‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 4 sur 13 · I IO · texte numérisé non relu

I IO

de couleuvres contre leur tenue de vraies femmes de Paris et la peau qui leur appartient. Avouons franchement que la réponse est difficile à une question aussi complexe. Généraliser là-dessus serait hasardeux, et, de plus, légèrement puéril.

Il est certain que leur mission sur cette terre n’a qu’un temps assez limité, puisque toute taille qui s’enlize, ou tout visage qui défleurit devient une brutale raison de ne plus être. Elles doivent donc d’autant plus se hâter de trouver une situation dans l'avenir que le présent est pour elles plus étroitement mesuré que pour beaucoup d’autres, — et une situation dans le présent aussi, car le maximum de cent cinquante francs par mois, qui leur est en général attribué, ne répond ni à leurs vaillants appétits, ni aux dons que la nature leur a libéralement prodigués.

Elles sont, comme on l a dit pour d’autres professions, dans une situation qui mène à tout, à la condition d’en sortir. Quelques-unes vont jusqu’à chercher leur avenir dans le commerce et l’art de la mode eux-mêmes! On en a vu qui, à force d’assister aux ventes, devenaient à leur tour d’habiles vendeuses, et figuraient dans le mouvement de la maison d’une manière moins passive. Parfois, après avoir porté beaucoup de robes en les comprenant, ce qui n’arrive pas à toutes, d’autres se sentaient un jour capables d’en inventer. Elles mettaient alors autant d’intelligence et d’ardeur à conquérir les hautes situations de la maison qu’elles avaient mis de grâce à les attendre.

Une plus grande proportion toutefois conçoit des rêves ou des ambitions moins sédentaires. Essayer des robes étant un moyen plutôt qu'un but, et une occupation d’expectative plus qu’une vocation, elles comptent sur le hasard, qui leur avait procuré ce poste, pour les en relever.

VALSES LENTES

Le hasard, en effet, est leur grande ressource, et l’on comprend très bien qu’elles reconnaissent ses bons offices en se faisant des réussites pendant les heures de calme. C’est beaucoup moins l’amour des cartes qui les y pousse que le désir de rester en bonnes relations avec l’inconnu. Comment étaient-elles entrées dans les maisons de couture, ces femmes d’origines, de caractères, de provenances si disparates, parisiennes et étrangères, jeunes filles des faubourgs, ou demoiselles de menue bourgeoisie s’émancipant faute d’aptitudes spéciales, modèles las des ateliers, ou jeunes femmes fraîchement divorcées, ignorantes ou instruites déclassées, fines ou vulgaires, révoltées ou fatalistes, sortant aussi bien de l’Institution de Saint-Denis que de la barrière de Saint-Ouen? Par hasard : hasard d’une place fraîchement vacante ou du coup d'œil d’un chef de personnel. Qui les retire d’un salon de vente pour jeter celle-ci dans un paquebot, celle-là dans une classe du Conservatoire, cette autre dans un théâtre de genre, cette autre dans des aventures aussi mouvementées que difficiles à définir, cette autre dans l’empâtement provincial d’une bonne mère de famille, cette autre encore dans des relations extracommerciales avec un important commerçant, et cette dernière sur le perchoir d’or que met à sa disposition un fils de famille désœuvré et vaniteux? Le hasard, et toujours le hasard, sous ses divers pseudonymes : le destin, la rencontre, le caprice, l’occasion, le coup de tête, la veine.

Celles qui restent momentanément sur le rivage ont une expression charmante et pleine de discrétion pour caractériser ces départs variés à l’infini. Elles disent : « Une telle est retirée des affaires. »

Cependant, c’est souvent le moment où, au contraire, elle s’y met pour de vrai.

De toute façon, le but de toutes est le même, quelle que soit la nature de chacune d’elles : faire fortune. Combien y at-il d'êtres au monde qui aient le droit de leur en faire un grief?

Souvent elles y réussissent — et c’est fort bien, car il n’y a pas de bonne raison pour qu’une créature qui a de la jeunesse, de la beauté, et parfois de 1 esprit, ait moins de droits que les autres à conquérir ce qui est l’objet de toutes nos agitations.

La légende du mannequin millionnaire, toutefois, qui vient chaque matin au magasin dans son coupé et regagne le soir son hôtel, doit être reléguée au rang des imaginations de romanciers maladroits ou mal informés. Il faudrait, pour cela, un amour de l’art qui serait contraire à l’équilibre de l'univers.

Le coupé existe bien. Mais pour qu’il ramène le mannequin au théâtre de ses premiers succès, il faut d’abord qu’il l’ait emmenée.

De toute façon, le bu» de toutes est le même, quelle que soit la nature de chacune d'elles : faire fortune. Combien y al-il d’êtres au monde qui aient le droit de leur en faire un

Sou v nt elles v réussissant — et c’est fort bien,- car il n y a pas de bonne raison pour qu une créature qui a de la jeunesse, de a beauté, et parfois de l’esprit, ait moins de droits que les autre- à conquérir ce qui est l’objet, de toutes nos agitations.

La légende du mannequin millionnaire, toutefois, qui vient chaque malin au magasin dans u < •uq.é et regagne le soir son hôtel, doit être relé: *e au rang des imaginations de romanciers ni ladrôits ou tuai informé ü IV idrait, pour cela, un amourdt l'art qui serait contraire à l'équilibre de l’univers.

Le coupé existe bien. Mais pour qu'il ramène le mannequin au théâtre de ses premiers succès, il faut d’abord qu'il l’ait emmenée.

VENDEUSES

Avec les vendeuses, nous entrons dans le domaine de la diplomatie, de la stratégie et de la conquête.

Si celles qui inventent et celles qui exécutent les modèles sont d'instiu k’cs artistes, celles qui les vendent ,mt. d'instinct, des psychologues.

Elles ont une présence d’esprit un calme sous des dehors entraînants, une décision dans l'action, une force • le pénétration et d’observation des plus remarquables, mais qui ne pourront paraître disproportionnés avec la fonction qu'à ceux qui ne réfléchiront pas à 1 immensité du champ de bataille, à l’ondoyance de la partie adverse et à la difficulté delà saisir et

VENDEUSES

Avec les vendeuses, nous entrons dans le domaine de la diplomatie, de la stratégie et de la conquête.

