‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 3 sur 13 · RU CH F S · texte numérisé non relu

RU CH F S

Los Parisiennes qui . . i . • : habille!' «'la ns une

grande maison de outur: n c • -■>: ute jamais eu 1 idée

d’aller plus loin que l'escalier qui les conduit aux magasins de vente et aux salles ciV.ss; vagi . de. pénétrer d-uis la cour de ces maisons ef de jeter un coupd’œü aux fenêtres. Ceux qui accompagnent dans leurs expéditions belles indi Herentes . ont eu de leur côté une attention lu»;, accaparée par les v endeuses et les élégants mannequins, pour se préoccuper des autres aspects et se demander un instant si celle:- qui pré parent les robes n'offrent pas un intérêt, tout comme celles

qui-les présentent.

J'AA/ïfO/S COURBQIM y: l

LES RUCHES

Les Parisiennes qui viennent se faire habiller dans une grande maison de couture n’ont sans doute jamais eu l’idée d’aller plus loin que l’escalier qui les conduit aux magasins de vente et aux salles d’essayage, de pénétrer dans la cour de ces maisons et de jeter un coup d’œil aux fenêtres. Ceux qui accompagnent dans leurs expéditions ces belles indifférentes, ont eu de leur côté une attention trop accaparée par les vendeuses et les élégants mannequins, pour se préoccuper des autres aspects et se demander un instant si celles qui préparent les robes n’offrent pas un intérêt, tout comme celles qui les présentent.

Les mêmes personnes ont eu plus d’une fois la curiosité très vive de connaître les coulisses d’un théâtre, mais non celle d’explorer les coulisses d'une de ces manufactures de la mode. La raison en est peut-être que chaque cliente, grâce à l’éloquence persuasive des vendeuses, éprouve cette illusion qu’il n’y a, derrière le décor, qu’un très petit nombre d ouvrières travaillant exclusivement pour elle — ou à peu près.

Si elle cherchait absolument à se rendre compte — et si par un miracle elle en obtenait l’autorisation, ce qui n’est pas des plus vraisemblables — elle serait absolument terrifiée, d’abord, de l’aspect formidable que présente la maison en travail.

Puis, ce qui ne serait pas fait pour diminuer sa surprise, demandant à voir « sa robe », on la conduirait successivement, non pas dans « l’atelier » qu'elle se représente accaparé par sa commande, mais bien dans toute une série d’ateliers. Dans l’un, on lui montrerait sa jupe en construction, quitte à la faire revenir un autre jour pour la lui montrer en voie d'ornementation dans un autre. Dans une autre partie de la maison, elle découvrirait bien son corsage, mais si elle voulait le revoir le jour suivant, elle ne le retrouverait plus que dans un autre atelier où d’autres mains lui feraient subir d’autres opérations. Quant aux manches, il lui faudrait peut-être monter ou redescendre deux ou trois étages pour bien s’assurer que cette partie essentielle de son costume n’a pas été oubliée.

Pour achever de la dérouter, elle verrait, un beau matin, toutes les pièces dispersées de son vêtement se donner rendezvous, se rejoindre et s adapter parfaitement les unes aux autres, comme on voit, dans les contes de fées, des enchan-

LES RUCHES

leurs, coupés en morceaux, se recoller d’eux-mêmes et courir à la bataille! Elle admirerait alors, pour peu quelle eût le don de l’admiration, la façon mathématique dont est réglée cette grande machine à quinze cents bras, pour pouvoir .ainsi mener à bien une opération aussi complexe que l'exécution d’un costume, sans qu’il soit besoin, au dernier moment, que d’insignifiantes retouches.

Quant au cavalière servante de cette Parisienne, que nous avons supposé animé d’une curiosité analogue, il aurait, pour peu qu’il eût le don de philosopher, de quoi méditer longuement sur un des plus curieux spectacles de l’activité humaine. Le bourdonnement intense de la ruche frapperait ses oreilles avec une harmonie véritable, et les tableaux du labeur de ces petites abeilles se dérouleraient devant ses yeux au point de l’émouvoir.

Ce n’est pas pour le plaisir d’employer une image, qui serait en elle-même assez banale, si elle n’était pas si directe et si adéquate, que nous nous sommes servi déjà très souvent de ces mots d’abeilles et de ruche. La première fois que l’on visite une de ces vastes entreprises, c’est la comparaison qui vous frappe et vous hante.

Il est, entre bien d'autres, une cour commune à deux immeubles, dans la rue de la Paix, qui impose le rapprochement à l’esprit d’une façon vraiment extraordinaire. Trois maisons de couture, dont deux de grand premier ordre et la troisième très importante, se partagent à peu près entièrement toute la place disponible, qui est considérable, et il n’est pas exagéré de dire qu’environ trois mille femmes, au plus fort de la saison, font palpiter ces murs de leur activité continue.

Si Ton se place à 1 une quelconque des fenêtres d’un

atelier, et que l'on plonge dans la cour, le coup d’œil est d’une originalité en même temps que d’une grâce singulière. Partout, à tous les étages, aux cent ou cent cinquante fenêtres qui sont comme autant d’orifices des rayons, le regard se pose sur les jolies travailleuses, maniant leurs étoffes claires, s’affairant à leur besogne avec des gestes rapides, des mouvements gracieux. Si c’est le soir, on est au centre d’un resplendissant Niebelheim, ruisselant de lumière et tout animé d’ombres sveltes, qui, au lieu de forger l’Or du Rhin, assemblent et rehaussent d’ornements magiques les délicats prestiges, les armures légères qui rendront invincibles les héroïnes des légendes parisiennes. Plus on s’élève et plus on plonge, et plus le spectacle est surprenant, car il se resserre et se condense au regard. Jusque sous les toits la ruche bourdonne et s’empresse. Quand, au contraire, suivant les longs couloirs aux portes vitrées, on observe chacun de ces alvéoles qu'est un atelier, on est ravi de ces tableaux de détail autant qu’on avait été surpris et ému par l’ensemble.

Toutes les chevelures noires ou blondes (peu de grises) sont penchées sur l’ouvrage dans une attention profonde. Lorsque, de temps à autre, une de ces têtes se relève, on est frappé de l’éclat fiévreux que prennent, aux lumières surtout, qui font paraître les teints plus mats, les yeux intelligents et brillants. Les mains qui se posent et s’agitent comme musicalement, les tailles qui se redressent ou se courbent, le contraste entre les petites robes humbles des abeilles et l’opulence des tissus fleuris qu’elles manipulent, tout cela forme une harmonieuse mêlée de silhouettes, une opposition de tons, une symphonie de mouvements, que seuls les peintres pourraient rendre, si nos peintres, hélas! savaient voir et cherchaient à comprendre les beautés de la vie moderne.

LES RUCHES

Lorsqu’on passe de ces vues d’ensemble à l’étude du mécanisme et à l’observation de chaque « sujet », les impressions ne sont pas moins fécondes et pittoresques.

Le mécanisme général repose sur une division du travail poussée à l’extrême et admirablement réglée.

