L VI
Bai, qui, comme moy, prouves l’adversité,
Il n’est pas tousjours bon de combatre l'orage, Il fault caler la voile, et de peur du naufrage, Céder à la fureur de Neptune irrité.
Mais il ne fault aussi par crainte et vilité S’abandonner en proye : il fault prendre courage, Il fault feindre souvent l'espoir par le visage,
Et fault faire vertu de la nécessité.
Donques sans nous ronger le cœur d’un trop grand [soing,
Mais de nostre vertu nous aidant au besoing,
Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste
Que je veulx désormais Fortune despiter, Et que Selle entreprend le me faire quitter, Je le tiendray (Baïf) et fust-ce de ma reste.
Cependant que tu suis le lièvre par la plaine, Le sanglier par les bois, et le milan par Laer, Et que voiant le sacre, ou l’espervier voler,
Tu t'exerces le corps d’une plaisante peine,
Nous autres malheureux suivons la court Romaine, Où, comme de ton temps, nous ons plus parler De rire, de saulter, de danser, et baller,
Mais de sang, et de feu, et de guerre inkumaine.
Pendant, tout le plaisir de ton Gorde, et de moy, C’est de te regreter, et de parler de toy, De lire quelque autheur, ou quelque vers escrire.
Au reste (mon Dagaut) nous n esprouvous icy Que peine, que travail, que regret, et souey, Et rien, que le Breton, ne nous peult faire rire.
Le Breton est sgavant, et sçait fort bien escrire En Francois, et Thuscan, en Grec, et en Romain, Il est en son parler plaisant et fort humain,
Il est bon compaignon, et dit le mot pour rire.
Il a bon jugement, et scait fort bien eslire Le blanc d'avec le noir: il est bon escrivain, Et pour bien compasser une lettre à la main, Il y est excellent autant qu’on scauroit dire:
Mais il est paresseux, et craint tant son mestier, Que s’il devoit jeusner, ce croy-je, un mois entier, Il ne travailleroit: seulement un quart d’heure.
Bref il est si poltron, pour bien le deviser,
Que depuis quatre mois, qu’en ma chambre il de- [meure,
Son umbre seulement me fait poltronniser.
Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die Que j'estudie trop, que je face l'amour,
Et que d’avoir tousjours ces livres à l’entour, Rend les yeux esblouis, et la teste estourdie.
Mais tu ne l’entends pas: car ceste maladie
Ne me vient du trop lire, ou du trop long séjour, Ains de voir le bureau, qui se tient chacun jour : C’est, Pierre mon amy, le livre où j estudie.
Ne m'en parle donc plus, autant que tu as cher De me donner plaisir, et de ne me fascher :
Mais bien en ce pendant que dune main habile
Tu me laves la barbe, et me tonds les cheveulx, Pour me d’esennuyer, conte moy si tu veulx Des nouvelles du Pape, et du bruit de la ville.
Seigneur, ne pensez pas d’ouir chanter icy Les louanges du Roy, ny la gloire de Guyse, Ny celle que se sont les Chastillons acquise, Ny ce Temple sacré au grand Montmorancy.
N'y pensez voir encor’ le sévère sourcy
De madame Sagesse, ou la brave entreprise,
Qui au Ciel, aux Démons, aux Estoilles s’est prise, La Fortune, la Mort, et la Justice aussi:
De Or encore moins, de luy je ne suis digne : Mais bien d'un petit Chat j ay fait un petit hymne, Lequel je vous envoye : autre présent je may.
Prenez le donc (Seigneur) et m'excusez de grace, Si pour le bal ayant la musique trop basse, Je sonne un passepied, ou quelque branle gay.
Qui est amy du cœur est amy de la bourse, Ce dira quelque honneste et hardy demandeur, Qui de l'argent d'autruy libéral despendeur Luy mesme à l’hospital s’en va toute la course.
