‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 109 sur 206 · Souvenir* du comte de Seuilly, page · texte numérisé non relu

Souvenir* du comte de Seuilly, page

2. Mémoires secrets d'Augeard, secrétaire de9 commandements de Marie-Antoinette, 1760-1800, publiés par KvaristeBavoux, page 279, Paris, in-8«, Pion 18G6.

son entrevue avec Madame dont il avait obtenu audience à son arrivée à Coblentz.

« Cette princesse, nous dit-il, nie parla avec la plus grande amertume de la manière indécente avec laquelle elle était traitée à Coblentz; elle nie dit qu'elle ne désirait autre chose de Monsieur que d'être renvoyée à Turin, mais qu'il ne consentirait jamais à lui accorder cet acte de justice dans la crainte de se séparer de sa M"" de Balbi, et qu'il n'y avait aucun déboire que celle femme ne lui fit essuyer! Je lui témoignai ma surprise de ce qu'ayant autant d'esprit et autant de ressources en elle-même, elle n'avait pas plus d'empire sur son mari. Elle médit que, pour dégoûter Monsieur de sa personne, M,m de Balbi lui faisait servir du vin frelaté à L'effel de l'enivrer par un seul verre. Elle appela une M",e de Cou rbillon, attachée à son service en qualité de lectrice ou de première femme de chambre, qui me confirma cette méchanceté dans les plus grands détails. Elles me dirent l'une et l'autre que ces princes, par leurs alentours, avaient fait de la résidence d'un électeur ecclésiastique un mauvais lieu, surtout par l'assemblage de femmes qu'ils y avaient amenées. »

Sans vouloir discuter la singularitéet la vulgarité du moyen inventé par Mn,e de Balbi pour éloigner Monsieur de la comtesse de Provence, il est permis

avant tout d'élever quelques doutes sur son efficacité et de s'étonner du singulier effet que peut produire du vin frelaté. Il n'est guère vraisemblable, en outre, que Joséphine de Savoie ait poussé l'abnégation jusqu'à absorber de pareils breuvages; et il est plus probable que cette étrange accusation était éclose tout entière dans l'esprit de Mmc de (bourbillon dont les agissements devinrent si intolérables que Louis XVIII plus tard dut exiger son renvoi. On sait quelles scènes pénibles eurent lieu à ce sujet en Russie entre la famille royale et la comtesse de Provence, subjugée par cette aventurière et comment le Roi se vit contraint d'employer la force pour l'empêcher de pénétrer à Mittau'.

Rien de surprenant, parconséquent,à ce qu'elle ait forgé cette accusation pour affermir son crédit sur sa maîtresse. Enfin, il est bon de se souvenir

l. II"' de Gourbillon, première femme de chambre et lectrice de la comtesse de Provence avait sur sa maîtresse le plus grand ascendant. Ce fut elle qui organisa le dépari de la comtesse de Provence m 1791, et c'est dans la même voiture que toutes deux quittèrent Paris. Le mari de Mrae de Gourbillon était directeur de la poste à Lille, et son fils occupa une position subalterne auprès de Monsieur. Les menées ambitieuses de M"" de (tourbillon amenèrent plus d'une fois des discussions entre le comte et la comtesse de Provence. Lorsque cette dernière vint le rejoindre à Mittau, le Roi dut se résoudre à faire chasser M"' de Gourbillon et à lui interdire de reparaître auprès de la comtesse de Provence qui ne cacha pas le mécontentement que lui avait inspiré cette mesure.

que, Augeard, au cours de ses mémoires, a témoigné d'une animosité constante contre Louis XVIII et que, si son récit est exact, il convient de n'accueillir qu'avec les réserves les plus expresses des propos aussi suspects1.

A ces diverses raisons, il vient s'en ajouter une autrequi paraît péremptoire, c'est qu'il est impossible que la comtesse de Provence, en butte à de pareils traitements de la part de sa dame d'atours, ait consenti à emmener avec elle Mwe de Balbi lors de son départ pour Turin alors que cette séparation aurait pu s'ett'eetuer sans bruit et sans éclat.

Au mois de mars 1702, en effet, Monsieur avait rcc;u la réponse qu'il attendait du Roi de Sardaigne auquel il avait demandé de donner asile à sa fiile. La réponse avait été favorable, mais le Roi, qui avait conservé un fâcheux souvenir de la nombreuse suite du comte d'Arlois, avait demandé que sa fille n'amenât pas sa maison. « Piémont2

1. Jacques-Mathieu Augeard, né en 1731 à Bordeaux, mort à Paris on 1805. Fermier général et secrétaire des commandements de Marie-Antoinette. Issu d'une famille parlementaire, il Fut accusé, en 1790, d'être l'auteur d'un pro|et tendant à faire partir le Roi pour Metz. Traduit devant le Chàtelet, il fut acquitté, mais, compromis à nouveau par le voyage de Varenne~, il se retira à Bruxelles où il prit part à de nombreuses intrigues. Après le 18 Brumaire, il rentra à Paris où il mourut en 180Ô.

2. Charles-Emmanuel-Ferdinand, prince de Piémont, (ils de Victor- A médée III de Surdaigne et de Marie-Antoinette-Ferdinandc, infante d'Espagne, né le 24 mai 1751, succéda à son père en 1790,

nous a dit, écrivait Charles- Félix dans son journal, que Madame allait venir ici, mais que le Roi voulait qu'elle vînt toute seule et qu'on allait lui faire une cour piémontaise »

Mais Madame tenait à ne pas se séparer de ses familiers et un nouveau courrier vint exprimer au Roi le désir de sa fille qui, après avoir obtenu son assentiment, se mit en route pour Turin. M'"° de Balbi était du voyage, or est-il possible de supposer que, si les relations entre la princesse et sa dame d'honneur avaient été aussi difficiles, elle n'eût pas saisi avec empressement cette occasion de la laisser derrière elle? C'est là un argument sans réplique qui ne laisse rien subsister des étranges accusations d'Augeard.