Nous connaissons ce grand organe qu’est la manutention. De là, — pour n’indiquer que les grandes lignes de l’action, — 1’étofle nécessaire à faire une robe, passe entre les mains des coupeuses. Celles-ci la remettent, toute taillée, à d’autres ouvrières chargées de l’assembler provisoirement jusqu’à ce que l’essayage ait rendu cette première préparation définitive. Le corsage devient alors la proie d’une première catégorie d’ouvrières, et la jupe appartient à une autre catégorie. Les apprêteuses du corsage le passent à des piqueuses qui en arrêtent les coutures et le passent à leur tour aux petites mains. Cet adorable et mélancolique terme — qui, préocupé des destinées humaines, dans le tourbillon de Paris, ne s’est arrêté un instant songeur devant les affiches saisissantes et banales : « On demande des petites mains »? — désigne les ouvrières chargées de finir matériellement le corsage avant sa garniture. La petite main maçonne l’édifice, la garnisseuse est l’artisan qui l’ornemente. Une dernière catégorie, les manchières, a, comme les autres, son travail étroitement déterminé. Les jupières, enfin, groupées plus généralement dans un même atelier, se subdivisent également en apprêteuses, petites mains et garnisseuses.

Mais la division du travail est poussée beaucoup plus loin encore que cette première analyse ne pourrait le faire supposer. Telle ne fait que des boutonnières, tandis que telle autre a des doigts exceptionnellement aptes à l’éclosion des garnitures les plus fraîches et les plus fragiles. Cependant, en

même temps, pour certains travaux, une collaboration plus étroite est nécessaire, et les ouvrières s’appliquent deux à deux, associées, au perfectionnement d'une besogne de précision.

Des contremaîtresses, abeilles d’une race sinon supérieure, du moins plus exercée et moins nombreuse, ayant passé par toutes ces multiples tâches et les possédant à fond, ont un merveilleux talent à surveiller toutes ces choses éparses et à les faire remettre parfaitement d’ensemble.

L’impression que I on reçoit en bloc de ce tableau rapidement entrevu d’un atelier en plein fonctionnement est celle d une activité continue, silencieuse, acharnée, en même temps que fine et légère. Mais il arrive, surtout dans les moments où cette activité devient le plus intense et se trouve comme fouettée par l’électrisant affolement de la grande saison, que, soudain, une gavroche jette en l’air une saillie saugrenue, un de ces mots-fusées, un de ces cris expressifs, ou encore un refrain du jour, une scie du moment, tellement en situation que les nerfs se détendent, les interpellations se croisent, les rires éclatent, et voilà tout l’atelier en folie.

Les petites abeilles, soûles de travail, ont besoin de ces occasionnels stimulants. Mais bientôt tout retombe dans le silence. Les visages, un éclair rajeunis, revieillissent de labeur, et les belles attitudes graves du travail reprennent leur souplesse mélancolique, leur énigmatique absorbement.

Malgré l'extrême division du travail, le même instinct d’art, la même ardeur créatrice, que nous avons notés chez celles qui inventent et dirigent, chaque ouvrière les apporte à la plus modeste part d'exécution qui lui est dévolue. Elle a une fierté à travailler nettement, avec élégance. L’éloge, lorsqu’on a le temps — ou l’intention arrêtée — de lui en accorder,

EES RUCHES.

lui devient presque aussi sensible que le salaire, et la « gâcheuse », la médiocre ou mauvaise ouvrière est traitée sans égard par ses compagnes. On aimerait mieux qu’elle fît partie de l’atelier voisin. Mal travailler est considéré comme une faiblesse. C’est une qualité, cette sorte d’amour-propre, commune à la plupart des ouvriers et ouvrières de Paris, typographes, bijoutiers, peintres, et cent autres que l’on pourrait citer. Mais peu la poussent plus loin que nos couturières. Seules, les modistes l’emporteraient peut-être en raffinement et en souci conscient de perfection.

Un fait vient démontrer et rendre plus frappante encore l’existence réelle de ces qualités de race : le nombre des bonnes ouvrières capables d’exécuter les grandes modes, n’est pas illimité. Paris n’en possède, n’en produit qu’un certain nombre. Il n’est pas exact de croire que toute bonne couturière est apte à travailler pour les grandes maisons, pour celles qui sont à la tête du mouvement. Il faut que non seulement elles aient une formation spéciale, mais encore des dispositions innées. En effet, il ne s’agit pas seulement d'application et de prestesse, mais encore de goût véritable. Le recrutement de ces ouvrières de l’élégance est des plus difficiles, et les patrons qui ont de bonnes premières mains les gardent toute l’année, même pendant la morte-saison. Les « secondes mains » et les pauvres « petites mains » sont celles que l’on sacrifie dans ces moments d’accalmie, car on sait qu’on les pourra retrouver, et à leur défaut en retrouver d’autres. Elles se débrouilleront comme elles pourront de ces chômages, et dans la lutte pour la vie qui se retrouve à tous les degrés et dans tous les mondes, c’est, ici, non le moins robuste, mais le moins habile qui a le plus de peine à subsister.

Il n’est pas exceptionnel de rencontrer, dans ces grandes

maisons, des ouvrières qui y travaillent depuis vingt ans, trente ans, et même plus. Celles que les circonstances ou leur nature n’ont pas vouées à une telle fixité peuvent sans beaucoup d’inquiétude abandonner leur place. Elles savent qu’une maison, à défaut d’une autre, ne manquera pas d’empressement à les accueillir; aussi n’est-il pas rare de voir que chez elles l’indépendance du caractère est en proportion directe de l'habileté des mains.

Elle sont à la fois conscientes de cette habileté et instinctives dans son emploi; c’est ce qui les rend si intéressantes à observer lorsqu’elles sont en ardeur et tension de travail.

Voici, par exemple, les coupeuses. J’admire avec quel sens spontané de la géométrie elles disposent les patrons sur l’étoffe qu’elles vont tailler, de façon à avoir le moins de perte possible, tout en observant les lois si importantes du sens du tissu. Elles « tirent des plans », comme elles disent gaîment, et rien n’est plus juste, en l’occasion, que ce mot qu elles prennent dans un sens familier.

Une me dit en souriant : « On fait de l’architecture ».

Après les architectes, des peintres et des sculpteurs. Les vraies « femmes-artistes », ce sont celles que je vois faire un corsage, le modeler, le garnir, l’amener à son état de fleur, d’objet précieux; je les constate plus géniales, plus joyeuses, plus convaincues que celles qui rabâchent des formules achetées à tant la séance, dans les Académies. Le corsage en élaboration est placé sur un buste, le meuble typique, le bobin, comme on dit familièrement, sorte de mannequin sommaire que l’on a recouvert, suivant les mesures de la cliente, de couches d’ouate plus ou moins épaisses, de façon à reproduire exactement sa taille, avec ses excédents et ses particularités. C’est vraiment comme le noyau dont on se sert dans la fonte

LES RUCHES

à cire perdue, et le corsage est comme la mince couche de cire que l’artiste sculpte et refouille dans les moindres détails. La seule différence est que c’est cette cire même qui demeurera, au lieu d’être remplacée par le métal. Alors, l’ouvrière est vraiment belle à voir travailler, vraiment artiste. Elle s’éloigne pour juger de l’effet, elle se rapproche pour ajouter une touche, tout comme le sculpteur et le peintre. Elle est si attentive à ce travail que tout cesse d’exister autour d’elle. L’une affirmera son sens de la ligne, l’autre son instinct de la couleur.