Mais songe là-dessus, qu’il n'est si vive source, Qu'on ne puisse espuiser, ny si riche presteur, Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur, Ayant affaire a gens qui n’ont point de resource.
Gordes, si tu veuls vivre heureusement Romain, Sois large de faveur, mais garde que ta main Ne soit à tous venans trop largement ouverte.
Par l’un on peult gaigner mesmes son ennemy, Par l’autre bien souvent on perd un bon amy, Et quand on perd l'argent, c’est une double perte.
Ce rue Calabrois, tout vice, quel qu'il soit, Chatouille à son amy, sans espargner personne, Et faisant rire ceulx, que mesme il espoinconne, Se joue autour du cœur de cil qui le reçoit.
Si donc quelque subtil en mes vers apperçoit
Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne Le nom de feint amy vers ceulx que j aiguillonne: Car qui m'estime tel, lourdement se déçoit.
La Satyre (Dilliers) est un publiqg exemple, Ou, comme en un miroir, l’homme sage contemple Tout ce qui est en luy ou de laid, ou de beau.
Nul ne me lise donc: ou qui me vouldra lire, Ne se fasche s’il voit, par manière de rire, Quelque chose du sien protrait en ce tableau.
Quel est celuy qui veult faire croire de Soy
Qu'il est fidèle amy, mais quand le temps se change, Du costé des plus forts soudainement se range,
Et du costé de ceulx qui ont le mieux de quoy ?
Quel est celuy qui dit qu’il gouverne le Roy ?
J'entends quand il se voit en un païs estrange,
Et bien loing de la Court : quel homme est-ce, Les- [étrange ?
Lestrange, entre nous deux je te pry dy le moy.
Dy moy, quel est celuy qui si bien se déguise,
Qu'il semble homme de guerre entre les gens d- [glise,
Et entre gens de guerre aux prestres est pareil ?
Je ne scay pas son nom: mais quiconqu’ il puisse lestre,
N n’est fidèle amy, ny mignon de son maistre,
Ny vaillant chevalier, ny homme de conseil.
Nature est aux bastards volontiers favorable,
Et souvent les bastards sont les plus généreux, Pour estre au jeu d amour l’homme plus vigoreux, D'autant que le plaisir luy est plus aggréable.
Le donteur de Méduse, Hercule l’indontable, Le vainqueur Indien, et les Jumeaux heureux, Et tous ces Dieux bastards jadis si valeureux, Ce problème (Bizet) font plus que véritable.
Et combien voyons nous aujourd’huy de bastards, Soit en l’art d’Apollon, soit en celuy de Mars, Exceller ceux qui sont de race légitime ?
Bref tousjours ces bastards sont de gentil esprit : Mais ce bastard (Bizet) que lon nous a descrit, Est cause que je fais des autres moins d'estime.
Tu ne crains la fureur de la plume animée, Pensant que je n’ay rien à dire contre toy, Sinon ce que ta rage a vomy contre moy, Grinssant comme un mastin la dent envenimée.
Tu crois que je n’en scay que par la renommée,
Et que quand j'auray dict que tu nas point de foy, Que tu es affronteur, que tu es traistre au Roy, Que j'auray contre toy ma force consommée.
Tu penses que je may rien de quoy me vanger, Sinon que tu n’es fait que pour boire et manger : Mais jay bien quelque chose encores plus mordante,
Et quoy ? l'amour d’Orphée ? et que tu ne sceus ong Que c'est de croire en Dieu ? non: quel vice est-ce [donc ?
C’est, pour le faire court, que tu es un pédante.
Ne t’esmerveille point que chacun il mesprise, Qu'il dédaigne un chacun, qu'il n’estime que soy, Qu’aux ouvrages d'autruy il veuille donner loy, Et comme un Aristarq’ luy mesme s'auctorise.
