‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 118 sur 206 · Tiinjuan, Les Furorites de Louis AT · texte numérisé non relu

Tiinjuan, Les Furorites de Louis AT

A Versailles, au Luxembourg, puis à Coblentz, Anne de Caumont-La Force avait été le charme de la vie du comte de Provence, et c'est près d'elle qu'il avait passé les plus douces heures de son existence, amoureux de son esprit et épris de ses charmes. Habitué à subir son ascendant, toujours empressé à ses désirs, indulgent à ses colères comme à ses caprices, il la consultait en toutes choses, et, lorsqu'elle n était pas près de lui, les longues lettres qu'ils échangeaient entretenaient entre eux des rapports journaliers et incessants.

Les révélations de d'Avaray produisirent un déchirement si douloureux que le prince se trouva sans force devant le coup qui le frappait et que sa seule idée lut d'échapper à sa douleur en oubliant l'infidèle et en écartant de lui tout ce qui pouvait rappeler son souvenir. En même temps, loin d en vouloir à d'Avaray d'avoir brisé son idole en lui enlevant d'un seul coup toutes ses illusions, il reporta sur lui toute la tendresse qu'il avait eue pour son amie et l'investit de l'absolue confiance qu'il témoignait naguère à la disgraciée.

Quelque étrange que cela puisse paraître, d'Avaray aura désormais, semble-t-il, un titre de plus à son affection, ce sera le seul ami qui lui reste. Il devient l'unique confident, le dépositaire de

tous ses secrets, le conseiller de toutes ses actions et celui-ci, hâtons-nous de le dire, jusqu'au jour où il ira mourir à Madère de la maladie de poitrine qui le minait depuis longtemps, lui témoignera la plus constante et la plus entière fidélité.

Une lettre de Monsieur, adressée à la comtesse de Provence le 16 août 1795, au sujet de sa dame d'atours, nous montre combien vifs étaient ses regrets et quels douloureux souvenirs lui laissait cette rupture! La princesse, dans une lettre qui n'est malheureusement pas parvenue jusqu'à nous, s'était plainte à son mari des procédés de MD,e de Balbi qui la négligeait, disaitelle, et lui manquait d'égards depuis plusieurs mois.

« Vérone, 10 août 1795.

» La chose que vous dites qui vous fait de la peine m'oblige à vous en dire une déjà un peu ancienne, mais vous connaissez trop bien les lois de l'amitié pour ne pas trouver qu'elles m'imposaient silence. Sans doute, Mmc de Balbi vous devait une marque de respect dans celle occasion, mais je ne suis plus dans le cas de lui donner des conseils.

» L'amitié ne doit point s'effaroucher des erreurs de l'amour, mais quand ces erreurs ont un éclat tel qu'il blesse l'honneur, ce même honneur exige qu'on lui sacrifie jusqu'à l'amitié même.

» Tel est le cas où je me suis trouvé l'automne dernier. L'éclat scandaleux d'une liaison avec un homme malheureusement fort immoral sur ce chapitre et les suites encore plus scandaleuses de cette liaison m'ont forcé de faire à mon honneur le plus douloureux des sacrifices, celui d'une amitié qui me rendait heureux depuis treize ans. Vous comprendrez facilement que je ne me sois pas empressé d'en parler, même à vous. Mais la confidence que vous m'avez faite exigeait de moi celle que je vous fais aujourd'hui. Si j'avais su plutôt, c'est-à-dire môme avant le mois d'octobre dernier, que Mme de Balbi ne vous avait pas écrit depuis son départ de Turin, je lui aurais représenté son tort. Aujourd'hui, je n'ai ni l'envie ni le droit de la conseiller »

Après la consommation de sa disgrâce, Mme de Balbi s'élait rendue à Londres où elle allait promptement, comme partout où elle passait, occuper une place très en vue. C'est de là qu'au

1. Archives des Affaires étrangères. Fonds Bourlxm, vol. 045, fol. 15.

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moment de la mort du petit Louis XVII après avoir gardé le silence pendant plusieurs mois elle écrivait au nouveau roi pour le complimenter sur son avènement au trône. En même temps, elle lui parlait de sa nouvelle vie et lui énumérait ses brillantes relations. Le Roi se contenta de sourire. Rien n'était plus exact cependant et en 1802, le duc de Glocesler, frère de Georges lVr, lui prêtait 123 louis pour se rendre en France où l'appelait l'état de ses affaires. Sollicité de rembourser ce prêt, Louis XVIII avait dit : « J'ai bien envie de laisser à son Altesse Royale le bénéfice entier de sa bonne œuvre ». Le duc de Glocester rentra cependant en possession de son argent.

En même temps que le Roi, d'Avaray avait reçu, lui aussi, une lettre de Mme de balbi. Louis XVIII avait eu la dignité «le rester muet, d'Avaray ne sut pas résister au plaisir de répondre :

« J'ai reçu, madame la comtesse, le billet en date du 18 juin que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. J'y ai retrouvé les traces d'une amitié que mon cœur a toujours cherché à cultiver et dont ce billet seul m'eût rappelé les charmes et attesté l'existence. J'y réponds aussi promptement que vous en témoignez le désir et cela par une marque de confiance à laquelle vous serez sen-

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sible. Jetez donc les yeux, je vous supplie, sur le sceau de cette lettre et si le trajet n'en a pas effacé l'empreinte, vous verrez l'éclat dont le Roi vient de le couvrir. Autour de l'écusson de France, vous trouverez cettesimple légende: 21 juin 1791 ! Souvenir bien précieux pour vous et pour moi et que les bontés de la sensibilité du Roi veulent faire passer aux races futures ».

D'Avaray évoquait ainsi ses services lors du départ pour l'émigration et aussi l'opposition qu'avait mise la favorite, alors toute puissante, à l'inscription d'une « devise d'amitié » sur l'épée offerte à Coblentz en signe de reconnaissance à son libérateur par le comte de Provence. Depuis, d'Avaray avait pris sa revanche, sitôt devenu roi, nous l'avons vu, Louis XV11I avait décidé d'ajouter à son blason les trois fleurs de lys de France et les avait entourées de la devise la plus flatteuse.

C'était ce témoignage éclatant de la faveur royale que d'Avaray avait voulu faire connaître lui-même à la favorite délaissée, et, en lui apprenant ce récent triomphe, savourer sa dernière vengeance.

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