Si celles qui inventent et celles qui exécutent les modèles sont d'instinctives artistes, celles qui les vendent sont, d’instinct, des psychologues.

Elles ont une présence d’esprit, un calme sous des dehors entraînants, une décision dans 1 action, une force de pénétration et d’observation des plus remarquables, mais qui ne pourront paraître disproportionnés avec la fonction qu’à ceux qui ne réfléchiront pas à l’immensité du champ de bataille, à l’ondoyance de la partie adverse et à la difficulté delà saisir et

de la fixer, à la multiplicité des concurrences, enfin aux prix très élevés qu il faut faire accepter au moment imperceptible qui va déterminer la capture ou la retraite.

Attentives et promptes, ayant un tact particulier pour mélangei la déféience et 1 autorité, 1 empire qu elles exercent sur leurs tributaires est d’autant plus fort qu’il est déguisé sous les plus profonds égards. 11 leur faut tout savoir ou tout devinei , connaître toutes les situations ou lire dans toutes les pensées. Lorsqu’elles sont en relations avec la cliente, elles savent s'insinuer de plus en plus dans sa faveur; lorsqu'elles la voient pour la première fois, elles doivent pouvoir diagnostiquer immédiatement et sans hésiter son rang dans le monde, son caractère, ses goûts, son passé et son avenir, et, à quelques francs près, son revenu et son crédit. Toute erreur dans ces subtiles et rapides appréciations peut devenir la source de longs et pénibles malentendus ou la cause d'un irrémédiable désastre.

Ces mépiises sont si fréquentes à Pans, où personne, pour ainsi dire, ne répond à sa première apparence ! Le difficile exercice de vivre est pousse a un tel degré de perfection que la foi tune reelle et solide est souvent tout ce qu’il y a de moins necessaire pour conquérir le luxe le plus brillant. D’autre part, ceux qui possèdent cette fortune ne se soucient pas ou dédaignent de la faire éclater aux yeux. Et, entre ces deux situations extrêmes, il y a mille et mille nuances de plus ou de moins, de meme qu entre les innombrables irrésolues et les peu nombreuses qui savent exactement ce qu’elles veulent, il y a place pour toute la gamme des caprices et des incohérences.

Elle doit sentir tout cela, la bonne vendeuse, et être prête imperturbablement à toutes les parades, à toutes les ripostes. Loisqu elle est vraiment exercée et douée, elle devient un des

VENDEUSES

exemples les plus curieux et les plus saisissants de l'intelligence parisienne.

A vrai dire, parmi ces femmes de tout âge et de tout tempérament, il s’en trouve de grincheuses et de bornées. Il s’en trouve d’apathiques et de neutres. Celles-là recueillent les avantages de la force acquise et sont servies par les fatalités d’indifférence, comme parfois l’être le plus éminent et le plus résistant est vaincu par les fatalités hostiles. Même les médiocrement aimables elles peu sympathiques rencontrent précisément les clientes qu'il leur faut et qui vont bien avec elles, et c’est pour cela qu elles existent. Peut-être faudraitil inventer les maladroites et les désagréables, car, sans cela, beaucoup de personnes se trouveraient dépaysées. Tout est donc pour le mieux dans la meilleure des modes.

Mais si une partie est poussée parle courant et acquiert un simple mécanisme, quelques-unes atteignent la perfection.

Un matin, dans une grande maison de couture, entre une femme en noir, simplement mise, d’âge indéterminé et d'allure effacée. Elle est accompagnée de deux grands chiens de race. Les vendeuses jettent toutes un coup d’œil dédaigneux, car lorsqu’elles ne sont pas armées d’amabilité pour la conquête, elles se découvrent des forces de froideur aussi étendues que la supériorité qu’elles s’attribuent. C’est évidemment, au jugé, et, étant donné l'heure, quelque gouvernante qui vient pour une réclamation et par la même occasion promène les lévriers. La dame s'assied et attend, et sans s’impatienter, elle pose doucement ses pieds sur les grands chiens qui se sont couchés devant elle. Une vendeuse qui était absente au moment de l’entrée a vu ce simple mouvement. Elle se précipite, non vers cette supposée femme de charge, mais vers le cabinet directorial, car elle a senti que

seul le chef de la maison était digne de prendre la parole.

Celui-ci, arrive, s'incline, et commence par ces mots : « Votre Majesté... »

Si le langage des tapis avait été créé à cette époque par M. Edmond Rostand, ceux de cette maison se seraient écriés : « Oh! oh! c’est une impératrice! » Mais 'la jeune vendeuse, douée de plus de coup d’œil que toutes ses compagnes, avait compris, à défaut du langage des tapis, celui de ces coussins à quatre pattes.

Voilà un exemple de cet art de deviner les situations. Souvent il est mis en défaut par des entrées toutes différentes. Une femme vêtue avec une recherche taj>ageuse, et qui se montre altière, encombrante, exigeante, sera l’objet de complètes déceptions, — sauf de la part d’une vendeuse aguerrie, qui l’aura vite percée à jour, jaugée et aussi vite reconduite à la porte avec la plus désolante politesse.

L art de lire dans les esprits n est pas moins délié ni moins profond. Il faut plaire d’abord, car plaire est ici le commencement de dominer. Puis il y a une façon de deviner, de flatter pour faire sortir des indications de préférences, de feindre pour mieux comprendre, de presser celle qui ne reviendrait pas, et de laisser héroïquement partir celle que l’on a préparée de telle sorte qu’elle reviendra, mathématiquement. Il y a une légèreté de doigté infinie qui renseigne sur la familiarité ou le respect qu’il faut apporter dans l’entretien ; il y a l’objection qu'il faut savoir dissiper d’avance ou forcer à se présenter pour l’abattre à découvert. Il y a enfin la surprise, la chose à laquelle on a pensé dès le premier moment et que 1 on ne révèle qu’au dernier, comme par oubli et en désespoir de cause. Enfin les mille stratagèmes que suggère la connaissance de l’esprit humain, aussi bien pour vendre des robes

VENDEUSES

que pour conclure un traité entre deux grandes puissances.