Paschal, c’est un pédant : et quoy qu’il se desguise, Sera tousjours pédant’. Un pédant’ et un roy
Ne te semblent ilz pas avoir je ne scay quoy
De semblable, et que l’un à l’autre symbolise ?
DE J. DU BELLAx. 45
Les subjects du pédanf ce sont ses escoliers, Ses classes ses estats, ses régents officiers, Son collége Paschall est comme sa province.
Et c’est pourquoy jadis le Sÿracusien, Aiant perdu le nom de roy Sicilien, Voulut estre pédant', ne pouvant estre prince.
Magny, je ne puis voir un prodigue d honneur, Qui trouve tout bien fait, qui de tout S esmerveille, Qui mes faultes approuve, et me flatte l'oreille, Comme si j'estois prince, ou quelque grand seigneur.
Mais je me fasche aussi d’un fascheux repreneur, Qui du bon et mauvais fait censure pareille,
Qui se list voluntiers, et semble qu’il sommeille En lisant les chansons de quelque autre sonneur.
Cestui-là me déçoit d’une faulse louange,
Et gardant qu'aux bons vers les mauvais je ne [change,
Fait qu'en me plaisant trop à chacun je desplais :
Cestui-cy me dégouste, et ne pouvant rien faire Qui luy plaise, il me fait également desplaire Tout ce qu'il fait luy mesme, et tout ce que je fais.
Je hay du Florentin l’usurière avarice, Je hay du fol Sienois le sens mal arresté, Je hay du Genevois la rare vérité,
Et du Vénitien la trop caute malice :
Je hay le Ferrarois pour je ne scay quel vice, Je hay tous les Lombards pour l’infidélité,
Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
Et le poltron Romain pour son peu d'exercice :
Je hay l’Anglois mutin, et le brave Escossois, Le traistre Bourguignon, et l’indiscret François, : Le superbe Espaignol, et rhorongne Thudesque :
Bref, je hay quelque vice en chaque nation, Je hay moymesme encor’ mon imperfection, Mais je hay par sur tout un scavoir pédantesque.
Pourquoy me gronde-tu, vieux mastin affamé, Comme si Dubellay n’avoit point de défense ?
Pourquoy m’offense-tu, qui ne ay fait offense, Sinon de l'avoir trop quelquefois estimé ?
Qui ha, chien envieux, sur moy tant animé,
Sur moy, qui suis absent ? croy-tu que ma van- [geance
Ne puisse bien d’icy darder jusques en France
Un traict, plus que le tien, de rage envenimé ?
Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre: Dun nom, qui par mes vers n’a mérité de vivre: Tu n'auras, malheureux, tant de faveur de moy :
Mais si plus longuement ta fureur persévère, Je t’envoiray d’icy un foet, une Mégère, Un serpent, un cordeau, pour me vanger de toy.
Si Pirithois ne fust aux enfers descendu, L'amitié de Thésé’ seroit ensevelie,
Et Nise par sa mort n’eust la sienne ennoblie, S’il n’eust veu sur le champ Eurial’ estendu :
De Pylade le nom ne seroit entendu
Sans la fureur d Oreste, et la foy de Pythie Ne fust par tant d’escripts en lumière sortie, Si Damon ne se fust en sa place rendu :
Et je n’eusse esprouvé la tienne si muable, Si fortune vers moy n’eust esté variable.
Que puis-je faire donc, pour me vanger de toy ?
Le mal que je te veulx, c'est qu’un jour je te puisse Faire en pareil endroit, mais par meilleure ofice, Recognoistre ta faulte, et voir quelle est ma foy.
Ce Brave qui se croit, pour un jacque de maille, Estre un second Roland, ce dissimulateur,
Qui superbe aux amis, aux ennemis flateur, Contrefait l’habile homme, et ne dit rien qui vaille,
Belleau, ne le croy pas: et quoy qu'il se travaille De se feindre hardy d'un visage menteur, N'ajouste point de foy à son parler vanteur, Car oncq homme vaillant je n’ay veu de sa taille.