Il y a même plus : une femme qui les connaît bien m’affirme qu’elles se mettent dans le sentiment de la robe qu’elles exécutent. Oui, cela est admirable; ces pauvres femmes qui ne connaissent pas le monde, et qui souvent auront passé toute leur vie sans voir une seule des grandes fêtes à l’éclat desquelles elles auront contribué, se jouent réellement le rôle de l’inconnue qui se parera de la robe qu’elles ont cousue, de la robe qu’elles comprennent et font vivre, et qu elles quitteront, une fois terminée, presque à regret.

Les mêmes aptitudes, les mêmes talents, j’allais écrire les mêmes élans, se constateraient aussi bien chez les jupières, qui mettent la Parisienne en marche, ou qui allongent et assouplissent aristocratiquement les traînes les plus royales. Rien n’est plus difficile que de faire aller une jupe et d’obtenir le mélange qu'il faut de précision et d’abandon.

Autant de costumes, autant de difficultés, petites ou grandes, à résoudre. Les bonnes premières, les ouvrières exercées, se tirent de véritables problèmes qui leur arrivent à l’improviste des magasins de vente. La vendeuse, elle, a le souci unique de vendre, sans chercher autre chose, sans s’inquiéter ni de l’opportunité des choix, ni du temps de l’exécution. Une robe

de jeune fille, par exemple, aura été demandée par une femme qui na plus toute sa sveltesse. « L atelier », à force d’esprit et de tact, réparera le plus souvent le manque de critique ou la coupable complaisance du « salon ».

Une telle tension d’esprit, une si puissante activité des mains, un effort si considérable de tout l'être vers la réussite n’est pas sans dégager une atmosphère enfiévrée. Ces ateliers, en somme, travaillent dans un continuel énervement, ou plutôt dans un énervement qui grandit du début de la journée jusqu'à sa terminaison. Mieux au courant maintenant de la vie intérieure des ouvrières, l’on comprendra pourquoi leur vie à la surface présente un aspect si agité ; pourquoi leurs yeux brillants, leur gaîté saccadée aux heures de sortie; pourquoi elles se rendent au travail le matin avec cette rapidité un peu concentrée, un peu sombre, et pourquoi, le soir, elles remontent si bavardes et si lasses en même temps. Cet entrain extérieur, ce besoin de rire, de jaboter, de s’arrêter dans les faubourgs autour des chanteurs ambulants et d’entonner d’une voix fraîche ou brisée le refrain sentimental ou moqueur, est une compensation que leur nature apporte à leur destinée. C'est la forme combative de la résignation.

Ceci nous entraînerait sans peine sur les limites de ces problèmes si complexes de la veillée, des salaires et de tout ce qui constitue la législation du travail; mais il n’est pas dans le programme de ce petit livre d’effleurer de telles questions. A sa façon, il aura servi la cause des ouvrières du luxe parisien en attirant autant qu il le peut la sympathie et même l’admiration vers elles.

Il est certain que la question des veillées n’est pas aisée à résoudre, et que tout se présente là avec deux côtés. Elles sont

LES KEINES UE L'AlGUILLE.

de jeune fille, par exemple, aura été demandée par une femme qui n’a plus toute sa sveltesse. « L’atelier », à force d’esprit et de tact, réparera le plus souvent le manque de critique ou la coupable complaisance du « salon ».

I ne telle tension d’esprit, une si puissante activité des mains, un effort si considérable de tout l'être vers la réussite n’est pas sans dégager une atmosphère enfiévrée. Ces ateliers, en somme, travaillent dans un continuel énervement, ou plutôt : in énervement qui grandit du début de la

joui ms jusqu a terminaison. Mieux au courant maintenant de la ne ial.'neure des ouvrières, l’on comprendra pourquoi ieur vu surface présente en aspect si agité; pourquoi leurs )<’ux brillants, leur gaîté saccadée aux heu > ne; pour-

quoi elles se rendent au travail le malin avec cette rapidité un peu concentrée, un peu somb < t p au quoi, le soir, elles remontent si bavardes et si lasse en meme temps. Cet entrain extérieur, ce besoin de rire, de jaboter, de s’arrêter dans les faubourgs autour des chanteurs ambulants et d’entonner d’une voix fraîche ou brisée le refrain sentimental ou moqueur, est une compensation que leur nature apporte à leur destinée, ( est la forme combative de la résignation.

Ceci non entraînerait -ans peine sur les I unité i ces problèmes si conq.i - de U x * > tle •• • , de • la ; , ’ de tout ce

qui constitue la législation du travail; n i. pas dans

le programme de ce petit hue cl • des questions.

A sa façon, il aura servi la cause dt - ouv ni res du luxe parisien en attirant autant , le peut la sympathie et même l’admiration vers elles.

il est cer tain que la question des veillées n’est pas aisée à résoudre, et que tout se présente là avec deux côtés. Elles sont

LES RUCHES

fatigantes, mais rares. Les ouvrières elles-mêmes, en certains moments de la saison, regrettent maintenant d’avoir été trop protégées. Paris et la mode procèdent par grands coups de feu et de verve qui ne supportent pas d’être refroidis ou ralentis. Les femmes vieillies dans le métier s’accordent à dire que les veillées les plus fortes n’étaient pas sans joie, ni, naturellement, sans rémunération, et qu’elles étaient toujours suivies d’un suffisant repos. Les chefs de maison, de leur côté, 11'ont point d’intérêt à multiplier les veillées arbitrairement, puisque, passé le moment de presse, ils n’auraient plus de quoi les alimenter.

Le grand défaut des législateurs, en ces occasions, est de juger le souple et résistant Paris à un point de vue trop absolu de philosophes et d’économistes, et de ne pas apprécier les dilTé rences. Autant ils auraient dû s’efforcer d’enrayer dans certaines maisons de gros les effets inhumains du sweating System, autant ils auraient dû laisser le Paris luxueux à sa joie de créer, puisque cette joie ne dure qu’un petit nombre d’heures par année.

Les salaires ne peuvent également être discutés que dans des volumes spéciaux. Un budget de femme est une chose d autant plus difficile et terrible à équilibrer qu’il est plus restreint. L’apprentie, en général, gagne par jour cinquante centimes, et sa plus grande préoccupation est de faire face à ses dépenses de sucre d’orge, d'oranges, de marrons ou de frites. Mais la « petite main », avec ses deux francs, la seconde main, avec ses trois ou quatre francs, la première main, avec ses cinq francs à cinq francs vingt-cinq, évidemment, font des prodiges.

