‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 11 sur 13 · PARTERRES · texte numérisé non relu

PARTERRES

Les grandes maisons de modes de Paris ont toutes, d'une façon plus ou moins tranchée, leur fjenre dont elles sont hères, et leur clientèle spéciale, qu'elles s’efforcent de satisfaire et de retenir.

Dans P une on nous dit : « Nous coiffons ici la femme du monde, la femme vraiment de distinction et de race, nous avons de très vieilles familles; puis aussi quelques actrices... des théâtres subventionnés, bien entendu...; et aussi, un peu, oh! très peu, la demi-mondaine. »

Une autre maison : « Nous avons pour cliente la femme très moderne, très chic, celle qui ne recule devant aucune

audace en matière de nouveauté; puis quelques dames du monde officiel, beaucoup d'étrangères..., et aussi, naturellement, la demi-mondaine. »

Une autre : « Nous voyons surtout des femmes d'artistes ; beaucoup, beaucoup d'actrices..., et, cela va sans dire, la demi-mondaine. »

Une autre : « Notre spécialité est un genre comme il faut, pas tapageur, qui est très apprécié par la bonne clientèle bourgeoise, la femme honnête, en un mot, ou qui tient à le paraître, sans pour cela être un épouvantail. Aussi nous avons, dans une certaine catégorie, également, la demi-mondaine. »

Dans diverses autres maisons, les renseignements que notre curiosité sollicitait ont eu, invariablement, des commencements varies et une fin identique. Nous ne pouvions en conclure qu’à la diversité des genres, et, à la rigueur, à celle des clientèles, bien qu’entre celles-ci, du moins à Paris, il y eut un léger trait d'union.

De fait, les maisons présentent les aspects les plus dissemblables. Comme mécanisme et organisation, presque toutes se ressemblent. Comme physionomie, il n’en est pas deux pareilles.

Celle-ci est des plus célèbres, son « genre » est des plus tranchés et son chiffre d affaires un des plus considérables. Elle tient dans moins d une demi-douzaine de pièces pas grandes : deux salons pour la vente ; un autre pour le travail, divisé en deux par une cloison; un pour la manutention; un petit réduit pour la fleuriste — et voilà de quoi entretenir le prestige d’une marque, et donner la volée à travers l’ancien et le nouveau monde à une série choisie, mais relativement nombreuse, de chapeaux bien élevés, sobrement fantaisistes et pleins de discernement, qui n'iront se percher

audace en matière de nouveauté; puis quelques dames du monde officiel, beaucoup d’étrangères..., et aussi, naturelle ment, la demi-inondaine. »

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que sur des têtes considérées. Les deux petits salons de vente sont, avec leur tonalité gris verdâtre et leur boiserie de chêne, d’une discrétion terne et froide, comme une étude de notaire. Ou, plus exactement, ils sont comme le Café Anglais de la Mode. Ils doivent leur atmosphère d’élégance et d’un féminisme de bon ton aux vendeuses et aux visiteuses, qui y déploient un mouvement pondéré, étudié, genre Comédie- Fi •ançaise, puis aux chapeaux, en petit nombre, qu’avec leurs tons vifs et leurs formes simplifiées, on aurait envie d appeler des chapeaux de diction. Je note une particularité assez rare du travail : les apprêtcuses forment un groupe et les garnisseuses un autre, séparés par cette barrière, encore plus que cloison, qui divise la salle sans en isoler complètement les deux parties, ni en hauteur ni en communication. C’est un double chœur alterné, au lieu du complexe mélange de voix des autres ateliers.

Non moins illustre, et même d'une illustration plus ancienne en date, en voici une qui n’est pas du tout dans ce ton. Semblable à cette grande maison de couture que nous décrivions plus haut, elle a conservé le mobilier sévère, essentiellement commercial de sa fondation, se faisant une solide coquetterie d’affirmer une vie intense sans se donner des airs rajeunis. Tonalités sombres, armoires de palissandre à hauts et étroits panneaux de glaces ; mobilier qui préfère n'avoir pas de style plutôt que d’en avoir un faux. Mais, d'autre part, dans le principal salon qui est assez vaste, c’est une impression de fête, de profusion et de joie, causée par une corbeille, un parterre de modèles, en quantité telle et tellement serrés que l’œil ne sait où se fixer dans ce fleurissement crépitant. On veut, c’est évident, montrer que l’on est la maison d'où la nouveauté s’épand en bouillonnant, où toute

considération cède à celle de créer sans cesse beaucoup de chapeaux, de beaux chapeaux allègres, éblouissants et conquérants.

Cette autre fait découler toute la Mode du théâtre ou y rapporte sa principale préoccupation, le théâtre lançant la Mode et la Mode pouvant s'alimenter largement du théâtre. Elle reçoit, naturellement, comme les autres, l’ubiquiste « demi-mondaine », mais l’Actrice, surtout, a les honneurs de ces petits salons blancs, brillants, menus, mignards et fignolés comme les décors des comédies de genre au Gymnase ou à l’Athénée. Partout, aux murs, où l’on peut trouver un espace entre les glaces, des photographies de célébrités théâtrales, encadrées, dédicacées, lyriques. Une ingénue dit ingénument, mais non sans le sens de la flatterie, que « la pièce fut un four, mais le chapeau un succès ». Une divette « jure une fidélité éternelle à sa modiste »..., qui, du reste, laisse entendre, en montrant ce portrait, que la dédicace ne fut pas un engagement. Une autre encore, costumée en supérieure de couvent dans quelque opérette, « donne sa bénédiction » à celle qui la coiffa. Enfin, cent de ces traits brillants et factices, éphémères, mais pleins d’élan, apprêtés et séduisants comme ces aimables salons à petits recoins tapissés de glaces, comme le théâtre, comme la Mode elle-même.

Ailleurs, la prédominance de la nécessaire et universelle « demi-mondaine » s’affirme cette fois catégoriquement dans le style de l’ameublement, très recherché et très impersonnel, le laquage des boiseries blanches (toujours blanches, la mode ayant chipé à l’innocence sa couleur emblématique), enfin dans un je ne sais quoi qui n’est plus le théâtre, et qui est capiteux, élégant et sans intimité. Le genre est à souhait provocant, exagéré de lignes et d’harmonies, mais chic en

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