Ces manœuvres, ces conversations qui se tiennent souvent avec une gravite extrême, une conviction du comique le plus exquis et le plus concentré, sont tantôt brèves comme une embuscade, tantôt lentes comme un siège. Telle vente se fait en riant aux éclats, telle autre semble un événement des plus graves dans la destinée de toutes les personnes assemblées. C’est, pour tout résumer, dans un salon de couture ou de modes, que les humaines marionnettes jouent les plus complètes et les plus diverses comédies.

C’est qu’il y a là un véritable duel. Deux femmes se trouvent en présence, et si on envisage d’un peu près la situation, elle est réellement plus sérieuse que frivole. Tout ne se passe pas toujours avec cette simplicité de l’offre et de l’acceptation ou du refus. Parfois une vente amène de chaque côté une véritable exaspération des nerfs, mais d’une façon inégale, car d’un côté ils peuvent se soulager, de l’autre ils doivent se contenir. A ce moment, deux femmes, et, ce qui est plus dramatique, deux classes engagent une lutte très vive sous les apparences d’une conversation, sur des chiffons. L’une de ces femmes est de sang-froid, mais réduite aux formes de langage les plus respectueuses. L’autre, plus ou moins excitée, est libre de tout dire. Bien qu'en France les choses se passent en général d’une façon aimable, et que l’indépendance y soit plus admise pour l’employée que partout ailleurs, il peut se rencontrer que la cliente, par pure lâcheté, abuse du pouvoir de l’argent ou du nom. La réputation et l’intérêt même de la maison exigent alors que l’on s’incline. Mais avec quelles ironies cachées, et parfois quelles fines revanches enveloppées et discrètes !

— Mademoiselle, boutonnez-moi ma bottine! dit sèche-

ment une dame à une vendeuse qui, pendant un essayage, a spirituellement tenu tête à des exigences ridicules, sans se départir des formes les plus strictes.

C’est la vengeance que souffle chez la parvenue la partie la moins noble de son esprit.

— Certainement, madame, répond la jeune vendeuse avec un petit salut d’une correction exquise.

Et, allant à un tube acoustique, elle crie de façon que tout le « salon » l’entende bien :

« Veuillez faire descendre la femme de chambre,... pour les bottines de Mme de Z... qui ne sont pas boutonnées. »

Un incident de cette nature peut engendrer des haines mortelles, et si la femme qui a reçu une légère leçon ou rencontré une résistance à quelque petite tyrannie retrouve une occasion de faire perdre à une jeune fdle sa place et son gagnepain, elle la saisira sans hésiter. Toutes les armes lui seront bonnes ; elle ira jusqu’à liguer ses amies, à les intéresser à son ressentiment. Cela paraîtrait étrange si nous ne rappelions point que la vie de certaines femmes se passe en partie dans le salon de leur couturière, devenu une véritable annexe de leur domicile. Et ce ne sont pas toujours celles qui enrichissent la maison.

La contre-partie existe fréquemment. Si certaines acheteuses prennent en grippe une vendeuse ou une simple assistante, d’autres en favorisent d’une préférence marquée, d’une véritable passion. Autre façon souvent de souffler des jalousies et de faire naîti'e des haines, mais cette fois entre les vendeuses elles-mêmes. Des guerres au couteau commenceront à propos de cette faveur involontaire que la vendeuse évincée considérera comme une atteinte à ses droits et une véritable dé-

VENDEUSES

C'est ainsi que le salon de vente ne voit pas que des comédies, mais aussi, fréquemment, de véritables drames.

Certains jours, il y a tant d’orage dans l’air que toute la maisonnée monte à un diapason d'énervement incroyable. Au reste, une fin de journée accuse toujours cet énervement extrême pendant la saison, soit dans la joie, soit dans les pleurs et les grincements de dents.

Les vendeuses, avec leur tension d'esprit différente de celle des autres femmes, premières, ouvrières ou manutentionnaires, mais aussi intense en raison de la multiplicité des personnes auxquelles elles ont pu avoir affaire dans une même journée, sont aux prises avec tout le monde : avec les mannequins, qui supportent mal leur autorité et font mal supporter leur jeunesse et leur charme; avec la manutention que l’on accable de demandes de « conditions » ; avec l'atelier que l’on presse toujours, que l'on bouscule et qui se rebiffe, à qui l’on impose des tours de force et qui commence toujours par les refuser. Alors entre toutes ces femmes exaspérées sans savoir pourquoi, et par-dessus le marché, les vendeuses de second ordre ou assistantes de vendeuses, les lapins de couloir (ainsi appelées parce qu elles sont tout le temps en train de trotter dans les couloirs entre le salon et les autres services), les apprenties enfin, sur lesquelles tombe invariablement une partie de l’orage, il y a, au fort de la saison, des journées homériques. Lorsque l'atmosphère, au contraire, est chargée de dispositions hilarantes, la maison est secouée de trépidations, de rires fous, depuis l’entresol jusqu’aux ateliers des combles.

Les « expéditions » apportent une autre occasion de s'énerver et d’entrer en fièvre. La dextérité avec laquelle on « emballe » les fragiles merveilles de la couture tient de l’escamotage japonais ; mais il semble qu'en même temps le papier

de soie qui sépare, protège et maintient les moindres détails, a fiole les esprits par son bruissement sifflant, et crispe les nerfs par son contact irritant et léger.

Bref, quand la journée — ou la soirée — se termine, l'air frais du dehors ne calme qu’à demi toutes ces petites cervelles échauffées, et la marche ne détend pas encore complètement ces membres contractés et las. Bien incomplet, pourtant, ce tableau vous permettra de comprendre pourquoi dans les remontées des fleuves, le soir, il y a des vagues si agitées, pourquoi dans les groupes vibrent des rires qui semblent sonner trop haut, ou tant de récits de « ce qu’elle m’a dit et de ce que je lui ai répondu ».

