XXIII
Ne lira-Ion jamais que ce Dieu rigoureux? Jamais ne lira-Ion que caste Idalienne? Ne voira-Ion jamais Mars sans la Cyprienne? Jamais ne voira-Ion, que Ronsard amoureux?
Retistra-lon tousjours, d'un tour laborieux, Ceste toile, argument d'une si longue peine? Revoira-Ion tousjours Oreste sur la scène? Sera tousjours Roland par amour furieux?
Ton Francus, ce pendant,, a beau haulser les voiles. Dresser le gouvernail, espier les estoiles. Pour aller où il deust estre ancré désormais:
Il a le vent à gré, il est en équippage. Il est encor pourtant sur le Troien rivage, Aussi croy-je (Ronsard) qu'il n'en partit jamais.
Qu'heureux tu es (Baïf), heureux et plus qu'heureux, De ne suivre abusé ceste aveugle Déesse, Qui d'un tour inconstant et nous hausse et nous baisse, Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux!
Tu n'esprouves (Baïf) d'un maistre rigoureux Le sévère sourcy: mais la doulce rudesse D'une belle, courtoise, et gentile maistresse, Qui fait languir ton cœur doulcement langoureux.
Moy chétif ce pendant loing des yeux de mon Prince, Je vieillis malheureux en estrange province. Fuyant la pauvreté: mais las, ne fuyant pas
Les regrets, les ennuys, le travail et la peine. Le tardif repentir d'une espérance vaine. Et l'importun souci qui me suit pas à pas.
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure, et le poinct,
Et malheureuse soit la flateuse espérance.
Quand pour venir icy j'abandonnay la France:
La France, et mon Anjou dont le désir me poingt.
Vraiment d'un bon oiseau guidé je ne fus point, Et mon cœur me donnoit assez signifiance. Que le ciel estoit plein de mauvaise influence. Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
Cent fois le bon advis lors m'en voulut distraire. Mais tousjours le destin me tiroit au contraire: Et si mon désir n'eust aveuglé ma raison,
N'estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage. Quand sur le sueil de l'huis, d'un sinistre présage, Je me blessay le pied sortant de ma maison?
Si celuy qui s'appreste à faire un long voyage, Doit croire cestuy là qui a jà voyagé, Et qui des flots marins longuement oultragé, Tout moite et dégoûtant s'est sauvé du naufrage:
Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage, Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé, Puis que j'ay devant toy en ceste mer nagé, Et que desjà ma nef descouvre le rivage.
Donques je t'advertis, que ceste mer Romaine, De dangereux escueils et de bancs toute pleine. Cache mille périls, et qu'icy bien souvent.
Trompé du chant pippeur des monstres de Sicile, Pour Charybde éviter tu tomberas en Scylle, Si tu ne sçais nager d'une voile à tout vent.
' Ce n'est l'ambition ny le soing d'acquérir Qui m'a fait délaisser ma rive paternelle. Pour voir ces monts couvers d'une neige étemelle. Et par mille dangers ma fortune quérir.
Le vray honneur, qui n'est coustumier de périr,
Et la vraye vertu, qui seule est immortelle.
Ont comblé mes désirs d'une abondance telle.
Qu'un plus grand bien aux dieux je ne veulx requérir,
L'honneste servitude, où mon devoir me lie. M'a fait passer les monts de France en Italie, Et demeurer trois ans sur ce bord estranger,
Où je vy languissant: ce seul devoir encore
Me peult faire changer France à l'Inde et au More,
Et le ciel à l'enfer me peult faire changer.
Quand je te dis adieu, pour m'en venir icy, Tu me dis (mon Lahaye), il m'en souvient encore : Souvienne toy, Bellay, de ce que tu es ore, Et comme tu t'en vas retourne t'en ainsi.
Et tel comme je vins, je m'en retourne aussi: Hors mis un repentir qui le cœur me dévore, Qui me ride le front, qui mon chef décolore, Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcy.
Ce triste repentir, qui me ronge, et me lime,
Ne vient (car j'en suis net) pour sentir quelque crime,
Mais pour m'estre trois ans à ce bord arresté:
Et pour m'estre abusé d'une ingrate espérance,
Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
M'a fait (sot que je suis) abandonner la France.