Il ne parle jamais que des faveurs qu'il a, Il desdaigne son maistre, et courtise ceulx là Qui ne font cas de luy : il brusle d’avarice :
Il fait du bon Chrestien, et n’a ny foy ny loy : IT fait de l’amoureux, mais c’est, comme je croy, Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.
Encores que lon eust heureusement compris
Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble, Si est-ce (Gohory) qu’icy, comme il me semble,
On peult apprendre encor’, tant soit-on bien appris.
Non pour trouver icy de plus doctes escrits
Que ceulx que le François songneusement assemble, Mais pour l'air plus subtil, qui doucement nous amble Ce qui est plus terrestre, et lourd en nox esprits.
Je ne scay quel Démon de sa flamme divine Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine, Lime le jugement, et le rend plus subtil.
Mais qui trop y demeure, il envoye en fumée De Fesprit trop purgé la force consumée, Et pour l'esmoudre trop, luy fait perdre le fil.
Gordes, jay en horreur un vieillard vicieux, Qui l'aveugle appétit de la jeunesse imite,
Et ja froid par les ans, de soymesme s’'incite A vivre délicat en repoz ocieux.
Mais je ne crains rien tant qu’un jeune ambicieux, Qui pour se faire grand contrefait de l'hermite, Et voilant sa traison d’un masque d’hypocrite, Couve soubs beau semblant un cœur malicieux.
Il n’est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire) Si sale qu’un vieux boug, ne si prompt à mal faire Comme est un jeune loup : et, pour le dire mieux,
Quand bien au naturel de tous deux je regarde, Comme un fangeux pourceau l’un desplaist à mes
Lreux,
Comme d’un fin renard de l’autre je me garde.
Tu dis que Dubellay tient réputation,
Et que de ses amis il ne tient plus de compte :
Si ne suis-je Seigneur, Prince, Marquis, ou Conte, Et ay changé d’estat ny de condition.
Jusqu’icy je ne scay que c’est d’ambition,
Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte: Aussi ma qualité ne baisse ny ne monte,
Car je ne suis subject qu’à ma complexion.
Je ne scay comme il fault entretenir son maistre,
Comme il fault courtiser, et moins quel il fault estre
Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourdu.
J’honnore tout le monde, et ne fasche personne : Qui me donne un salut, quatre je luy en donne: Qui ne fait cas de moy, je ne fais cas de luy.
Gordes, que Dubellay ayme plus que ses yeux, Voy comme la nature, ainsi que du visage, Nous a fait différents de meurs et de courage, Et ce qui plaist à l’un, à l’autre est odieux.
Tu dis : je ne puis voir un sot audacieux,
Qui un moindre que luy brave à son avantage, Qui s’escoute parler, qui farde son langage,
Et fait croire de luy, qu’il est mignon des Dieux.
Je suis tout au contraire, et ma raison est telle : Celuy, dont la doulceur courtoisement m'appelle, Me fait oultre mon gré courtisan devenir :
Mais de tel entretien le brave me dispense :
Car n'estant obligé vers luy de récompense, Je le laisse tout seul luymesme entretenir.
Cent fois plus qu’à louer on se plaist à mesdire: Pource qu'en mesdisant on dit la vérité,
Et louant, la faveur, ou bien l’auctorité
Contre ce qu'on en croit fait bien souvent escrire.
Qu'il soit vray, prins-tu onꝗ tel plaisir d’ouir lire Les louanges d’un prince, ou de quelque cité,
Qu oe un Marc Antoine à mordre exercité, Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?
S’il est donques permis, sans offense d aucun, Des meurs de nostre tems deviser en commun, Quiconques me lira, m'estime fol, ou sage:
Mais je croy qu’aujourdhuy tel pour sage est tenu, Qui ne Seroit rien moins que pour tel recogneu, Qui luy auroit osté le masque du visage.