Quelquefois des repos charmants et des incidents pleins de délicatesses dans ces journées si mouvementées des salons de vente et d’essayage. Ce sera quelque vraie grande dame qui, heureuse de toilettes réussies, ou reconnaissante d’égards aimables et caressants, de peines prises pour plaire, aura fait apporter une friande collation (les magasins, dans le quartier, ne manquent pas pour en improviser de recherchées) ou bien aura fait distribuer des cadeaux.

Un jour se passera cette scène ravissante et qui ne peut être que de Paris. Une illustre cantatrice est à la veille de son départ, toutes ses toilettes sont prêtes et elle en est contente. . . Une jeune fille s approche, lui demande timidement une récompense pour elle et pour « ces demoiselles ». — Et laquelle? — Chanter. — Vous promettez qu’il n y aura que vous ici, dans un instant? Pas d’étrangers? Pas d’indiscrets? — Rien que nous, qui serons si heureuses de vous entendre! » Et la chanteuse illustre paie royalement, et tandis qu’elle chante, toutes ces jolies têtes s animent de plaisir, ou s’ennoblissent d une rêverie. Des cœurs jeunes, qui sont réservés à

VENDEUSES

bien des aventures, peut-être à bien des souffrances, et peutêtre encore à de mornes solitudes, battent très fort, et la grande artiste le sent si bien qu’elle chante encore, puis s’enfuit toute troublée de ces visages bouleversés et de ces yeux brillants.

Certaines femmes généreuses ne peuvent témoigner leur satisfaction d'une manière aussi rare; mais elles le font cependant d’une façon appréciable : au bout de quelques années, une vendeuse importante dans une grande maison n’a pas eu besoin de prélever sur ses appointements pour acheter des bijoux. On ne sait pas ce que peut inspirer de reconnaissance une robe réussie, ou arrivée juste à l’heure qu’il fallait pour éblouir des rivales, ou qui a décidé de grandes victoires!

La vendeuse est-elle exclusivement la diplomateetla raballeuse de travail? Non, certes; elle a voix au chapitre dans la création du courant de nouveauté, et si on ne lui donnait pas cette voix, elle la prendrait de force d'une façon détournée mais certaine, rien qu’en favorisant, l’ût-ce instinctivement, les modèles qui lui plaisent le plus. Une vendeuse vraiment en vue (car il en est qui sont en vedette comme les premiers sujets d'un grand théâtre) doit avoir du goût comme elle doit avoir de l’esprit. Elle doit pouvoir distinguer, parmi les modifications qu’une cliente demande, celle qui fera bien, et celle qui serait une faute d’harmonie ; elle doit pouvoir proposer des idées de son cru pour remplacer tel détail qu’on n’aime pas, être capable de trouver des bribes d'inventions, des souscréations. Au début de la saison, appelée à donner son avis, elle dira d’instinct ce qui lui paraît devoir se vendre, et ce qui lui semble appelé à moins de succès. En un mot, elle doit être de Paris jusqu'au bout des ongles.

Elle est souvent instruite; elle a voyagé; elle a été en

Angleterre, en Amérique ; elle parle un excellent anglais, qui lui permet non seulement de vendre et de discuter, mais encore de plaisanter et de causer des choses du jour, car toute vente importante, à Paris, doit, une fois terminée, être suivie d’un petit bout de conversation galante ou spirituelle. On ne s’en va pas, comme cela, sèchement, sans se témoigner de mutuels égards au moyen de quelques agréables banalités. Cela est tiré du théâtre, des potins du moment, et la vendeuse est au courant de tout cela, ou elle paraît l’être.

Mariée? Souvent. Garçonne? Parfois. Elle a eu de toute façon des romans dans sa vie, quelquefois des drames. Mais quoique fréquemment un peu dépolie passé la trentaine, ou blasée par des voyages, des passions ou des revers antérieurs, les coups de cœur et les curiosités incomplètement épuisées la peuvent prendre encore au dépourvu. En un mot, c'est une catégorie de femmes très intéressante, depuis celles qui ont un modeste emploi, jusqu'aux quelques favorisées qui décrochent le maréchalat des situations directrices et des gros appointements. On trouve chez elles toute la gamme des ressources d esprit et d initiative qu'il faudrait à bien des hommes, depuis le plus sérieux jugement jusqu’à la plus intense roublardise.

Avec elles se termine à peu près la série des types les plus tranchés que renferme une grande maison d'élégances. Il manque toutefois au tableau deux sortes de personnages qui compléteraient la physionomie de ce monde à part.

La première est celle des personnes qui ont fondé ou dirigent ces grandes maisons. Le sujet est trop important et trop spécial pour être traité ici, et il faudrait une étude à part, qui serait d'ailleurs des plus curieuses. Ici nous serions

VENDEUSES

ia3

forcé de sortir du ton un peu général que nous nous sommes imposé, et comme les personnalités ne sont pas nombreuses nous tomberions vite dans le portrait. Nous nous contenterons donc d'avoir indiqué, par-ci par-là, une ou deux silhouettes, une ou deux impulsions. Tout ce que nous pouvons ajouter, c’est qu’on rencontre chez la plupart des grands couturiers et couturières éminentes, ou des directeurs qui s abritent derrière le nom de tel grand fondateur disparu ou retiré, des qualités remarquables, une vive intelligence commerciale, une inlassable activité, un goût affiné jusqu’à la névrose, parfois allié à un incroyable ressort, et, chez divers, quelques bizarreries .

