‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 9 sur 13 · ÉCLOSION D'UN CHAPEAU · texte numérisé non relu

ÉCLOSION D'UN CHAPEAU

Les tissus les plus divers, les matériaux les plus imprévus, passent entre ses mains et leur obéissent à miracle, depuis les plus fragiles toiles d’araignées des tulles, jusqu’aux draps les plus feutrés, les velours les plus épais, les fourrures les plus sauvages, sans que les premiers perdent rien de leur aérienne fraîcheur, et la résistance acharnée des autres se trouvant à la fin assouplie. Il est de ces tissus qu'un souffle ferait, croiton, évaporer, et il en est qui cassent hargneusement les aiguilles. L’apprêleuse se fait un jeu de tout cela; l'étoffe est tendue comme une peau vivante sur une ferme musculature, ou, par des fronces d'une délicatesse indicible, elle devient comme une matière nouvelle, que la machine n'aurait jamais pu réaliser.

Quant à la garnisseuse, il me parait que son talent a moins besoin d’être souligné et expliqué, car est-il un être un peu civilisé qui n’ait admiré au moins une fois en sa vie, quelles harmonies audacieuses et féeriques viennent se jouer sur une tête parisienne, avec quelle frémissante sensibilité est attachée une branche de fleurs, avec quel enjouement et quelle profonde observation de la vie un oiseau se repose ou veut s'envoler, caressant, indépendant ou batailleur? D'une façon de garnir heureuse dépend toute 1 expression d'une femme.

Chapeaux-menaces, chapeaux-promesses, chapeaux-ironies, et même chapeaux-fidélités, le chapeau, grâce à la triple complicité de la formière, de l’apprêteuse et de la garnisseuse, est encore le meilleur déguisement que la Parisienne ait trouvé, masque du cerveau qui transforme la physionomie en laissant à découvert le visage. Elle n’a même pas le besoin de feindre alors, puisque c’est le chapeau qui nous parle et qui nous fascine.

Dire que les modistes sont des artistes véritables, en pré-

sence de tels travaux et de tels résultats, n'est donc pas suffisant. Elles tiennent en même temps du poète par l'imagination, et de la sorcière par les prestiges.

Mais si celles qui exécutent ainsi sous une direction donnée méritent de tels compliments (qui nous feront, espérons-le, pardonner nos quelques velléités d’indiscrétion et de médisance), que faut-il donc dire de celles qui inventent ces idées si poétiques, conçoivent ces arrangements, osent ces harmonies ?

Le point de départ est souvent très curieux. De même que les couturières, les modistes se documentent. Elles ne trouvent pas tout forcément dans leur rêve, et il leur est utile souvent de rencontrer un précédent à interpréter, c’est-àdire à métamorphoser. Le travail de l’esprit se retrouve pareil à l’illusion de presque tout artiste : croyant innover, on recommence ; croyant s’inspirer d’une idée on en invente une autre, et recommencement ou transcription sont tous deux nouveaux, puisqu ils émanent d’une créature qui n’avait pas encore dit cette même chose, avec son propre tempérament.

Or, au cabinet des Estampes, par exemple, ou dans les recueils de modes passées où elles s’approvisionnent de prétextes, elles ont une façon à elles d’interpréter les formes et les ornementations des temps écoulés. Elles les comprennent à travers leur chiffonnage et la conception technique qu elles se sont faite des grandes figures de l’histoire et des arts. Il est certain que Henri III, Henri IV, Louis XIII, llubens, M"‘° Vigée-Lebrun, Gainsborough, Marie-Antoinette, ont leur particulière estime au point de vue de la mode. Par les chapeaux que les uns ont portés, que les autres ont inventés ou dépeints, ce sont presque des confrères.

Il est à remarquer, toutefois, que l’esprit pratique des mo-

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