‹ Les regrets, avec une introd., des notes et un indexChapitre 23 sur 32 · CXLVIII · texte numérisé non relu

CXLVIII

Autant comme Ion peult en un autre langage Une langue exprimer, autant que la nature Par l'art se peult monstrer, et que par la peinture On peult tirer au vif un naturel visage:

Autant exprimes-tu, et encor d'avantage, Aveques le pinceau de ta docte escriture, La grâce, la façon, le port, et la stature De celuy, qui d'Enée a descript le voyage.

Ceste mesme candeur, ceste grâce divine, Ceste mesme douceur, et majesté Latine, Qu'en ton Virgile on voit, c'est celle mesme encore.

Qui Françoise se rend par ta céleste veine. Des-Masures, sans plus, a faulte d'un Mécène, Et d'un autre César, qui ses vertuz honnore.

Vous dictes (courtisans) les Poëtes sont fouis. Et dictes vérité: mais aussi dire j'ose. Que telz que vous soiez, vous tenez quelque chose De ceste doulce humeur qui est commune à tous.

Mais celle-là (Messieurs) qui domine sur vous.

En autres actions diversement s'expose:

Nous sommes fouis en rime, et vous Testes en prose:

C'est le seul différent qu'est entre vous et nous.

Vray est que vous avez la Court plus favorable.

Mais aussi n'avez vous un renom si durable :

Vous avez plus d'honneurs, et nous moins de souci.

Si vous riez de nous, nous faisons la pareille: Mais cela qui se dit s'en vole par l'oreille, Et cela qui s'escript ne se perd pas ainsi, f^-)

Seigneur, je ne sçaurois regarder d'un bon œil Ces vieux Singes de Court, qui ne sçavent rien faire Sinon en leur marcher les Princes contrefaire, Et se vestir, comme eulx, d'un pompeux appareil.

Si leur maistre se mocque, ilz feront le pareil, S'il ment, ce ne sont eulx qui diront du contraire: Plustost auront-ilz veu, à fin de luy complaire, La Lune en plein midy, à minuict le Soleil.

Si quelqu'un devant eulx reçoit un bon visage, Hz le vont caresser, bien qu'ilz crèvent de rage: S'il le reçoit mauvais, ilz le monstrent au doy.

Mais ce qui plus contre eulx quelquefois me despite, C'est quand devant le Roy, d'un visage hypocrite, Hz se prennent à rire, et ne sçavent pourquoy.

Je ne te prie pas de lire mes escripts.

Mais je te prie bien qu'ayant fait bonne chère,

Et joué toute nuict au dez, à la première,

Et au jeu que Vénus t'a sur tous mieux appris,

Tu ne viennes icy desfascher tes esprits.

Pour te mocquer des vers que je metz en lumière,

Et que de mes escripts la leçon coustumière.

Par faulte d'entretien, ne te serve de ris.

Je te priray encor, quiconcques tu puisse' estre. Qui, brave de la langue, et foible de la dextre, De blesser mon renom te monstres tousjours prest.

Ne mesdire de moy: ou prendre patience, Si ce que ta bonté me preste en conscience. Tu te le vois par moy rendre à double intérest.

Si mes escripts (Ronsard) sont semez de ton loz, Et si le mien encor tu ne dédaignes dire, D'estre encloz en mes vers ton honneur ne désire. Et par là je ne cherche en tes vers estre encloz.

Laissons donc, je te pr)% laissons causer ces sotz. Et ces petitz gallandz, qui ne sachant que dire, Disent, voyant Ronsard et Bellay s'entr'escrire. Que ce sont deux muletz qui se grattent le doz. (••■'

Noz louanges (Ronsard) ne font tort à personne: Et quelle loy défend que l'un à l'autre en donne. Si les amis entre eulx des présens se font bien?

On peult comme l'argent trafiquer la louange, Et les louanges sont comme lettres de change, Dont le change et le port (Ronsard) ne couste rien.

On donne les degrez au sçavant escolier, On donne les estatz à l'homme de justice, On donne au courtisan le riche bénéfice, Et au bon capitaine on donne le collier:

On donne le butin au brave avanturier, On donme à l'officier les droits de son office. On donne au serviteur le gaing de son service, Et au docte poëte on donne le laurier.