La seconde série de types est celle des clientes elles-mêmes, si étroitement liées au mouvement, qu’il semble impossible de les isoler de cette mêlée. C’est toute la vie de Paris qu'il faudrait ici passer en revue, et même du monde, car tout ce qui a une situation, ou un nom, un appétit, a défilé dans ces salons, comme en un temple moderne, où les mystères nouveau jeu s’accomplissent. Les souveraines de toutes les cours et les actrices de tous les jardins, les milliardaires américaines, le Gotha et les bourgeoises à l’aise, les marquises japonaises et les vicomtesses de Cythère, en un mot, 1 armorial, le Bottin et même les petites annonces, sont venus s'asseoir ici et s’initier à l’art de mentir par la taille, car il est moins rare de voir une robe embellir une femme qu une femme embellir une robe. Etonnez-vous donc qu’après quelques mois, et à plus forte raison quelques années de sacerdoce, les prêtresses de la couture aient autant de coup d’œil, d’expérience et de flegme 1

Dans l’impossibilité de faire des visiteuses une peinture qui aurait vite excédé les proportions de celle des visitées,

nous donnerons seulement une ou deux indications générales, relatives au caractère du temps présent.

Une des grandes marottes des personnes qui se préoccupent de combattre les torts de l’humanité et de faire la guerre aux injustices sociales, est de dénoncer le luxe effréné qui règne dans les toilettes féminines, et de se scandaliser du pux des robes, dont la moindre atteint un millier de francs et les plus chères valent réellement une fortune.

On pourrait recommencer la vieille discussion sur le luxe et sa nécessite. Dire, par exemple, que la disparition des grandes élégances et des dépenses fastueuses pour la toilette ne serait peut-etre pas du goût des cent et quelques mille iemmes qui à Paris gagnent leur vie à satisfaire ces besoins de raffinement. On conteste la valeur de l’argument. Il est pourtant irréfutable encore pour le moment, c’est-à-dire pour un nombre indéterminé d années. Ajoutez que l’absence des cours monarchiques où se dissipaient des sommes folles pour les atours et leur remplacement par des cours démocratiques où l’on calcule bourgeoisement, n’ont pas beaucoup diminué le nombre des pauvres, en vérité, ni fait disparaître aucune des inégalités sociales.

Malheureusement (que les plus farouches socialistes pardonnent cette adverbe !) il n’y a que trop de tendances à ce que les grandes traditions de la toilette coûteuse aillent se perdant. Ce serait dommage pour Paris, sans que pour cela l’égoïsme humain soit corrigé. Le plus grand gaspillage dans notre pays ne s’en va pas surtout en étoffes. Ce sont les avares qui sont un danger pour les pauvres, et non ceux qui vivent de fêtes et dans les fêtes.

Une femme, actuellement, se ruine-t-elle en toilette?

Jamais une femme ne se ruine, me dit un grand coulu-

VENDEUSES

rier. Ou elle ne paie pas ses dépenses, et c’est nous que cela lèse; ou nous lui arrêtons son crédit, lorsqu’elle paraît aller plus loin que ses moyens, et c’est nous qui l’empêchons de se ruiner.

Un autre ajoute cette indication un peu pessimiste, mais qui ne constate que trop bien l’abaissement du faste en France et la propension à une vie mesquine (sans qu’elle soit forcément plus désintéressée) :

— La Parisienne cherche maintenant à faire resservir sa robe de l’an passé.

Et le premier reprend avec cette formule vive, et qui résume toute la situation :

— Si l’on pouvait fabriquer, je dis pour les femmes chic, des robes qui coûteraient vingt francs, feraient beaucoup d'effet et dureraient une heure, on en vendrait tant qu’on voudrait.

C’est dire que, dans les maisons les plus en vogue, il vient beaucoup plus de femmes de peu d’allure et de médiocre race que de vraiment grandes dames prenant la vie comme toute privilégiée la devrait prendre : sans compter.

Le bourgeoisisme a tout envahi, les situations comme les goûts. El pourtant la bourgeoisie parisienne est celle qui dépense encore le plus pour la toilette, surtout pour la toilette d’extérieur. Dans d’autres grandes capitales, la recherche de la mise se constate plutôt dans la vie intime. Paris offre ce spectacle unique d’une ville où se rencontre la plus grande proportion de femmes élégantes, séduisantes, de femmes-objet d’art et où même les laiderons ont une façon de s’arranger avec quelques chiffons qui les rendent amusantes et fines comme ne le sont pas, dans les autre pays, des femmes réellement belles. Seule l’Amérique s’approcherait de cela, mais en sauvage.

L impulsion part de ces grandes ruches créatrices des modes. Puis, à moins de frais, comme nous le verrons dans un autre chapitre, vient 1 imitation de leurs modèles à des prix inférieurs, puis leur vulgarisation à satiété jusque sur le dos des cuisinières et des concierges. Et pendant ce temps, des idées nouvelles éclosent, extravagantes comme des paradoxes, fraîches comme des fleurs, éphémères comme celles qui les ont précédées. Et c est ce qui fait que ce Paris, où chacun s imite, est inimitable.

Seulement, c est dans 1 ensemble qu’il faut voir cela et non dans le détail, car on serait surpris de l’incroyable petitesse d’esprit de certaines femmes, du moins au regard de la mode.

Il arrive bien peu souvent, on peut le croire, que le couturier ait à retenir sa cliente sur la pente du faste. Le fait est arrivé pourtant, et il faut le citer pour sa rareté.

Un jour, une héritière dans un grand pays étranger, se mariant, avait commandé chez un de nos célèbres faiseurs sa robe nuptiale. Elle voulait tout ce qu’il y avait de plus fastueux. Mais, au cours de la conversation, l’artiste apprit que la cérémonie avait lieu dans un village proche du château et des domaines de la famille. Il refusa nettement d’exécuter les broderies de perles et d’argent, les folies ornementales que l’on lui demandait.

— Il vous faut tout ce qu il y a de plus simple, dit-il, une robe unie de deux ou trois mille francs au plus, enfin, ce qui convient pour une église villageoise. Tout ce que je vous puis concéder, c’est que le voile soit d'un grand prix, et mes principes artistiques ne s’opposent pas à ce que je complété le costume par un voile de dentelle ancienne que je vais vous montrer, et qui ne coûte que soixante mille francs.

On suivit son conseil et tout le monde s’en trouva bien.

Mais, pour une cliente docile de la sorte, combien sont récalcitrantes aux meilleures suggestions, chipoteuses, voyant petit, insupportables!

