
Gordes, je sçaurois bien faire un conte à la table. Et s'il estoit besoing contrefaire le sourd: J'en sçaurois bien donner, et faire à quelque lourd Le vray ressembler faulx, et le faulx véritable.
Je me sçaurois bien rendre à chacun accointable, Et façonner mes mœurs aux mœurs du temps qui court: Je sçaurois bien prester (comme on dit à la Court) Auprès d'un grand seigneur quelque œuvre charitable.
Je sçaurois bien encor', pour me mettre en avant, Vendre de la fumée à quelque poursuivant, Et pour estre employé en quelque bon affaire,
Me feindre plus ruzé cent fois que je ne suis : Mais ne le voulant point (Gordes) je ne le puis, Et si ne blasme point ceulx qui le sçavent faire.
Tu t'abuses (Belleau) si pour estre sçavant, Sçavant et vertueux, tu penses qu'on te prise: Il fault (comme Ion dit) estre homme d'entreprise, Si tu veulx qu'à la Court on te pousse en avant.
Ces beaux noms de vertu, ce n'est rien que du vent: Donques, si tu es sage, embrasse la feintise, L'ignorance, l'envie, avec la convoitise: Par ces artz jusqu'au ciel on monte bien souvent. [' ';
La science; à la table est des seigneurs prisée, Mais en chambre (Belleau) elle sert de risée: Garde, si tu m'en crois, d'en acquérir le bruit.
L'homme trop vertueux desplait au populaire: Et n'est-il pas bien fol qui s'efforceant de plaire. Se mesle d'un mestier que tout le monde fuit?
Souvent nous faisons tort nous mesme' à notre ouvrage: Encor' que nous soyons de ceulx qui font le mieulx, Soit par trop quelquefois contrefaire les vieux, Soit par trop imiter ceulx qui sont de nostre aage.
Nous ostons bien souvent aux princes le courage De nous faire du bien: nous rendant odieux, Soit pour en demandant estre trop ennuyeux. Soit pour trop nous louant aux autres faire oultrage.
Et puis, nous nous plaignons de voir nostre labeur Veuf d'applaudissement, de grâce, et de faveur, Et de ce que chacun à son œuvre souhette.
Bref, loue qui vouldra son art, et son mestier, Mais cestui-là (Morel) n'est pas mauvais ouvrier, Lequel sans estre fol, peult estre bon poëte.
Ne te fasche (Ronsard) si tu vois par la France Fourmiller tant d'escriptz. Ceulx qui ont mérité D'estre advouez pour bons de la postérité, Portent leur sauf-conduit, et lettre d'asseurance.
Tout œuvre qui doit vivre il a dès sa naissance
Un Démon qui le guide à l'immortalité:
Mais qui n'a rencontré telle nativité.
Comme fruict abortif, n'a jamais accroissance.
Virgile eut ce Démon, et l'eut Horace encor'.
Et tous ceulx qui du temps de ce bon siècle d'or
Estoient temuz pour bons: les autres n'ont plus vie.
Qu'eussions-nous leurs escriptz, pour voir de nostre temps
Ce qui aux anciens servoit de passetemps.
Et quelz estoient les vers d'un indocte Mévie.
LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY lOI