MODESTES
liquement impérieuses, et le mouvement général plus discret, plus étouffé. C’est au contraire quand le salon de la modiste ne contient qu’une cliente ou deux que la conversation devient plus nerveuse et que la voix monte à un diapason plus sonore et plus aigu.
Généralement, à l’entrée, une pièce de dimensions moyennes où se tiennent, penchées sur une table ou perchées dans une tribune, deux ou trois femmes d’âges divers et aussi d’âges indéterminés, mais tranquilles, sérieuses, appliquées, très soignées de leur personne, à l’accueil courtois, mais un peu interrogateur; caissières, teneuses de livres, chargées des relations immédiates avec le dehors, ou parfois des habitantes des régions plus profondes venues faire un bout de causette près de la porte, donner quelques instructions urgentes ou dire avec le plus grand sang-froid quelque potin fraîchement éclos, quelque doucereuse rosserie. Ce décor initial se complète de divers accessoires, des chaises ou des banquettes, un groom, des cartons à chapeaux.
Cette première zone franchie, on se trouve dans les salons. Ils sont, la plupart du temps, en petit nombre, deux ou trois au plus, et, à part des exceptions que nous noterons, d’un aspect plus simple et plus pratique, pour ne pas dire plus froid, que réellement somptueux. Il est évident que les œuvres exposées doivent être le principal ornement et ne supportent pas de rivalités. Des glaces, cependant, beaucoup de glaces, mais ce n'est pas pour diminuer le caractère utilitaire de l’ameublement, et elles ne font au contraire que multiplier les cbapéaux et le vide qui les fait valoir.
Ils sont là, alignés, perchés sur des pieds, qui les mettent en moyenne à la hauteur d'une chevelure féminine, c’est-àdire à peu près au niveau des yeux, ou des lèvres, d’un homme
de grandeur normale. Ces pieds sont les mêmes partout : une grêle tige se dressant sur trois pattes et terminée par un champignon; ils sont tous faits du même palissandre, ou du même bois laqué blanc, et c’est à croire que c’est la même forêt qui les produit, en vertu d'un monopole, depuis des temps immémoriaux. La tige de ces utiles et vilains accessoires est généralement une sorte de colonnette torse. Pourquoi torse? Pourquoi pas simplement unie? Il n'y a que deux raisons plausibles : ou bien parce que les modistes la trouvent plus jolie et plus impressionnante ainsi, ou parce qu elle pousse comme cela.
Souvent, ces salons où l’on est accueilli par des jeunes femmes discrètes, douces, cérémonieuses sans raideur, jolies sans éclat tapageur, et par une pépinière de baguettes tordues sur lesquelles éclôt toute une flore et toute une faune, parterre et volière mélangés, ces salons, disons-nous, correspondent directement avec les ateliers, soit par une baie ou une porte ouverte, soit par quelque cloison de glaces sans tain qui permet de voir le plus gai fouillis de chiffons éclatants, le plus aimable groupement de têtes penchées sur l’ouvrage, avec, çà et là, l'éclair vivement dardé de grands yeux à la fois veloutés et brillants.
C’est le « Travail », comme les modistes appelent l’atelier. Le travail qui, ici, n’est pas mystérieux et caché comme dans les ruches de la couture, mais de plain-pied avec l’exposition et la vente, toujours prêt à s interrompre, à se montrer à un point quelconque de son évolution, en vue de retouches immédiates, de caprices subits. Lors même que le travail n'est pas aussi visible, dans certaines maisons, l'on sent qu’il palpite derrière la cloison voisine, et d ailleurs dans quelqu'une des pièces du « salon » on découvre toujours bien une ou deux premières, flanquées de leurs apprêteuses,