Se loger, se vêtir convenablement, et non sans cette frugale coquetterie qui fait l’exquisité de l’ouvrière parisienne, se

nourrir, même pour quelques sous aux Tuileries le malin, et pour quelques centimes dans une crémerie le soir , ou dans la chambre peu chauffée; élever un enfant par là-dessus, ou aider des parents vieillissants, est une merveille non moins grande que leurs travaux eux-mêmes. Elles ont je ne sais quelle intrépidité, quelle touchante endurance. Vous pensez bien qu’elles n ont pas, pour les soutenir, l’espoir d arriver, comme les contremaîtresses, à gagner trois, quatre ou cinq cents francs par mois, ou comme certaines premières, dans les très grandes maisons, douze mille, vingt-cinq mille, trente-cinq mille francs par an. Ce sont des situations trop rares pour que ces résignées les visent.

Elles se consolent comme elles peuvent, et si elles cherchent — ou acceptent — dans le roman qui leur emboîte le pas et frôle de promesses leur nuque, un appui, ou la simple part de plaisir que toute créature humaine se sent en droit d’exiger de la vie, elles n’en sont que plus complètes et plus belles dans l’ensemble, puisque leur assujétissante condition d’humbles artistes ne les a pas empêchées de se conserver femmes.

go

nourrir, même pour quelque» sous aux Tuileries le matin,

cl pour quelques centimes dans une crémerie le soir, ou dans la chambre peu chauffée; élever un enfant par là-dessus, ou aider des parent» vieillissants, est une merveille non moins grande que leurs travaux eOx-mêrms. Elles ont je ne sais quelle intrépidité, quelle touchante endurance. Vous pensez bien qu’elles n ont pas, pour les soutenir, l’espoir d arriver, comme les contremaîtresses, à gagner trois, quatre ou cinq cents francs par mois, ou comme certaines premières, dans les très grandes maisons, douze mille, vingt-cinq mille, trente-cinq nu !.e francs par an. Ce sont des situations trop rares pour que ces résignées les visent.

Elles sc consolent comme « 11.--, p.- m. , i elles chercher, - ou acceptent — dans le roman qui 1cm ••nm-nlc le pas et frôle de promesses leur nuque, un appui, ou la simple part de plaisir que toute créature humaine se sent en droit c! exiger de la r ie, elles n on sont que plus complètes cl plus belles dans l’ensemble, puisque leur assujétissante condition d'humbles artistes ne les a pas empêchées de • conserver

DECORS

Ce qui prouve 1»<m que . t.i >.Je > -! une fiomison spéciale, un art qui ne s’exerce p...» d;:ns des conditions indill'érentes, c’est qu elle ne peut pousser dans tous les quartiers indistinctement.

On peut trouver de grands peintres ou de grands sculpteurs à Vaugirard comme à Montmartre, des éditeurs importants sur les deux rives de la Seine. De vraies couturières et des modistes de génie, on n'en obtient que dans un quartier déterminé, assez étroitement circonscrit.

Elles ne peuvent vivre que porte à porte, prospérer que dans une brillante cohue de concurrence, et se sentir inspi-

DÉCORS

Ce qui prouve bien que la mode est une floraison spéciale, un art qui ne s’exerce pas dans des conditions indifférentes, c’est qu elle ne peut pousser dans tous les quartiers indistinctement.

On peut trouver de grands peintres ou de grands sculpteurs à Vaugirard comme à Montmartre, des éditeurs importants sur les deux rives delà Seine. De vraies couturières et des modistes de génie, on n’en obtient que dans un quartier déterminé, assez étroitement circonscrit.

Elles ne peuvent vivre que porte à porte, prospérer que dans une brillante cohue de concurrence, et se sentir inspi-

rées et triomphantes que dans un îlot de luxe, aussi bien isolé au milieu de Paris et aussi distinct de lui que la Cité au milieu de la Seine.

Ce centre existe réellement; il n’est pas une fiction; mais sa configuration se modifie, et la géographie de la mode a ses phénomènes particuliers.

Il y a un demi-siècle, les quartiers de la Bourse et de Notre-Dame-des-Victoires étaient parmi les plus actifs, et la ramification la plus brillante du système était la rue Vivienne, avec une partie des boulevards.

Un peu plus tard, la construction de l'Opéra, le percement de la rue du Dix-Décembre, devenue, sans effort d’esprit, après la guerre, la rue du Quatre-Septembre, commencèrent à déplacer le centre du mouvement. Déjà de grandes maisons furent attirées vers ce pôle occidental qui, depuis des siècles, attire le Paris vivant et sollicite les métamorphoses successives de la vogue. Elles se rapprochèrent de cette rue de la Paix, si exotique et si lointaine alors, où des audacieux avaient été fonder un empire. L'aplanissement de la butte des Moulins pour la création de l'avenue de l’Opéra, la substitution à ces tortueuses ruelles d’un quartier spacieux et de large communication firent tomber les dernières barrières entre un quartier qui commençait à s’épuiser et un autre dont l'avenir se dessinait de plus en plus. L’exode fut définitif, il y a environ vingt ans. La rue de la Paix devint véritablement la voie sacrée, et, depuis, elle ne fit qu’attirer toutes les forces vives du chic.

Mais, par un phénomène des plus curieux, les territoires avoisinants à leur tour se modifièrent, et une partie du déplacement passa par-dessus la rue de la Paix elle-même, se fixant encore plus vers l’Ouest. La mode eut alors vérita-

DÉCORS

blement deux centres : la rue de la Paix et la rue Royale ; deux têtes de lignes : l'Opéra et la Madeleine, réunis d’un côté par la ligne des Boulevards doublée, elle-même, un peu en dehors, par une section du boulevard Haussmann, et de l’autre côté par la rue Saint-Honoré, et plus loin un petit fragment de la rue de Rivoli.

La Bourse, sans avoir perdu toute son importance, devenait un des points extrêmes, et signalait l'ancienne frontière entre le berceau désaffecté et la Ville Neuve. Un déplacement nouveau rencontrerait maintenant de tels obstacles qu’il ne semble guère vraisemblable qu'il se puisse opérer avant un bon siècle d’ici, c'est-à-dire, en matière de modes, avant f éternité. Toutefois, dans l’âme même de l’îlot, des révolutions curieuses ont commencé leur travail.

Révolution dans la topographie, révolution dans la physionomie.

Une des parties de la nouvelle ville qui semblait à jamais frappée de sommeil, et dont on eut juré que la destinée était de garder au milieu de celte poussée de jeunesse la morosité d'une aïeule, s'est soudain trouvée prise d’assaut et est entrée dans la danse avec frénésie.

La place Vendôme renouvelée, rajeunie, attaquée par la couture, la mode, la parfumerie, le bibelot, l’auberge princière, s’est mise un beau jour à affirmer la suprématie du quartier de la Paix en la partageant avec elle. Qu’un ministère qui jette là encore une note un peu saumâtre déménage, que deux ou trois maisons prospères viennent se transporter ou s’établir dans les parties encore engourdies, et Paris aura fait un progrès de plus dans l’affolement de son luxe et de ses nerfs.