Il y a même la cliente si effroyablement tracassière, si raseuse, qu’elle finit par être connue dans toutes les maisons et que dès qu elle apparaît, c’est à qui s’enfuira pour ne la point servir. Nous avons vu un jour la scène, elle était la plus divertissante qui se pût imaginer : des vendeuses s’étaient soudain mussées derrière toutes les portes. On eût dit que pour une Sainte-Catherine supplémentaire, le personnel se livrait à une partie de cache-cache.

Il y a la cliente richissime et économe qui, tout en faisant d’assez bonnes « factures », sent se rebiffer en elle des instincts originels d’économie et qui, sous des prétextes quelconques, amenés de très loin, se fait donner des rognures d’étoffe, des chiffons qui traînent à terre, des agrafes, et jusqu’à des épingles !

11 y a la cliente qui est possédée de l'ambition de n’avoir affaire qu’au chef de la maison. Il faut savoir ce que c’est qu’un de ces grands seigneurs, pour concevoir à quel point, de la part d'une personne « quelconque », cette prétention est exorbitante. Imaginez un contribuable qui ne voudrait verser ses impôts qu’entre les mains du ministre des finances, et vous serez encore loin de compte.

Une d'entre ces prétentieuses se fil un jour guérir de ses folles visées. Elle avait fait tant et si bien, pendant son essayage, qu’il fallut aller chercher le Maître. Il vint, avec son élégante et ironique désinvolture, salua profondément, imperturbable, jeta un coup d’œil profond de la tête aux pieds, un autre des pieds à la tête, désigna du bout de l’index à

ia8

1 essayeuse un point vers l’épaule, un autre point à la ceinture, dessinant en 1 air une boulTette à chacun de ces points, salua profondément de nouveau, et disparut. La femme pensa etre malade d émotion, mais elle était bien heureuse! Toutefois elle ne recommença jamais plus.

Enfin, pour terminer sur un petit tableau d histoire contemporaine : la femme d’un ministre de la troisième République (il y a peut-être beaucoup plus d’un an, peut-être beaucoup moins), chez un des couturiers les plus renommés et tout à fait dernier cri.

Elle expliqua, à la grande surprise de ce créateur d élégances, qu il lui fallait une robe « toute faite » pour une soirée officielle qui avait lieu le lendemain. Abasourdi, il répondait que dans les maisons de son genre, on ne trouvait jamais rien de « tout fait », et c’était au tour de la dame du ministre d’être étonnée.

— Du moins, monsieur, supplia-t-elle en partant avec un soupir, où me conseillez-vous d acheter mes bottines?

turc, dessinant en 1 air une bouliette à chacun de ces points,

' re naïade démolion. mais elle était bien heureuse! Touter ift elle • »•: îcornu; je nais plus.

i mu, p ur terminer s.n un petit tableau d’histoire contemporaine : ia femme d un ministre do la troisième Répubhquc (’i y a peut-être beaucoup plus d’un an, peut-être beaucoup moins), chez un dos couturiers les plus renommés • ! : ou . à f«>t de- nior . ri.

Ulc expliqua, i c ande su . -r de ce créateur

soirée officielle qui avait lieu 1 «demain. Abasourdi, il répondait ;p. dans les nt.tr- son genre, on ne trouvait

jamais rien !e « tout i; it ». et o était u ur de la dame du ministre d’être étonnée.

soupir, où me conseillez-vous d’acheter mes bottines.'

MODISTfc S 0 ' ESTES

— La Mode suit la i . .

C’est une loi scienlitiqin 1 ' les modistes con-

sentent à reconnaître un fond de ^ érit •. .

Seulement, cette sorte do préséance admise, dans une certaine mesure, en ce ipii coneet ■<“ les travaux, s'arrête tou’, net dès qu’il s agit des personnes.

— Entre les coutunorcs et nous, disent le modistes, entre nous et les modistes, disent d ailleurs les coûte ères, — ■ il y a un abîme.

C< sont. •! r monde • dm roni- qui -e côtoie! 1 toujou ! sans jamai.- se mêler. Ce sont deux empires limitrophes entre

f 'toHC ou C o uaachJ/ j • i

MODISTES — MODESTES

— La Mode suit la Couture.

C’est une loi scientifique à laquelle les modistes consentent à reconnaître un fond de vérité.

Seulement, cette sorte de préséance admise, dans une certaine mesure, en ce qui concerne les travaux, s’arrête tout net dès qu’il s’agit des personnes.

— Entre les couturières et nous, disent les modistes, - — entre nous et les modistes, disent d’ailleurs les couturières, — il y a un abîme.

Ce sont deux mondes différents qui se côtoient toujours sans jamais se mêler. Ce sont deux empires limitrophes entre

lesquels existent des relations continues, nécessaires, mais habites par des races qui n ont rien de commun.

lâchons d élucider ces deux graves questions et de montrer que les différences ne reposent pas, comme pourraient le supposer les profanes, sur des pointes d aiguilles.

« La Mode suit la Couture », cela s’explique assez bien tout d abord. C est-a-dire que la coiffure sera déterminée par la toilette, que le chapeau sera le complément et le couronnement de la robe, la touche suprême, le rehaut victorieux et définitif, qui ne pourra etre décidé qu en dernier heu, après que tout le savant artifice du costume aura été arrêté et réglé dans ses moindres linéaments. C est une collaboration séparée, d’une nature toute particulière, entre les deux éléments de laquelle est réservée une part pour le hasard. Un troisième élément arrive et établit l’harmonie entre les deux inspirations qui avaient travaillé sans se consulter, mais sans toutefois s ignorer. Ce troisième élément, c’est la personne féminine et son caprice. De ce jeu perpétuel entre trois fantaisies naissent tous les charmes de l’imprévu unis à toute la logique de la nature.

