XL VII
Si onques de pitié ton ame fut atteinte, Voiant indignement ton amy tormenté, Et si onques tes yeux ont expérimenté Les poignans esguillons d’une douleur non feinte,
Voy la mienne en ces vers sans artifice peinte, Comme sans artifice est ma simplicité :
Et si pour moy tu mes à pleurer incité,
Ne te ry pour le moins des souspirs de ma pleinte.
Ainsi (mon cher Vineus) jamais ne puisse-tu Esprouver les regrets qu esprouve une vertu, Qui se voit défrauder du loyer de sa peine:
Ainsi l'œil de ton Roy favorable te soit, Et ce qui des plus fins l'espérance déçoit, N'abuse ta bonté d’une promesse vaine.
O combien est heureux, qui n’est contreint de feindre Ce que la vérité le contreint de penser, Et à qui le respect dun qu’on n’ose offenser, Ne peult la liberté de sa plume contreindre !
Las, pourquoy de cenœu sens-je la mienne estreindre, Quand mes justes regrets je cuide commencer ?
Et pourquoy ne se peult mon ame dispenser,
De ne sentir son mal, ou de s’en pouvoir pleindre ?
DE J. DU BELEAY. 33
On me donne la genne, et si n’ose crier, On me voit tormenter, et si n'ose prier Qu on ait pitié de moy. O peine trop sugette !
Il n'est feu si ardant, qu'un feu qui est enclos, Il n’est si fâcheux mal, qu’un mal qui tient à l'os, Et n'est si grand’ douleur, qu’une douleur muette.
Si après quarante ans de fidèle service,
Que celuy que je sers a fait en divers lieux, Emploiant, libéral, tout son plus et son mieux Aux affaires qui sont de plus digne exercice,
Dun hayneux estranger l'envieuse malice Exerce contre luy son courage odieux,
Et sans avoir souci des hommes ny des dieux, Oppose à la vertu l'ignorance et le vice:
Me doy-je tormenter, moy qui suis moins que rien, Si par quelqu'un fpeult estre) envieux de mon bien, Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?
Je me console donc, et en pareille mer, Voyant mon cher Seigneur au danger dabysmer, Il me plaist de courir une mesme fortune.
Sortons Dillier , sortons, faisons place à lenvie, Et fuions désormais ce tumulte civil,
Puis qu’on y voit priser le plus lasche et plus vil, Et la meilleure part estre la moins suivie.
Allons où la vertu, et le sort nous convie, Deussions nous voir le Scythe, ou la source du Nil, Et nous donnons plus-tost un éternel exil, Que tacher d’un seul poinct l'honneur de nostre vie.
Sus donques, et devant que le cruel vainqueur De nous face une fable au vulgaire moqueur, Banissons la vertu d'un exil volontaire.
Et quoy ? ne sçais-tu pas que le bany Romain, Bien qu'il fust déchassé de son peuple iniumain, Fut pourtant adoré du barbare coursaire ?
Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune, Puis que nul ne se peult de la bonne asseurer, Et que de la mauvaise on peult bien espérer, Estant son naturel de n’estre jamais une.
Le sage nocher craint la faveur de Neptune, Sachant que le beau temps long temps ne peult durer: Et ne vault-il pas mieulx quelque orage endurer, Que d’avoir tousjours peur de la mer importune ?
Par la bonne fortune on se trouve abusé, Par la fortune adverse on devient plus rusé : L'une esteint la vertu, l’autre la fait paroistre :
L'une trompe no yeux d’un visage menteur, L'autre nous fait Lamy cognoistre du flateur, Et si nous fait encor’ à nous mesmes cognoistre.