Quant à la révolution dans la physionomie intérieure, elle

s'est produite depuis quelques années seulement. Une grande maison d’élégances se jugeait naguère dispensée d'être élégante elle-même. L'entrée en était dépourvue de grandeur; les locaux, qui avaient cependant à leur heure révolutionné l antique et provincial commerce parisien, conservaient un aspect commercial. Les grands panneaux de glace encadrés de boiseries sombres, les tentures grenat foncé ou gros vert, les sièges massifs de bois sculpté recouverts de velours, avaient dû paraître aux habilleuses du temps de Balzac, sinon sacrilèges, du moins le dernier mot du luxe et du confort. Aujourd'hui ces arrangements sont devenus, ou bien l'apanage des grands notaires, ou bien, dans deux ou trois cas, le malicieux orgueil de maisons célèbres qui ont mis quelque coquetterie à prouver qu’elles n’avaient pas besoin de se rajeunir.

Cette transformation dans les vieux cadres des industries parisiennes est un des traits les plus piquants de ce temps-ci. Elle est logique et conforme à la nature même des industries de la mode. Les pharmaciens, que l’on voit s'établir dans des boutiques bonbonnières essentiellement différentes de 1 attirail des antiques Fleurants ; les marchands de chaussures qui se pavanent dans un décor Louis XV ; les marchands de charbon qui exposent de la houille et de l'anthracite dans des coupes de cristal de roche ; tous nous paraissent délicieusement assortis à nos goûts, à nos folies; ils nous plaisent infiniment par ces spirituels paradoxes; ce sont des gens de beaucoup d’allure et tout pétris de modernité. Quant aux philosophes que cela scandalise, ils sont un peu bien province, et leurs déclamations sonneraient faux si quiconque y prenait garde. Après tout, il n'est pas nécessaire de commander son charbon chez un Auvergnat et de se chausser dans une échoppe pour être une honnête femme. Paris peut redevenir

DÉCORS

tragique; il se sera bien amusé. Il peut redevenir pauvre; il se sera procuré quelques petits paroxysmes de richesses fort chatouillants.

Les industries qui représentent le plus complet raffinement du luxe bien mieux encore que la pharmacie ou le charbonnage, c’est-à-dire celles de la toilette féminine, devaient donner les premières le signal de ce renouvellement.

Elles devinrent des salons mondains — et le blanc régna.

La transformation s’est opérée du tout au tout. Les femmes se sont trouvées non plus chez des marchands, mais chez elles-mêmes, avec un décor propre à tous les papillonnements comme à toutes les langueurs. Le comptoir a été chassé par le boudoir; le marchand par un homme du monde ironique et suprême, devant qui l’on tremble un peu; la Maison du Chat-qui-pelole s’est peuplée de silhouettes si élégantes, si parfaites, que l’ambition des visiteuses est de se modeler sur elles — et elle est devenue le premier salon où l'on cause.

La lumière électrique, la passion du bibelot et en particulier de celui des époques de grâce française par excellence, le xvin” siècle, le piment et l’acide de l’exotisme par là-dessus ont achevé de caractériser ce changement à vue, et Paris — ce Paris spécial et unique du chiffon riche — ne ressemble plus à rien de ce qu’il a été. Qui sait même s’il ressemble à ce qu’il croit être?. . .

C’est ici la scène où se joue, presque sans relâche, la grande comédie de la Mode parisienne, et ce qu’il y a de charmant dans cette comédie aux deux actes qui reviennent alternativement, modes d’hiver, modes d’été, c’est que tout le monde y prend part et y joue son rôle, ceux qui sont payés et ceux qui paient. Tout le monde est sur le théâtre, ou, si vous préférez, le théâtre est tout entier dans la salle. Et chacun

y tient si bien sa partie, grands premiers rôles, ingénues, marcheuses, utilités, et jusqu’aux simples figurantes! C’est là évidemment qu il se dépense le plus d’entrain et de conviction momentanée.

Chacun de ces théâtres a son répertoire, qui est son genre. et sa troupe aux allures différentes qui est son personnel et sa clientèle elle-même.

On peut les passer en revue tous, les uns après les autres. Pas deux ne se ressemblent, et je croirais volontiers que la plus amusante, la plus profonde occupation pour un Parisien philosophe, sinon la moins ruineuse, serait d’accompagner chaque jour des femmes élégantes chez leurs couturières.

Un décor un peu austère, par exemple : celui du premier grand Etat qui se fonda sur le territoire de la rue de la Paix. La maison se doit à elle-même, tant qu elle vivra là, de conserver la physionomie que lui a donnée son fondateur. Mais si le décor est demeuré d’un ton soutenu, si l’allure est un peu majestueuse, on sent une solidité, des traditions, une persistance de grandes affaires qui vont bien avec ce calme, calme tout relatif d’ailleurs. Pourtant une note indique bien que nous ne nous sommes pas trompés d’époque, et que c’est bien en ce temjDs-ci que la scène se passe. Aux murs sont accrochés, dans des cadres sombres, d’excellentes épreuves photographiques d’après les chefs-d’œuvre en situation des grands musées d’Europe, c’est-à-dire d’après les maîtres qui ont le mieux peint la femme et ont le mieux décrit ses atours. L’idée est juste en même temps que délicate. Mais cette préoccupation d’esthétique aurait fait lever les bras au ciel aux habilleuses préhistoriques du temps de Louis-Philippe. En cela, la maison démontre de façon qui n’est pas sans noblesse qu’elle ne veut ni suivre son temps au galop, ni l’ignorer.

DÉCORS

Une autre est fort curieusement intermédiaire entre le genre grande tradition et le genre à tous nerfs et à tous crins. Elle avait déjà modernisé l’industrie et y avait apporté les préoccupations d’art nouvelles. Elle avait créé une atmosphère plus intime, moins solennelle, spirituellement négligée. On y sent le mouvement, la vie très dans le courant, et un parti pris d’allure « française » plus encore peut-être que « parisienne ». Mais on n’a pas jugé à propos, ici non plus, de modifier l’aspect de la fondation, non pas tant parce que celle-ci est plus récente, que pour donner l’impression engageante des grâces qui ont fait leurs preuves et ont pris un fané précieux. Dans un des salons de vente, un seul objet d’art, mais il est de choix, et il constitue à lui seul un trait de goût et d’esprit qui vaut non un « long poème », mais tout un somptueux ameublement. C’est l’authentique portrait d'une célèbre couturière et lingère du xvm° siècle. Quant au reste, impression ni trop soutenue, ni trop aveuglante de clarté, et salons d’essayage réduits au plus strict utilitaire.