Pourquoy donc fais-tu tant lamenter Calliope, Du peu de bien qu'on fait à sa gentile troppe? Il fault (Jodelle) il fault autre labeur choisir,

Que celuy de la Muse-., à qui veult qu'on l'avance : Car quel loyer veulstu avoir de ton plaisir. Puis que le plaisir mesme en est la récompense?

104 ï-^S REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY

Si tu m'en crois (Baïf) tu changeras Parnasse

Au palais de Paris, Hélicon au parquet,

Ton laurier en un sac, et ta lyre au caquet,

De ceux qui pour serrer, la main n'ont jamais lasse.

G-'est à ce mestier là, que les biens on amasse, Nt«t à celuy des vers: où moins y a d'acquêt. Qu'au mestier d'un boufon, ou celuy d'un naquet. Fy du plaisir (Baïf) qui sans profit se passe.

Laissons donq, je te pry, ces babillardes Sœurs,

Ce causeur Apollon, et ces vaines doulceurs.

Qui pour tout leur trésor n'ont que des lauriers verds:

Aux choses de profit, ou celles qui font rire, Les grands ont aujourd'huy les oreilles de cire, Mais ilz les ont de fer, pour escouter les vers.

Thiard, qui as changé en plus grave escritture Ton doulx stile amoureux: Thiard, qui nous as fait D'un Pétrarque un Platon, et si rien plus parfait Se trouve que Platon, en la mesme nature:

Qui n'admire du ciel la belle architecture. Et de tout ce qu'on voit les causes et l'effect, Celuy vrayment doit estre un homme contrefait, Lequel n'a rien d'humain, que la seule figure.

Contemplons donc (Thiard) ceste grand' voulte ronde. Fuis que nous sommes faits à l'exemple du monde: Mais ne tenons les yeulx si attachez en hault.

Que pour ne les baisser quelquefois vers la terre, Nous soions en danger, par le hurt d'une pierre, De nous blesser le pied, ou de prendre le sault.

Par ses vers Teïens Belleau me fait aymer Et le vin, et l'amour: Baïf, ta challemie Me fait plus qu'une reyne une rustique amie, Et plus qu'une grand' ville un village estimer.

Le docte Pelletier fait mes flânez emplumer, Pour voler jusqu'au ciel avec son Uranie: Et par l'horrible effroy d'une estrange armonie Ronsard de pié en cap hardy me fait armer.

Mais je ne sçay comment ce Démon de Jodelle, (Démon est-il vrayment, car d'une voix mortelle Ne sortent point ses vers) tout soudain que je l'oy,

M'aguillonne, m'espoingt, m'espovante, m'af folle, Et comme Apollon fait de sa prestresse folle, A moymesmes m'ostant, me ravit tout à soy.

En ce pendant (Clagny) que de mil argumens Variant le desseing du royal édifice, Tu vas renouvelant d'un hardy frontispice La superbe grandeur des plus vieux monumens.

Avec d'autres compaz, et d'autres instrumens, Fuyant l'ambition, l'envie, et l'avarice. Aux Muses je bastis, d'un nouvel artifice. Un palais magnifique à quatre appartemens.

Les Latines auront un ouvrage Dorique Propre à leur gravité, les Grecques un Attique Pour leur naïfveté, les Françoises auront

Pour leur grave doulceur une oeuvre Ionienne:

D'ouvrage élabouré à la Corinthienne

Sera le corps d'hostel, ou les Thusques seront.

De ce Royal palais que bastiront mes doigts, Si la bonté du Roy me fournit de matière, Pour rendre sa grandeur et beauté plus entière, Les ornemens seront de traicts et d'arcs turquois.

Là d'ordre flanc à flanc se voyront tous noz Roys, Là se voyra maint Faune, et Nymphe passagère : Sur le portail sera la Vierge forestière, Aveques son croissant, son arc, et son carquois.

L'appartement premier Homère aura pour marque, Virgile le second, le troisième Pétrarque, Du surnom de Ronsard le quatrième on dira.

Chacun aura sa forme et son architecture. Chacun ses ornemens, sa grâce et sa peinture, Et en chascun (Clagny) ton beau nom se lira.

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