‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 116 sur 206 · Les Reines de CÉmiffration, tome 1 , page · texte numérisé non relu

Les Reines de CÉmiffration, tome 1 , page

Mme de Balbi, incapable de se modérer dans ses passions comme dans ses caprices; elle s'était attachée à ses pas, leur liaison était devenue presque publique et les suites de l'aventure allaient porter bientôt le scandale à son comble! Au bout de quelques mois, en effet, en dépit de la mode qui faisait porter aux femmes minces un ventre artificiel quand la nature ne les en avait pas pourvues, on s'aperçut que la liaison entre Archambaud de Férigord et la favorite avait porté ses fruits. Pour dissimuler une grossesse déjà apparente, Mu,c de Balbi avait du quitter Bruxelles et, réfugiée à Rotterdam, elle y avait mis secrètement au monde deux jumeaux. Tel est le récit de d'Avaray.

« Mme de Balbi était trop en vue, poursuit-il dans son récit, pour que semblable aventure pût demeurer secrète » ; lui-même en fut des premiers informés et son indignation et son chagrin, à l'en croire, ne connurent plus de bornes, lorsqu'il apprit (jue ce scandaleux accident faisait le tour des capitales de l'Europe : partout où avait passé M"'c de Balbi, on en faisait des gorges chaudes!

« Les quolibets auxquels donnait lieu cette double naissance ne s'arrêtaient pas à elle, ils risquaient, nous dit toujours d'Avaray, de rejaillir sur Monsieur et de l'atteindre par le ridicule de

la façon la plus fâcheuse à l'aide de plaisanteries déplacées. »

Aussitôt en possession de la nouvelle, d'Avaray s'empressa d'en faire part aux entours de Monsieur, mais Jaucourt, auquel il s'adressa tout d'abord, accueillit froidement la confidence. Bien que la chronique prétendît qu'il avait, bien plus que personne, le droit de se montrer touché des incartades de Mmc de Balbi, il traita de folies et de racontars les récits de d'Avaray, s'indignant même qu'on pùt ajouter foi à ce qu'il considérait comme de honteuses calomnies.

MM. de Damas1 et d'Hautefort témoignèrent beaucoup plus d'émotion, d'Avaray leur ayant dépeint le prince comme déjà « associé de la manière la plus choquante au ridicule et aux sols propos dont on ne manque pas de couvrir une pareille aventure. »

Personne cependant ne se souciait de prendre l'initiative d'avertir le comte de Provence et d'Avaray se montrait fort hésitant, préoccupé par

I. Charles, comte de Damas d'Antigny, né en 1758, mort en 1829, maréchal de camp, devenu, sous la Restauration, pair, lieutenant général et premier gentilhomme de la chambre. Louis XVIII lui avait donné le titre de duc en récompense de son dévouement pendant l'émigration. 11 avait épousé M"* Andrault de Mauburier- Langeron. Il était le frère du comte Roger de Damas, aide de camp du comte d'Artois.

la crainte de se voir reprocher une délation qui semblait devoir lui être avantageuse, et en outre partagé entre le scrupule de causer à son maître un violent chagrin, ou celui de le laisser ridiculiser par l'Europe entière.

Le nouveau favori avait bien pris prétexte pour ralentir, puis faire cesser sa correspondance personnelle avec Mmc de Balbi, mais il n'avait pas réussi à interrompre le fréquent commerce épistolaire qu'Anne de Gaumont entretenait avec le Régent .

11 avait vainement essayé, par des allusions, d'ouvrir les yeux à ce dernier, cependant malgré ses efforts, il ne semblait guère avoir réussi. Il cherchait donc vainement à continuer ses révélations quand l'arrivée d'une lettre de M,,u de Balbi vint lui fournir le prétexte tant désiré pour avertir le prince des infidélités de sa maîtresse : la comtesse annonçait que les médecins lui conseillant l'air de l'Italie, elle se rendait à Vérone et s'était déjà mise en route.

« Nous étions tous réunis, écrit-il, le comte Charles de Damas, le comte de Cossé, le comte d'Hautefort, le baron de Flachslanden, le marquis de Jaucourt et moi. M. le Régent, après avoir lu la lettre, me la glisse dans la main d'un air assez altéré. Je la rends à Monsieur en lui serrant la main et après m 'être promené dans la chambre

'une manière sûrement trop significative, je asse dans mon cabinet. Il m'y suit presque aussitôt me dit :

» — Mon ami, au nom de Dieu, calmez-vous!

» — Me calmer en voyant pareille impudence, lui dis-je! *

Et je m'expliquai sans aucun détour.

>• C'est une indignité. Elle prétend donc faire de vous un manteau ou plutôt, ne vous ayant donné jusqu'à présent que la moitié de sa honte, elle vient vous l'apporter tout entière. Cette infamie ne s'accomplira pas ou du moins je n'en serai pas le témoin. Ah! mon cher maître, ajoutai-je, pardon de mon audace, je suis hors de moi. Est-ce donc là ce que vous appelez une amie! Voilà donc la récompense de vingt années d'affection! Au moment où tout vous accable, où le dernier de vos ennemis, le plus faible de vos alliés, où votre parti même se plaît à ruiner votre considération, une femme perdue, la fable de l'Europe, insulte à vosmalheurset vient souiller votre retraite! Non, vos serviteurs ne le supporteront pas. Je ne sais le parti que prendront ces messieurs, mais écoutez le serment que je fais : si Mme de Balbi met le pied dans cette maison, je pars le lendemain. Votre gloire avant tout, votre faveur après.