Soudain, à quelques pas plus loin de ces deux scènes si différentes, le philosophe que nous supposons voué à accompagner une belle choisisseuse se trouverait, sans transition, dans des salons blancs, tout blancs, très blancs, élégamment moulurés, fourmillants, nerveux, agités, amusants d’inexprimable manière, où dominent des fragilités minutieuses, des délicatesses extrêmement calculées et soignées ; ils sont combinés à merveille dans leurs dimensions sobres et leur hauteur plutôt restreinte, pour accueillir, retenir, captiver, et vêtir un tas de petites femmes gaies, froufroutantes, et tellement de leur époque que ce serait à faire peur si ce n’était pas si invinciblement à faire sourire. Salons d’essayage fignolés dans le détail, comme le reste, et arrangés de telle

façon que la cliente soit bien convaincue qu’elle est dans de petits appartements qui auraient pu recevoir Marie-Antoinette, puisqu’ils lui conviennent à elle-même si bien.

Une maison, maintenant, dirigée exclusivement par des femmes. L’atmospbère est tout de suite différente, et elle est sensiblement plus souple, plus floue, avec de grands salons disposés sur un plan irrégulier, et même, pour un seul étage, à des niveaux variés. Le problème résolu d’être à la fois spacieux et compliqué, plein de clarté et propice au mystérieux, ouvert de toutes parts, et de l’accès le plus difficile. Dans le détail, le goût caressant, un peu menu et futile des femmes qui ont cette vertu rare : la franchise de leur nature.

Autre type, dans les nouveaux jeux. De larges et beaux salons, très clairs, très confortables, dans la vieille maison de grande allure qui a su se rajeunir, le pied dans les parfums, la tête dans des élégances. Une allure rétrospective juste assez pour faire sentir que rien n’est plus moderne. Un salon Régence et un salon Empire; de l'éclectisme, mais dans le mouvement. Aux murs quelques estampes de la bonne époque, ou les copies parfaites que notre temps en a su faire.

Autre enfin. Une maison reprise et recréée de fond en comble, sauf la façade qu il eut fallu inventer si elle n avait pas existé, et si belle! Un escalier superbe à ce point qu’il semble dédaigner tout ce qui n’est pas une souveraine, une femme du grand monde, ou une très, très riche grue. Des salons immenses, très hauts de plafond, avec, dans l’ameublement, des rehauts habilement vifs, le tout ayant véritablement grand air; çà et là, des bibelots de prix qui traînent, qui flânent, des gerbes de fleurs hardiment étalées, probablement convoquées par les robes elles-mêmes pour établir des comparaisons. Puis, à un étage supérieur, les multiples salons

DÉCORS

d’essayage, d'où partent des rires, des conversations vives plutôt, tout un petit mouvement pas ennuyeux du tout, afin de ramener un juste équilibre entre la vie parisienne de ces petits salons et le style royal des grands.

Nous pourrions citer bien d’autres exemples, car il n’est pas deux décors qui se ressemblent, et ce ne sont pas les plus ignorés parfois qui seraient les moins curieux. Il y en a pour tous les goûts, depuis le plus raffiné jusqu au plus clinquant, depuis le plus évaporé jusqu’au plus popote. Mais on n’en finirait point, à se perdre dans ces analyses, puisque chaque maison donnerait lieu à une étude nouvelle, et nous voulons nous borner à dire les grandes lignes. Une histoire naturelle doit tenir en un volume ou se traiter en quarante.

Salons de vente et petits salons d'essayage sont la double scène où évolue ce monde épris d’art, de parure, avide de neuf agité comme fonde et perfide comme elle, et poussant la frivolité jusqu'au sublime. Toutefois, la structure du décor ne serait pas complètement décrite si nous omettions un trait des plus caractéristiques et des plus importants : les salons de lumière.

Avec l’importance inouïe que le théâtre a prise dans nos mœurs et celle que la mode a prise au théâtre, il était logique que le trait d’union entre l une et l’autre existât dans les maisons mêmes où ceci travaille pour cela. De là, dans toute grande maison, un salon clos de toutes parts, de telle sorte que ce soit dans une nuit véritable que les Ilots de lumière les plus éblouissants y jaillissent. Ce salon, qui est le plus riche comme ornementation, où des glaces opposées centuplent le luminaire, est pourvu d’une véritable scène, avec une rampe de feux changeants à volonté, de façon à donner tous les clfets du théâtre et à répéter une robe, comme on étudie et met en scène une pièce tout entière.

J out ce qu un art peut donner d effort, vous le voyez, on le tente avec une conscience fastueuse. Comment le spectacle de cette activité ne serait— il pas un des plus originaux du monde, et la célébration des rites de la mode digne d’attirer l’attention de ceux que délecte la charmante agitation humaine?

Au moment de la journée où cette agitation atteint son plus haut période, à 1 heure où se pressent, se coudoient, s’interpellent, discutent, disputent, rient, se flattent, se reprochent, se fâchent, se réconcilient, vendeuses, essayeuses, mannequins, premières, d’une part, et, de l'autre, mondaines, bourgeoises, noblesses de toute sorte, noblesse aristocratique, « noblesse républicaine », noblesse de théâtre, et noblesse d’amour, non, jamais certainement civilisation n'a offert le tableau de plus exquise folie. Et ce n’est pas aux actrices que l'observateur le plus exercé donnerait, sans se tromper, leur véritable titre.

l'ont ce qu’un art. ]> ut donner d'effort, vous le voyez, on le tente avec une conscience fastueuse. Comment le spectacle de cette activité ne serait-il pas un des plus originaux du monde, et la célébration des rites de la mode digne d'attirer l’attention de ceux que délecte la charmante agitation humaine?

Au moment de la journée où cette agitation atteint son plus haut période, à l’heure où se pressent, se coudoient, s interpellent, discutent, disputent, rient, se flattent, se reprochent, se tachent, se réconcilient, vendeuses, essayeuses, mannequins, premières, d'une part, et, de l'autre, mondaines, bourgeois-, i. >hlesses d ' ■ : n blesse aristocratique, « noblesse républi lusse de théâtre, et

noblesse d'amour, n - < i tainement civilisation n’a

offert le tableau de plus exquise folie. E'. e* n’est pas aux actrices que h observateur le plus u-cé donnerait, sans se •••"u.p -r, ! ’ur ci ila: *c ■ ilr ■

VALSES LENTES

Ce monde si bigarré, si vivant, si à fleur de peau et si fermé est à la fois très superficiel et très profond. Il est positif et léger. On y acquiert une philosophie, une diplomatie infiniment exercées et souples, dont on ne se sert que pour débattre des marchés et combiner des fanfreluches, et de véritables génies demeureront toute la durée d'une vie sans autre champ d'action que les quelques mètres carrés d’un magasin.

Cela fait dire à certains de ceux qui vivent dans ce milieu avec des aspirations, sinon supérieures, du moins différentes et qui même y occupent une grande situation : « Cela vous

semble intéressant? C’est que vous n'y faites que passer. Si vous saviez comme c’est borné! » Ils ne sont pas, pour parler ainsi, assez imbus de la philosophie de l’éphémère, qui devrait être la base de toute philosophie et de toute éducation humaine. Sans doute, on trouve dans toutes les professions des êtres supérieurs à leur condition, mais nulle part peutêtre en plus grand nombre que dans ce monde du chiffon. 11 occupe quantité de femmes plus intelligentes ou plus belles qu il ne serait nécessaire. C’est une leçon qui n'est pas sans portée que de constater que la plupart se résignent à ne point concevoir d’autres ambitions et à chercher la perfection dans le spécial.

