ÉCLOSION D’UN CHAPEAU
est elle-même menue, réservée, correcte. Son intérieur, cet intérieur auquel elle lient tant et dont elle est si légitimement fière, contiendra beaucoup de petites franfreluches voyantes, de bibelots parfaitement mignons et laids. Les exceptions ne feraient que confirmer la règle, et l’on compterait sur les doigts celles qui ne préfèrent pas une belle chromo, pourvu qu’il y règne le plus de « grâce » possible, à la plus sobre et à la plus forte œuvre d’art.
Elles ont cependant une joie et un instinct d’artistes à inventer et à réaliser les caprices les plus imprévus, les plus heureux et les plus parfaitement raffinés. Celles qui créent dans l'exaltation, dans une sorte d’enthousiasme lyrique, comme certaines modistes de l’ancienne école, sont devenues certainement assez rares, si même il en existe encore — mais il n’en est pour ainsi dire pas une qui, à un degré quelconque, travaille sans plaisir.
L’intérêt qu’elles prennent à leur besogne est d'autant plus grand que la tâche est moins divisée, que ses divisions mêmes sont plus rapprochées, et même en communication constante, enfin que les résultats sont plus immédiats que dans tout autre art de la parure.
Un chapeau, lorsque le principe en est trouvé, germe, pousse et éclôt en trois ou quatre heures. Quel jardinier serait assez indifférent, assez insensible, pour ne pas s intéresser malgré lui à une fleur qui se développerait ainsi à vue d’œil?
La première invente les modèles nouveaux ; la formière construit l’armature générale de l'objet; Yapprêteuse revêt ce squelette de tout ce qui constitue sa matière visible et sa couleur fondamentale ; la garnisseuse achève de donner la vie en jetant là-dessus tout ce qu'il y a d'original, de caractéristique et de précieux dans l’ornementation.
i44 LES REINES DE L'AIGUILLE.
Tels sont les quatre degrés, sans plus, de la genèse de ces fragiles fantaisies. Les opérations se poursuivent d'une manière continue, et comme coude à coude ; ces collaboratrices ne se perdent jamais de vue, et 1 œuvre souvent revient de l'une à l'autre pour atteindre sa perfection. Encore cela se passe-t-il ainsi dans les maisons où une tombée d'affaires considérable exige une exécution plus rapide. Mais, dans d'autres, cette séparation si simple peut se trouver encore simplifiée, soit que l’apprêteuse se charge aussi des formes, soit que la première garnisse elle-même les chapeaux apprêtés sur son indication.
Chacune de ces ouvrières est exquise à voir travailler en son genre, tant elle met de grâce, d'application et de décision dans chacun de ses mouvements. Il n’est jusqu’à la formière, qui cependant opère sur les matières les plus ingrates, spartcrie, mousselines raides, cartilages du squelette, comme le laiton en est le système osseux, qui ne soit en sa partie une artiste. Sa tâche même est des plus importantes, puisque, comme dans toute œuvre d art, la première condition de la réussite est une construction solide et un mouvement juste. Le mouvement, les modistes emploient fréquemment ce terme si bien choisi et si complet, lorsqu’il s'agit de la forme qu’elles ont donnée à une de leurs ébauches. Dans un mouvement de ces armatures, on peut mettre infiniment d’esprit ou d’audace, de souplesse ou de vigueur. Ce sont même, jusqu’à un certain point, l'allure de ces lignes principales et le choix des directions, qui font, soit dans la simplicité, soit dans la crânerie, reconnaître le genre des maisons différentes, plus encore que les garnitures elles-mêmes.
L'apprêteuse n'est pas moins remarquable par ses aptitudes multiples, son habileté à préparer les fonds du tableau.