Les salons de coulure sont visités par la Parisienne surtout dans les premiers jours de la semaine. Les salons des modistes sont sensiblement plus animés pendant les derniers jours. L élégante explique sa robe à la modiste, et celle-ci exercera son imagination sur ces données encore un peu Ilottantes, jusqu’à ce que l’éclair génial jaillisse de discussions parfois longues et de délicats essais. Au début de chaque saison, tout artiste ès élégances doit sentir et connaître ce qui est dans lair, ayant contribué à créer lui-même ce courant spécial. Ici, les phénomènes les plus mystérieux, les plus subtils et les plus inexplicables se produisent. Couturières,

MODISTES- — MODESTES

modistes et élégantes sont en même temps actives et passives, toutes-puissantes et influencées, dégageant un fluide et le subissant à la fois. Elles sont d’accord dans l’ensemble sans s’être consultées sur les détails, et c’est l’ensemble qui constitue la grande ligne, l’orientation générale des modes, tandis que le jeu infini des détails donne le caractère et le prix à chaque personnalité. Rien n’est plus attrayant que cette unité dans la diversité, et en même temps rien de plus conforme aux lois naturelles. Il en est des principaux courants de la fashion comme des grandes variations atmosphériques : tous en subissent les influences et chacun les subit à sa manière. Si donc la Mode suit la Couture, c’est sans action directe, tyrannique de l’une sur l’autre, mais d’instinct quasi infaillible, et de libre inspiration.

Elle la suit — mais c’est parce qu’elle le veut bien !

A la rigueur, elle pourrait ne pas la suivre, puisque, sauf certains cas déterminés, la femme ne sait pas d’avance quel oiseau se posera sur sa tête, quelles fleurs écloront parmi ses cheveux, si sa robe Empire comportera un chapeau Rembrandt, ou si un costume inspiré du xvi° siècle n’exigera pas impérieusement de se marier avec une coiffure librement imitée de Gainsborough. Elle ne le sait pas, encore, pour cette autre raison qu’en moyenne, — le spécialiste qui nous a fourni cette indication reconnaît lui-même qu’elle est très approximative, — elle a quatre chapeaux pour une robe, et que ces quatre chapeaux, essentiellement divers, s’arrangent à merveille avec cette même robe, suivant la couleur

du temps et les dispositions des nerfs.

La Mode est donc, plus que la couture, un délicieux jeu de hasard, tout en exigeant non moins de volonté, d’invention, de goût, d’art en un mot.

Mais, comme les opérations, les méthodes, les travaux, le milieu ne se ressemblent en aucune façon, il faut, pour exercer cet art, des organisations très différentes, et, au bout de très peu de temps d’exercice, ces différences constituent une seconde et tout autre nature.

Un observateur, même pas très pénétrant, et à plus forte raison l’œil du Parisien exercé, distingue sans hésitation possible, dans la rue, au vol, la modiste de la couturière.

A quoi? A des riens capitaux. Un peu plus de recherche dans la toilette; quelque chose d’imperceptiblement plus chiffonné dans le visage, et aussi de plus doux, de plus vaporeux ; enfin, une allure légèrement moins décidée, moins émancipée, moins autoritaire, plus concentrée, plus réservée. La modiste est en général plus féminine encore que la femme, et la couturière un tant soit peu plus virile. La couturière est expansive, la modiste est protocolaire. En tant que femme, la modiste cache son jeu, la couturière est relativement moins capable de dissimulation.

Le nombre même des modistes, sensiblement moins élevé que celui des couturières, leur procure cette agréable illusion quelles forment une aristocratie, et, comme elles s’efforcent de le prouver par leur maintien, leur tenue et leur tour d’esprit, l’illusion finit par équivaloir au fait ; l’apparence se fortifie d’une armature de réalité acquise.

Ainsi naissent ces fines et considérables nuances dans la démarche et dans l’abord. Dire qu’une modiste n’a jamais été vue dans la rue sans chapeau, « en cheveux », comme les couturières à l’heure des repas, et avec cette gaîté bruyante, ce besoin d’aller de front en se tenant par le bras, en jetant des moqueries au nez des passants et en se retournant pour voir l’effet produit, serait une vérité d’observation par trop banale.

MODISTES — MODESTES

La modiste n’a d'ailleurs nul besoin d’exubérer dans la rue, puisqu’elle a une discipline et un genre de vie tout autres, et que cette occasion de sortir à midi lui est épargnée.

Mais en la regardant de plus pi'ès (sans qu’elle y prenne garde, bien entendu, car elle a une telle soif d’égards qu’un examen trop soutenu serait une offense et ferait de vous un rustaud), vous remarquerez qu’une fois dehors, gantée, chapeautée, trottinant de son pas serré de jeune fille de famille bourgeoise, il n’y a pas à sa jupe le moindre de ces bouts de fil blanc qui échappent plus ou moins volontairement aux couturières sur les leurs. Si toutefois la modiste cousait de fil blanc ses malices, elle s’arrangerait pour que ce soit sur un fond clair, et de façon à tromper le plus fin.

Sans grand effort de patience et de perspicacité, vous découvririez que les moindres détails de la tenue sont plus recherchés, plus précieux, moins sans façon, depuis la chaussure jusqu'à la frisure, et que tout cela accuse un rien de mièvrerie, de formalisme, et pour rien au monde vous ne me feriez dire de prétention.

Une modiste, à qui nous nous permettions de demander, avec une imprudence dont nous ne nous dissimulions pas la gravité, en quoi, à son avis, ses sœurs les modistes se différenciaient de leurs cousines les couturières, nous répondit avec élan et sans la plus faible hésitation — comme surprise un peu :

— Oh ! nous sommes bien plus distinguées !

Cette indication formelle nous fut plusieurs fois confirmée par diverses personnes de la Mode d’une façon si catégorique, que nous n'osâmes point soumettre des couturières à la contre-épreuve.

