XV
Panjas, veuls-tu sçavoir quels sont mes passetemps? Je songe au lendemain, j'ay soing de la despense Qui se fait chacun jour, et si fault que je pense A rendre sans argent cent créditeurs contents:
Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps. Je courtise un banquier, je prens argent d'avance, Quand j'ay despesché l'un, un autre recommence, Et ne fais pas le quart de ce que je prétends.
Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire. Qui me dit que demain est jour de consistoire. Qui me rompt le cerveau de cent propos divers:
Qui se plainct, qui se deult, qui murmure, qui crie:
Aveques tout cela, dy (Panjas) je te prie,
Ne t'esbahis-tu point comment je fais des vers?
Cependant que Magny suit son grand Avanson, Panjas son Cardinal, et moy le mien eacore, Et que l'espoir flateur, qui noz beaux ans dévore, Appaste noz désirs d'un friand hamesson,
Tu courtises les Roys, et d'un plus heureux son Chantant l'heur de Henry, qui son siècle décore, Tu t'honores toy mesme, et celuy qui honore L'honneur que tu luy fais par ta docte chanson.
Las, et nous ce pendant nous consumons nostre aage Sur le bord incogneu d'un estrange rivage, Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :
Comme on voit quelquefois quand la mort les appelle, Arrengez flanc à flanc parmy l'herbe nouvelle, Bien loing sur un estang trois cygnes lamenter.
Après avoir longtemps erré sur le rivage, Où Ion voit lamenter tant de chétifs de court, Tu as attaint le bord où tout le monde court. Fuyant de pauvreté le pénible servage.
Nous autres ce pendant, le long de ceste plage, En vain tendons les mains vers le Nautonier sourd, Qui nous chasse bien loing (^-) : car, pour le faire court, Nous n'avons un quatrin pour payer le naulage.
Ainsi donc tu jouis du repos bienheureux. Et comme font là bas ces doctes amoureux. Bien avant dans un bois te perds avec ta dame
Tu bois le long oubly de tes travaux passez, Sans plus penser en ceulx que tu as délaissez, Criant dessus le port, ou tirant à la rame.
Si tu ne sçais (Morel) ce que je fais icy, Je ne fais pas l'amour, ny autre tel ouvrage: Je courtise mon maistre, et si fais d'avantage, Ayant de sa maison le principal soucy.
Mon Dieu (ce diras-tu) quel miracle est-ce cy, Que de veoir Dubellay se mesler du mesnage. Et composer des vers en un autre langage ! Les loups et les aigneaux s'accordent tout ainsi.
Voylà que c'est, Morel: la doulce poësie M'accompagne par tout, sans qu'autre fantaisie En si plaisant labeur me puisse rendre oisif.
Mais tu me respondras: Donne, si tu es sage, De bonne heure congé au cheval qui est d'aage. De peur qu'il ne s'empire, et devienne poussif i}'^).
Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine. Les louanges du Roy, et l'héritier d'Hector, Et ce Montmorancy nostre François Nestor, Et que de sa faveur Henry t'estime digne:
Je me pourmène seul sur la rive Latine, La France regretant, et regretant encor Mes antiques amis, mon plus riche trésor. Et le plaisant séjour de ma terre Angevine.
Je regrete les bois, et les champs blondissans. Les vignes, les jardins, et les prez verdissans, Que mon fleuve traverse: icy pour récompense
Ne voiant que l'orgueil de ces monceaux pierreux, î Ovi me tient attaché d'un espoir malheureux, ,' Ce que possède moins celuy qui plus y pense.
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suyvie, Et plus heureux celuy, dont l'immortalité Ne prend commencement de la postérité, Mais devant que la mort ait son ame ravie.
Tu jouis (mon Ronsard) mesme durant ta vie. De l'immortel honneur que tu as mérité : Et devant que mourir (rare félicité) Ton heureuse vertu triomphe de l'envie.
Courage donc (Ronsard), la victoire est à toy,
Puis que de ton costé est la faveur du Roy:
Jà du laurier vainqueur les temples se couronnent,
Et jà la tourbe espesse à l'entour de ton flanc
Resemble ces esprits, qui là bas environnent
Le grand prestre de Thrace au long sourpely blanc.
Conte (1^), qui ne fis onc compte de la grandeur, Ton Dubellay n'est plus: ce n'est plus qu'une souche Qui dessus un ruisseau d'un dos courbé se couche, Et n'a plus rien de vif, qu'un petit de verdeur.
Si j'escry quelquefois, je n'escry pomt d ardeur, J'escry naïvement tout ce qu'au cœur me touche, Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche, En un stile aussi lent que lente est ma froideur.
Vous autres ce pendant peintres de la nature, Dont l'art n'est pas enclos dans une portraiture. Contrefaites des vieux les ouvrages plus beaux.
Quant à moy, je n'aspire à si haulte louange, Et ne sont mes portraits auprès de voz tableaux, Non plus qu'est un Janet auprès d'un Michelange.
>^Ores, plus que jamais, me plaist d'aymer la MuséT^ Soit qu'en François j'escrive, ou langage Romain, Puisque le jugement d'un Prince tant humain, De si grande faveur envers les lettres use.
Donq le sacré mestier oxx ton esprit s'amuse.
Ne sera désormais un exercice vain,
Et le tardif labeur que nous promet ta main,
Désormais pour Francus n'aura plus nulle excuse.
Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuys, Et non pour m'enrichir, je suivray, si je puis, Les plus humbles chansons de ta Muse lassée.
Aussi chascun n'a pas mérité que d'un Roy La libéralité luy face, comme à toy, Ou son archet doré, ou sa lyre crossée.