Le 1 1 avril, à 6 heures du matin 2, le comte et la comtesse de Provence se mirent en route, Mon-

sous le nom de Charles-Emmanuel IV. Ses étals continentaux envahis par les armées de République française, il se réfugia on Sardaigne en 1798. Rétabli un instant sur le trône, il perdit tout espoir après Marengo et abdiqua le 7 juin 1802, en fa\eur du dur d'Aoste, son frère, qui prit le nom de Victor-Fmmanuel I". II se retira à Rome »-t y mourut jésuite en 1819.

t. Archives particulières du rai d'Italie. Journal manuscrit inédit de Charles-Félix de Savoie, duc de Génevois, devenu roi en 1821 à >a suite de l'abdication forcée de son frère Victor-Emmanuel I" et qui mourut en 1831 sans enfants, laissant la couronne au prince do Carignan Charles- Albert.

2. Journal du, comte lions de \Valdeckt grand maréchal de la Cour de l' Électeur.

sieur ayant voulu accompagner son épouse jusqu'à Mayence. Dix voitures contenaient la suite de la princesse et le cortège s'augmentait de nombreux bagages. L'Électeur, le prince Xavier et la princesse Cunégonde avaient tenu à leur faire escorte au départ et montés dans une voiture à six chevaux, ils les accompagnèrent jusqu'au pont, descendant môme de voiture pour demeurer près d'eux plus longtemps.

Contades nous a laissé le récit du voyage : « Monsieur, en bon mari, voulut reconduire Madame. Le premier projet fut d'aller avec Mgr le comte d'Artois jusqu'à Mayence en passant par Francfort. Ce projet ne plut pas à Mme de Polastron. Quatre jours sont malaisément ravis à une amante à la veille d'une séparation longue et dangereuse. Ses larmes coulèrent et, d'un autre côté, ses deux compagnes, furieuses de l'espèce d'avantage que MBW de Balbi obtenait sur leur maîtresse, — car tout le monde savait bien que ce n'était pas Madame qu'on reconduisait, — jetèrent feu et flamme et déclarèrent que les princes pouvaient courir à Francfort les plus grands dangers. Sûres que M. le comte d'Artois n'irait pas (quel est le héros qui sait résister aux larmes de la beauté), elles voulurent encore ■empêcher Monsieur de partir. Je savais qu'il

LA CO.MTKSSK DE BALHI.

devait me mener avec lui et je craignais beaucoup qu'on ne le dégoûtât de ce voyage.

» Mme de Polastron, me croyant un crédit que j'étais loin d'avoir, me prit en particulier pour me dire combien il était ridicule à Mn,e de Balbi de désirer que Monsieur s'exposât pour la voir deux jours de plus, et me prêcha dépense et danger. J'eus l'air d'ignorer jusqu'au projet de voyage et elle en resta là. Cependant, la chose fut arrangée à l'amiable, le différend fut partagé par la moitié et Monsieur ne fut qua Mayence. Il passa par Monlabaur ', je l'escortai avec une partie de ma compagnie et continuai ensuite avec lui le voyage. Nous traversâmes des chemins horribles. Il fut obligé de descendre, ainsi que Mme de Balbi, et de tenir nos chevaux par la bride pendant que nous dégagions les roues de sa voiture.

» Nous arrivâmes fort tard à Mayence. I/fclecleur2 envoya au-devant de Monsieur cent hussards avec des flambeaux. Il les éteignirent sur le pont, le

1. Petite ville fondée au xnr siècle par un archevêque de Trêves qui lui donna le nom de Mons-Thabor.

Frédéric-Charles Joseph, baron d'Erthal, électeur et archevêque de Mayence en 1774. En juillet 1792, ce fut lui qui sacra à Francfort le dernier empereur d'Allemagne, mais au mois d'octobre de la même année, il dut quitter l'Électorat envahi par Ifts Français et s'enfuir préc piunnment de sa ville épiscopale. 11 y rentra en 17'»'», mais en 1797, il dut s'éloigner à nouveau et perdit celle fuis ses états d une façon définitive.

seul endroit où on en eut besoin. Les postillons accrochèrent le parapet et pensèrent verser Monsieur dans le Rhin. Ce prince m'envoya chez l'Électeur pour lui témoigner son désir de le voir, mais en me chargeant de faire en sorte que ce bonheur fût remis au jour suivant. L'Électeur le sentit et la visite fut différée. Madame devait partir le lendemain. Elle désira, — Mme de Balbi le désirait surtout, — rester un jour de plus. M. de Virieu, chargé de la pénible mission de conduire toute cette cour à Turin, représenta vainement que les chevaux étant commandés, que le retard d'un jour augmenterait la dépense de 500 louis, il ne fut pas écouté et Madame resta.

» L'Électeur vint nous chercher dans des voitures de la plus grande élégance. Après un excellent déjeuner, nous fumes à « la Favorite » 1 en passant par la colonie. Nous passâmes deux jours à Mayence. Madame partit avant nous et la séparation se fit convenablement avec des larmes d'une part et de l'attendrissement de l'autre. »

Le 1 i avril, Monsieur était de retour au palais de Leycn, près du comte d'Artois, mais l'absence de Mmc de Balbi allait rendre la petite cour triste et morose.

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