Les jeunes femmes qui eurent la bonté de nous rensei-

gner ainsi ajoutèrent quelques autres traits non moins significatifs. Elles nous dirent, par exemple, que les mannequins de la couture étant fort peu payées et étant douées d’appétits peu en rapport avec leurs honoraires, se jetaient volontiers dans la fête (vraisemblablement pour s’étourdir), tandis que les vendeuses de la mode, qui en même temps essaient ellesmêmes les chapeaux sur leurs têtes charmantes et candides (jusqu’à quel point, personne ne le dira !), étant sensiblement plus rétribuées, étaient forcément « plus sérieuses ». Que la modiste « n’ayant pas un intérieur » serait pour ainsi dire un monstre dans la nature, tandis que cette condition n’est pas rigoureusement exigée des couturières, et que d’elles-mêmes celles-ci se résigneraient au besoin à ignorer ces joies. Que les ouvrières de la mode étant toutes nourries dans la maison de commerce et sur le même pied que les vendeuses, formaient avec elles une plus étroite famille — et que cette famille extérieure leur inspirait tout naturellement le désir de s’en créer une pour leur compte, c’est-à-dire, pour employer le mot sans périphrase, le mot-ultimatum, de se marier.

Telle était l’explication délicate, intime, essentiellement confidentielle et irréprochablement morale que l’on nous donna et que nous vous transmettons avec toute sa valeur.

Cette question du mariage, sur laquelle les couturières auraient plus l'habitude, ou moins la force, ou plus l’urgence, de transiger, serait le but principal des jeunes modistes, et c’est vers ce rêve que s’envoleraient presque toutes leurs pensées pendant que d’une aiguille alerte elles mettent un merle blanc sur la paille. De là toutes les formalités préliminaires qu’elles exigeraient dans les relations de la vie parisienne : présentation, conditions de respectabilité, enfin célébration des unions dans la salle des mariages, à la rigueur

MODISTES — MODESTES

dans la salle d’attente, mais, en dernier ressort, toujours dans les environs de la mairie. De là également, cette réserve dans toute la personne, cette dignité scrupuleusement surveillée, celle susceptibilité exquise, cette horreur des façons trop démonstratives et celle tendance aux opinions moyennes, raisonnables, convenables, que I on peut constater chez celles mêmes qui, dans leurs ouvrages, manifestent les idées les plus hardies, trahissent l’inspiration artistique la plus exaltée, la plus tumultueuse et la plus excentrique.

Non seulement les tendances, mais les origines aussi seraient d accord avec ces organisations particulières, ces prédestinations indiscutées. La famille qui laisse une jeune fille se mettre dans la mode n’est pas, en général, de la même classe et de la même nature que celle qui envoie la sienne dans les ateliers de robes. De petits, mais considérés bourgeois, des employés rangés, ou, dans quelque autre profession régulière et reconnue, des personnes, de toute façon, « ayant des relations », préparent des modistes pour l'avenir.

Aussi la jeune modiste n ignore jamais les usages du monde, aime les visites cérémonieuses et a un faible pour la vie représentative.

Est-elle instruite, lettrée? Baudelaire a dédié une de ses pièces de vers « aune modiste érudite et sentimentale », et cette pièce est en latin ! Cela nous a toujours semblé un paradoxe. En tout cas, si le temps de Baudelaire est trop lointain pour faire une enquête, beaucoup de modistes de notre temps sont sentimentales encore et paraissent érudites. C’est le plus que la discrétion autorise à demander.

Est-elle artiste? La question est trop spéciale et trop complexe pour ne pas être traitée plus au long et à part. Elle est laborieuse et rélléchie, cela est certain, et l’œuvre de ses

mains est trop attrayante pour ne pas souhaiter d’avance que la réponse à cette question soit en grande partie affirmative.

Je dois tout dire, quoique je sente en avoir déjà beaucoup trop dit.

C est une modiste en personne, et des mieux au courant de ce qui se passe dans sa sphère, qui m a affirmé que la conception jiarfaitement décente, bourgeoise, un peu stricte et puntaine de la modiste analysée tout à l’heure, était devenue rétrospective, et que, tout en ayant gardé certains éléments d’exactitude générale, elle avait besoin d'être légèrement revisée et mise à un point plus moderne.

D'après ces dernières informations, la modiste d’aujourd hui serait infiniment moins intraitable sur les chapitres du Code et plus préoccupée de ceux du Grand-Livre. La corporation contiendrait une proportion infiniment plus notable de petites femmes évaporées, élégantes et si facilement dans le train, qu elles seraient prêtes, au beau milieu des saisons, à sauter dans celui de Nice ou d'Aix-les-Bains, et de planter là leurs chapeaux, quitte a revenir bien sagement recommencer la saison suivante dans une autre maison de modes... et dans un autre express.

Nous nous arrêtons maintenant là-dessus. En visitant un salon de modistes, nous les étudierons et nous les admirerons évidemment beaucoup mieux que dans la rue.

Le spectacle et l’impression, comparés à ceux d'une grande maison de couture, révèlent, dès l'entrée, un monde, un milieu, des habitudes d’un tout autre genre. Plus de calme, plus d'ordre, mais aussi moins de complexité et des horizons plus restreints. Même dans les moments de cohue, les voix semblent plus douces, moins énervées, moins métal-

LES PEINES DE L’AI G l' IL L E.

main: est trop attraya. fo pour ru pus .-nubuilrr d'avance que la réponse à cette question soit, en grande partie affirmative.

Je dois tout dire, quoique je sente en avoir déjà beaucoup trop dit.

<. est une modisU perso ne, et dos mieux au courant ei puritain* a modi ■' »ée l<* t à l’heure, était deve-

ment n-> i . joint : ,> !«me.

: > aPr‘ liste d'aujour-

Code et plus ■ occupée de ceux ou •';••• -Livre. La corpe ration contiendrait une proportion infiniment plus notable de petites femmes évaporées, élégantes et si facilement dans le train, quelles seraient pr< les, au beau milieu des saisons, à sauter dans celui de Nice ou d Aix-les-Bains, et de planter là leurs chapeaux, quitte a revenir bien sagement recommencer a saison suivante dans une autre maison de modes... et dans un autre express.

Nous nous arrêtons maintenant là-dessus. En visitant

rerons évidemment beaucoup mieux que dans la rue.

grande maison de couture. n'vM< ni, de I ntrée, un monde, un milieu, des habitudes d a t • ,jl(. genre. Plus de

calme, plus d’ordre, mais au ; ne ms de complexité et des horizons plus restreints. Même dans les moments de cohue, les voix semblent plus douces, moins énervées, moins métal-

Page 1