Il se dépense autant de beauté que d intelligence au profit de la fugitive et exigeante mode. Parmi les vendeuses des vingt ou trente grandes maisons de Paris, on trouverait, d’un coup de filet, autant de femmes d’un esprit vif et délié, capables de remplir n’importe quel rôle difficile dans le monde, que dans une partie considérable de la société mondaine. Une autre sélection permettrait, en quelques heures, de réunir parmi les jeunes femmes qui essaient les vêtements, plus de beautés, de visages exquis, de rares et sveltes tournures, de charmes délicats et pénétrants que l’on n'en rencontre dans la plus brillante des cours. La preuve, c’est que, dans ces réunions altières, les beautés se remarquent, et que dans nos magasins parisiens, ce qui saute aux yeux, ce sont les figures laides ou banales.

Ne voyons pas les choses trop en beau et ne devenons pas trop lyriques, dans une étude si facilement capiteuse et grisante. Mettons que l’intelligence consiste souvent en une rouerie professionnelle qui s’acquiert, l’esprit en un « bagout », et la beauté en une façon de s’arranger — qui d’ailleurs

VALSES LENTES

io3

s’acquiert à Paris mieux que partout ailleurs. N’est-ce pas déjà beaucoup?

Ces qualités se sont d’autant plus développées, et accentuées, surtout, depuis un demi-siècle, que l’émancipation féminine, en faisant de continuels progrès, a permis aux individualités de se produire et de s’affirmer davantage. Autrefois les femmes de commerce étaient enrégimentées davantage. Leur condition était à peine plus relevée que celle d’une catégorie spéciale de servantes. Voyez les quelques estampes qui nous renseignent sur leur vie, par exemple ces deux pages célèbres, le Lever et le Coucher des ouvrières en linge, de Bosio. Cela nous fait entrevoir un régime qui tient de la caserne et du pensionnat. Une espèce de discipline mesquine et provinciale est alors exercée sur ces jeunes femmes, et tout ce que l’on peut trouver d’exceptionnel en fait d’égards envers elles est de les traiter sur un ton de protection bienveillante.

Aujourd’hui, toutes ou presque toutes sont de véritables indépendantes, ne relevant que d’clles-mêmes, ou ne subissant d’autres dominations que celles qu'il leur a plu d’accepter. Cela, bien entendu, dans la modique proportion de liberté que la vie laisse à chacun de nous. Mais le progrès est sensible et le changement qui s’est opéré équivaut à une révolution. Elle s’est produite si aisément et avec de tels avantages qu’elle permet d’en attendre de plus complètes sans les redouter.

De toutes les femmes qui évoluent sur la scène de la mode, celles qui exercent le plus de prestige sur l’imagination courante ne sont pas celles qui déploient le plus de talent et d’initiative, ni meme de qui on exige d’autres qualités que celles dont elles ne sont pas responsables. Ce sont celles qui

io4

sur leur personne présentent les toilettes et portent, dans un argot aujourd hui compris de l'univers, le nom de mannequin.

Le mot est brutal, presque choquant, et j’ai connu des négociants de 1 ancienne école qui regardaient de travers les jeunes filles qui venaient se proposer, disaient-elles, « pour être mannequin ». Ils trouvaient dans 1 emploi de ce terme qui commençait à se répandre 1 indice d une passivité d’esprit qui leur semblait incompatible avec 1 intelligence qu’ils exigeaient de leur personnel.

A un autre point de vue, traiter une femme, c’est-à-dire un être pourvu, au moins physiquement, de dons peu courants, comme un objet matériel, un meuble commun et banal, offusquera les esprits délicats. Pourtant l’esprit rapide et positif du commerce a trouvé 1 expression la plus concrète et la plus précise, en même temps que celle qui ne peut prêter à malentendu.

Essayeuse ne serait pas le terme propre, bien qu’il ait été très employé autrefois. L’ « essayeuse », dans les grandes maisons de couture, est la spécialiste chargée de faire aller le vêtement sur la personne qui l’a commandé, et non celle qui 1 essaie sur sa propre personne. Quel mot proposer à la place? « Marcheuse » serait incomplet, et, tout en rappelant la vie théâtrale, ne serait guère plus respectueux. « Modèle », qui pourrait être emprunté au langage des arts, exposerait à de perpétuelles confusions avec les modèles mêmes que l’on fabrique. Il vaut donc mieux, malgré sa familiarité un peu dédaigneuse, employer un mot tiré directement du métier. Au reste, le mot de mannequin, si le prestige de celles qui portent ce titre continue à s’accentuer comme en ces dernières années, finira par devenir un très flatteur compliment.

VALSES LENTES

jr>5

Ce prestige est incontestable. Il est un peu analogue à celui de l’actrice. Le mannequin prend de la valeur des robes qu’il endosse, tout comme l’actrice des costumes innombrables qu’elle revêt. On lui attribue instinctivement une bonne partie du goût et du raffinement qui brillent dans les modes qu elle soumet aux yeux, de même que l’actrice bénéficie d’une sympathie extrême à la faveur de l’esprit ou des beautés d’âme que les auteurs lui ont confiés. En un mot, on les tient quittes de tout, et on leur sait gré du reste, pourvu qu elles soient un composé d’apparences charmantes.

Tout en elles et dans leur profession rappelle le théâtre. D’abord le caractère factice et trompeur de leur emploi. Elles ont une façon de marcher, de se tenir, de se tourner, qui n’est en aucune façon celle de la vie réelle. Elles doivent être assez assouplies pour pouvoir apparaître successivement sous les aspects les plus divers, et assez personnelles, pourtant, pour conserver à chacune de ces apparitions la séduction qui leur appartient à elles-mêmes. Tour à tour, le mannequin habile se montre simple, alerte, essentiellement parisienne dans une robe de ville, virginale dans une robe de jeune fille, altière et provocante dans une robe de bal. Son talent est encore moins de prendre l’allure et l'expression qui conviennent à tous les modèles qu’elle montre que de donner à celle qui vient acheter l’illusion qu’elle pourrait elle-même les porter aussi bien. De même qu’au théâtre nous pensons modestement, lorsque l’un des personnages prononce une belle parole ou accomplit une action sublime : « C’est comme cela que j’aurais fait à sa place » ; de même, fascinée par la souplesse de la jeune femme qui tourne et vire devant elle et joue le rôle de sa robe du moment, la cliente doit se dire soudain : « Voilà tout à fait ce qui convient à mon genre de beauté. » Il est vrai que ce

io6

n est pas quelquefois sans entraîner quelques différences lorsque la substitution se réalise.