» Pendant que je parlais, mon malheureux prince

était abimé dans la douleur, tour à tour réveillé par la hardiesse de mon langage et la force de mes raisons. Je le voyais, si ses mains découvraient un instant son visage, rougir et pâlir à la ibis. A peine pouvais-je prévoir ce que j'avais à attendre, lorsque d'un ton de voix déchirant, il me dit :

» — Ah! mon ami, ne m'accablez pas !

» — Ce serait vous trahir que vous épargner!

» — Par pitié, laissez-moi : mon cœur brisé ne me laisse pas la faculté d'assembler deux idées. Allez, nous nous reverrons... J'ai besoin d'être seul. »

Bientôt la décision* du Régent était prise; les larmes aux yeux il en fît part à d'Avaray :

« Cette réunion est sans doute impossible, je le sens comme vous. De quelque façon que ceci tourne, il faut détruire l'habitude et le charme de ma vie. Je vous remercie de m'avoir parlé comme un ami courageux et fidèle devait le faire. »

Cependant, M. de Jaucourt n'avait pas élé mis au courant de la décision qui venait d'être prise et le Régent, ayant témoigné le désir de le consulter, d'Avaray n'envisageait pas sans inquiétude le résultat de cette entrevue : « J'en séchais d'impatience », nous avoue-t-il avec naïveté dans son journal, laissant voir bien clairement sa crainte de voir échapper cette occasion de perdre Mme de Ralbi d'une façon définitive. Mais Jaucourt, qui

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avait reproché à d'Avaray d'avoir ajouté foi à des calomnies et d'avoir usé de pareils procédés vis-àvis d'une amie si ancienne, trouva Monsieur dans un tel abattement qu'il ne voulut pas soutenir une discussion capable d'augmenter son chagrin. Il ne combattit pas le projet de rupture, et il se contenta de remonter de son mieux le moral du comte de Provence.

Hien ne fut donc changé aux décisions prises ; on dépêcha en haie à Mn,e de Balbi le comte d'Hautefort, porteur d'une lettre de congé avec l'assurance que la pension mensuelle de 2,400 livres que lui servait Monsieur serait maintenue.

La lettre était, au dire du baron de Flachslanden, « noble, délicate, mesurée ».

M. d'Hautefort en rencontra la destinataire à La Haye où elle se trouvait, ayant renoncé pour l'instant à se rendre à Vérone. Mme de Balbi lut la lettre et comprit aussitôt d'où parlait le coup; elle se rendit compte que d'Avaray remportait et, jugeant la lutte inutile, elle n'essaya même pas de se justifier. Elle se contenta, par l'entremise du duc d'Harcourt1, de retourner au prince sa

1. François-Henri, duc d'Harcourt, ne en 1726, mort en 18«H>, marié en 1752 à M"* d'Aubusson de La Feuilladc. 11 était avant la Révolution, lieutenant général et membre de l'Académie française.

missive, au bas de laquelle elle avait écrit cette simple ligne : « Sûrement, cette lettre ne vient pas de vous. »

Monsieur, sans doute à l'instigation de son nouveau favori, inquiet de voir se renouer une correspondance, ne s'attarda pas à discuter; il réexpédia la lettre au duc d'Harcourt qui la lui faisait tenir, en le priant d'avertir la comtesse que celles qu'elle pourrait désormais écrire seraient détruites sans être lues.

Telle fut la fin de cette aventure.

11 serait imprudent de prétendre que la conduite de Mme de Balbi à Bruxelles avait été exempte de tout reproche, il est vraisemblable de croire qu'elle s'était compromise inconsidérément et que son intimité avec Jaucourt avait largement prêté à la critique en justifiant peut-être bien des suppositions; mais quelque fâcheuses qu'eussent été ses imprudences, quelque regrettables que fussent ses légèretés, elles semblent insuffisantes pour justifier le rôle de d'Avaray en cette circonstance car il est permis de se demander si c'était bien à lui qu'il convenait de prendre vis-à-vis d'elle le rôle d'accusateur et de justicier.

On n'a pas oublié combien il devait à Mme de Balbi; elle l'avait, dès ses débuts, couvert de sa protection, qu'elle lui avait conservée pendant

quinze ans, et sa toute puissance lui avait fait obtenir de Monsieur, non seulement de nombreuses laveurs, mais des libéralités d'argent considérables.

Enfin, s'il était entré dans l'intimité du comte de Provence et s'il était arrivé à exercer sur son maître une réelle influence c'était grâce à la bienveillance que lui avait témoignée la favorite.

Bien « qu'elle ne supportât pas d'ordinaire que la pensée de Monsieur fût pour un autre qu'elle 1 », elle ne songea pas d'abord à s'inquiéter de ce jeune homme dont les commencements avaient été si modestes et qu'elle croyait s'être attaché par de longues et nombreuses faveurs. Son crédit d'ailleurs semblait trop solidement établi pour que rien put l'ébranler et ce ne fut qu'après l'heureux dénouement de la fuite du Luxembourg, qu'elle commença à prendre quelque ombrage des marques de faveur et de reconnaissance prodiguées par Monsieur à d'Àvaray qu'il présentait partout comme son libérateur.

Son protégé d'autrefois n'est déjà plus un allié et va devenir bientôt un dangereux adversaire.

Tous deux vont se trouver désormais en perpétuel antagonisme et se faire une guerre sourde, mais acharnée, qui se terminera, comme on l'a vu

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