‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 10 sur 13 · ÉCLOSION D'UN CHAPEAU · texte numérisé non relu

ÉCLOSION D'UN CHAPEAU

distes, leur besoin de voir les choses expliquées par les ressources précises du métier, leur font préférer aux oeuvres des plus grands maîtres les gravures de modes lorsque l’époque en fournit. Elles ont même quelque difficulté à lire, à ce point de vue, les œuvres d’art qui pourraient les inspirer. Ce n’est pas assez réalisé pour elles, et nous n’avons pas à nous en étonner, puisque, pour tout artiste véritablement savant en son métier, ainsi que cela devrait toujours être, il n’y a pas de différence entre ce qui n’est qu’intentionnel et ce qui est incompréhensible.

Parmi les maîtres, toutefois, il en est qu'elles comprennent mieux, ou qui étaient mieux faits pour les comprendre. Ainsi Gainsborough, nommé plus haut, est un favori, et Lawrence, qui a peint aussi de très belles coiffures, est dédaigné ou inconnu. D’autres exemples pourraient être cités parmi les contemporains. Nous avons entendu dire : « Un Gandara en feutre rose. » Jamais un Delacroix, ni un Puvis de Chavannes.

Mais ces documents plus ou moins librement interprétés ne sont que la matière première de la nouveauté, et ceci ne nous renseigne pas encore sur la faculté artistique proprement dite des modistes, et la façon dont elle agit.

Une des plus habiles modistes de Paris m’a exprimé sa pensée à peu près ainsi qu’il suit, ou du moins, après diverses explications, nous sommes arrivés à ceci :

— Je ne puis créer qu’en travaillant. De même que certains orateurs ne peuvent penser qu'au fur et à mesure qu'ils parlent, ou certains écrivains ne sentent se préciser et se formuler leurs idées que la plume à la main, j’ai besoin, pour partir sur une première inspiration encore très vague, de tourmenter entre mes mains un morceau de sparterie. Les

idées me viennent pendant que la forme matérielle prend corps et tournure. Alors elles affluent à mesure que mon modèle se complète, elles se modifient jusqu au dernier moment, et ce n'est que lorsque tout est fait que je sais ce que je voulais faire.

Une autre, non moins réputée, m’a tenu au contraire ce langage :

— Moi, je compose mon chapeau entièrement dans ma tête. J’en arrête tous les éléments, depuis la ligne générale jusqu’au moindre détail de la garniture. Je le vois si nettement que je pourrais le dessiner sans qu’il y manque rien. Alors je n’ai plus qu a l’exécuter, et lorsqu’il est fini, il est d’une identité absolue avec 1 idée que je m’en étais faite.

Une troisième enfin, qui venait d'inventer un modèle auquel les deux autres avaient rendu un hommage d’admiration sur un ton de sincérité que je n'ai pas toujours trouvé dans les éloges des artistes entre eux, avoua que sa méthode était encore différente.

« Elle rêvait à une idée, parfois en se promenant, parfois chez elle, et souvent au moment où elle s’y attendait le moins. Puis, elle la perdait complètement de vue, et un beau jour cela lui revenait, à l improviste toujours, après cette sorte d’incubation, et, cette fois sous une forme beaucoup plus complète, à tel point qu’elle éprouvait un impérieux besoin de la mettre à exécution. Une de ces idées, qui avait eu un grand succès, lui était revenue au bout de deux ans. »

Je laisse à décider laquelle de ces trois modistes est la plus artiste, car je ne suis pas parvenu à répondre à la question d’une manière qui me satisfaisait.

Ces trois créatrices, véritables types de la « première » en modes, de celle de qui l’on attend chaque saison une trou-

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vaille décisive, un charme inédit, ajoutèrent diverses remarques intéressantes. Ces deux-ci, entre autres :

Il y a des idées qui partent trop tôt. Elles déconcertent; elles ne sont pas encore mûres. Reprises un peu plus tard, par exemple au bout d’une ou deux saisons, elles remportent un grand succès; mais ce n’est pas toujours celle qui avait trouvé l’idée qui en profite. Ainsi, dans tous les domaines de la pensée, y compris celui des modes de Paris, il n’est pas toujours bon d’être un précurseur.

Il y a des idées heureuses qui ne réussissent pas autant qu’on l’avait espéré. Tout le monde en fait des éloges, mais avec une certaine hésitation ; l’on sent qu’il manque quelque chose. Le chapeau est admiré — mais il ne se vend pas. Un jour, on se décide à l’exécuter dans une autre couleur ; alors les clientes n’en veulent plus d’autre. « On a, me disent mes trois artistes, trouvé la nuance prospère. » Et c’est là encore un principe dont pourraient faire leur profit beaucoup de peintres de notre temps, qui semblent croire que la recherche d’une harmonie déterminée est indifférente au sujet. Qu'ils aillent en apprentissage dans un atelier de modes!

Une bonne première compose son chapeau comme un bon peintre compose son tableau. Elle l’ébauche largement et le finit avec un soin minutieux. 11 ne lui manque même pas la palette sur laquelle elle cherche les tons qui conviennent à l’expression de son sentiment et de son rêve ; cette palette est la série des carnets d’échantillons d’étoffes multicolores qu’à chaque instant elle consulte, où elle cherche des effets heureux, « des nuances prospères ».

Dans ces conditions, on sent combien une habile première est précieuse. Eh bien, pourtant, si l'on trouve des maisons qui gardent leurs premières pendant de longues années, et

LES REIiNES DE L’AIGUILLE.

s’en félicitent, il en est qui préfèrent ne point les retenir. Il ne faudrait pas croire que la « première » est naturellement instable et fantasque. Mais certaines s'usent vite sur place, et 1 on a constaté au contraire qu elles se renouvelaient en changeant de maison.

C est une loi un peu cruelle, mais qui donne de bons résultats, comme beaucoup de choses cruelles dans la nature et dans la vie.

D'une façon générale, on vieillit rapidement dans la Mode, et les modistes âgées sont beaucoup moins nombreuses que les jeunes. Il semble que les étoffes de soie brillantes et insensibles, les fleurs artificielles, merveilleusement délicates et sans parfums, ne s’animent ainsi et ne vivent, qu’en aspirant la fraîcheur ou la vie des charmantes et pauvres femmes qui les assemblent.

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s’en félicitent, il en est qui préfèrent ne point les retenir. Il ne faudrait pas eroire que la « première » est naturellement instable et fantasque. Mais certaines s’usent vite sur place, et l’on a constaté au contraire qu’elles se renouvelaient en changeant de maison.

C’est une loi un peu cruelle, mais qui donne de bons résultats, comme beaucoup de choses cruelles dans la nature et dans la vie.

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Les giandes mu • de modes de Paris ont toutes, d'une façon plus ou moisi- tranchée, leur genre dont Iles sont fières, et leur clientèle spéciale, qu elles s'efforcent de satisfaire et de retenir.

Dans l’une on nous dit : « Nous coiffons ici la femme du monde, la femme, vrai me ni de ■ ; i - 1 j 1 4 < ■ l ' •- > n cl. de race: nous avons de très vieilles familles; puis aussi quelques actrices... des théâtres subventionnés, bien entendu...; et aussi, un peu, ohl très peu, la demi-mondaine. »

line autre maison : « Nous avons pour cliente la femme très moderne, très chic, celle qui ne recule devant aucune

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