Talent tout physique, si l’on veut; ce talent est cependant considérable. Il nécessite beaucoup de jeunesse, de bonne grâce et une résistance extrême à la fatigue. Pendant la saison, le mannequin, dans une journée, peut opérer près de cent changements de tenue, car c’est un minimum pour elle que de montrer une dizaine de fois une série de dix modèles, et pendant tout ce temps, passer et repasser, volter, pencher la tête, sourire, trottiner, ou prendre une attitude majestueuse, ou nonchalante, ou gaie, et paraître prendre à cette valse lente autant de plaisir la dixième fois que la première.

D’ailleurs, ce plaisir est plus réel qu’on ne pense. Bien qu’on n’applaudisse pas dans les maisons de couture, il y a une certaine admiration qui se voit dans les yeux, et à laquelle le mannequin est sensible. Elle éprouve une très légère, mais instinctive volupté à sentir sa propre beauté à la fois modifiée et exaltée par toutes ces parures. Elle est faite pour cela, et elle suit sa nature docilement. Cela est tellement vrai que, dans les heures de loisir, dans les moments où la saison se ralentit, elle se surprend à essayer ses modèles pour rien, « pour la gloire », dans le petit salon qui est réservé aux mannequins exclusivement, un peu comme un danseuse qui s’exerce, ou un chanteur qui fait des vocalises.

Ce petit salon rappelle d’une façon étrange une loge de figuration au théâtre ; non pas tant par sa disposition que par son atmosphère, son mouvement, cette espèce d’air d’attendre perpétuellement une entrée en scène. L’œil cherche involontairement la table avec les accessoires de maquillage, et, placé dans les coulisses, le salon des mannequins est un assez joli nid à

VALSES LENTES

cancans. Forcément un peu isolées clu mouvement d’initiative, et spécialisées dans leurs fonctions muettes, ces jeunes femmes viennent chaque jour au magasin comme en un théâtre où, jusqu à la fin de la représentation, elles vivront d’une vie factice, essentiellement différente de leur vie vraie. Aussi arrivent-elles très vite, comme toute personne qui est habituée à se produire en public, à être blasées sur leur métier et hères pourtant de l’exercer.

Très différentes des ouvrières qui sont perpétuellement en activité, etdes vendeuses qui calculent etintriguent, leur attention est beaucoup moins concentrée, et elles sont toujours dans l’alternative d’un désœuvrement ou d’un coup-de-feu.

Pendant ces moments de calme, elles ne font pas que se livrer à ces sortes de gammes que nous signalions à l’instant comme un trait professionnel. Il leur arrive plus souvent de se tirer les cartes, et si elles s’entretiennent d’intrigues, celles-ci sont plutôt extérieures à la maison et étrangères à la couture.

Leur esprit est assez souvent ailleurs, et le contraste est d’autant plus piquant, que, de toutes les variétés féminines qui peuplent une maison de couture, c’est la seule qui porte cette marque de sujétion, un uniforme. Sujétion toute relative d’ailleurs et uniforme simplement pratique. C’est le fourreau, sorte de robe collante en satin noir, dont la traîne seule est ample et flottante. Le corps, réel ou rembourré, revêtu de ce fourreau est comme pourvu d’une seconde peau, sur laquelle les toilettes essayées glissent avec la rapidité voulue pour ces changements à vue que la vente nécessite. Le mannequin est ainsi comme une créature couleuvrine à tête de femme; elle est impersonnelle depuis la pointe des pieds jusqu’au menton.

Toutefois, à présent, on lui laisse un peu plus de sa personne réelle qu’autrefois. Le fourreau complet, très pratique, mais par trop puritain, avait le grand défaut de détruire toute l’harmonie d’une robe de bal par exemple. On ne comprenait pas complètement la toilette, on ne l’appréciait pas assez, avec ces bras noirs, cette gorge et ces épaules noires qui sortaient du costume clair. Lorsque, pour ne pas jeter cette note lugubre, on affuble la jeune femme d’un jersey rose ou d’une guimpe également rose ou blanche, c’est encore d'un moins bon effet, et le tricot rose paraît par trop emprunté aux lutteuses des baraques foraines. Dans les maisons chic, on s’est mis à essayer les robes décolletées comme elles seront réellement portées, c’est-à-dire en décolleté, « en peau ». Alors les mannequins vivent pour de vrai et apportent un bouquet d’élégance et de jeunesse qui centuple l’impression. La première maison qui osa faire cela causa un peu de bavardages. Des dames se scandalisèrent, ce qui était, avouons-le, admirable. Mais on s’y est habitué, comme à tout ce qui est bien, et il y a lieu de parier qu’un temps viendra où l’on ne voudra plus voir autre chose.

Il m'a semblé, au surplus, que ces jeunes fdles avaientplus de plaisir elles-mêmes et plus d’entrain à essayer ainsi, et qu’elles se passionnaient davantage, le mot n’est pas exagéré, pour les toilettes que, de la sorte, elles portaieut moins en mannequins et plus en femmes.

Il leur arrive, en effet, de se passionner, surtout au début des saisons, pour tel ou tel modèle, et c’est par là que, dans une certaine mesure, elles apportent une collaboration un peu personnelle à l’œuvre de la mode, à l’orientation des idées. Elles présentent un vêtement qui leur plaît moins avec une insaisissable nuance d’ironie, ou d’ennui, ou de mauvaise

VALSES LENTES

grâce meme, et au contraire pour celui qui les emballe, elles déploient tous leurs moyens, elles « font valoir ».

C’est ainsi que, dans une tâche en apparence neutre, elles peuvent mettre de l’originalité.

Il s’en faut, d’ailleurs, que toutes se ressemblent, et il arrive, au contraire, que, suivant la loi des « genres », telles qui vont merveilleusement dans une maison détonneraient dans une autre. Ici, certaines auraient l’air trop bourgeoises, là d’autres seraient jugées trop lancées.

Une maison les choisit petites, alertes, trottinantes, avec une taille menue qui convient au genre fin et précieux. Une autre, au contraire, les veut longues et minces pour porter les brocarts somptueux et le genre cour impériale auquel elle a encore la puissance de rester partiellement fidèle. Une troisième les exige très grandes, et elles semblent de taille normale dans les salons au plafond très élevé.

Chez tel couturier, on aime à les voir mêlées au mouvement, contribuant à animer les salons qui sont déjà un peu en cohue, et à donner une sensation d’activité tourbillonnante. Chez un autre, elles ont la consigne de se tenir cachées et de n’apparaître qu’au moment requis. Ainsi inattendues et surgissantes, elles étonnent et frappent davantage. Arrivant de loin, d'un pas cadencé et comme dansant, évoluant, ondulant, se cambrant, on craint qu’elles ne disparaissent comme elles sont venues, et il faut reconnaître que, dans ce milieu un peu solennel, les robes paraissent plus fleuries et plus rares par l’isolement, et les femmes quasi plus surnaturelles.

On voudrait sans doute savoir ce qu’il advient d’elles lorsqu’elles ont changé leurs robes éclatantes et leur fourreau

TT

Page 1