CHAPITRE XIII
Le portrait du Roi. — La boite de M"" de Balbi. — Les mémoires du peintre Danloux. — Fâcheuse oraison funèbre. — La voiture de M™* de Balbi. — Propos malveillants. — Anne de Caumont et l'aristocratie anglaise. — Les émigrés à Londres. — Splendeur et misère. — Chacun son métier. — L'opinion d'Horace Walpole. — Tous absurdes. — Tranquillité relative. — Désir de retour. — Soumission de M™' de Balbi. — Les demandes de radiation. — Maîtresses de princes. — M"8 de Balbi et Bonaparte. — A la santé du roi ! — Hésitation à se mettre en route.
— L'arrivée de la favorite. — Rapports et démarches. — Demande ajournée. — La marquise de Caumont. — Dénonciation d'un valet. — Le général d'Estourmel. — Supplique à l'empereur. — - Certificat d'amnistie. — État de la -fortune d'Anne de Caumont. — La vente de ses meubles. — Ses orangers. — Les salons qui se rouvrent. — L'Hôtel de Luynes. — Partenaires infatigables. — Les cartes de visite de la duchesse.
— Indulgence de l'ancienne société. — Les sarcasmes de Mraede Balbi. — Ordre d'exil. — Propos séditieux. — Protestations à Fouché. — Essai de justification à Desmarets — Exil de la duchesse de Chevreusc. — Mariage de Joséphine de Lordat. — « Si j'avais de l'argent! » — L'humidité du château de Chandey. — Installation à Caen. — Voyage à Plombières. — Surveillance incessante de la police. — Mme de Balbi à Toulouse. — Fraîche réception. — Le prince de Poix.
Le peintre Danloux, qui a laissé un précieux journal manuscrit, rencontra lui aussi durant
son séjour à Londres1 en 179o, 1796 et 1797, M"'" de Balbi.
Il raconte qu'étant chargé, au mois de juin 1795, de faire graver un portrait du nouveau roi destiné à être distribué aux combattants de la Vendée et à servir de modèle à une monnaie frappée à son effigie, MM. du Theil 2 et de Roll ne lui fournirent quedeux mauvaises peintures de Louis XVIII. Ce fut M",e de Balbi qui, sur la demande de M. de Serent, consentit à lui prêter une boîte sur laquelle se trouvait une très belle miniature du Roi. D'après ce portrait, Danloux prépara le dessin de son portrait officiel et d'une composition allégorique qui lui était demandée.
Mais le célèbre peintre ne semble pas avoir gardé grande reconnaissance à l'ancienne favorite pour le service qu'elle lui avait rendu, car c'est sans indulgence qu'il rapporte sur elle diverses anecdotes, colportées au dîner de chez Brice, une
1. Communication de M. le baron Roger Portalis qui prépare en ce moment une étude sur le peintre Danloux.
Pierre Danloux, né en 1745, mort à Paris en 1809. Il avait émigré en Angleterre, où il avait exécuté avec succès un grand nombre de portraits des personnages marquants de l'époque.
2. Nicolas-François du Theil ou Dutheil, né en 1760, mort en 1822. Commissaire du roi après la mort deBertier assassiné lors de la prise de la Bastille. Investi de la confiance des princes, il s'occupa de l'administration de leurs affaires, qu'il dirigea complètement après la mort de M«r de Conzié.
des tables d'hôte d'émigrés : après avoir cilé les propos malveillants que tient sur le Roi, l'abbé Sabathier de Cabres1, il passe ensuite à Mme de Balbi.
« Le bruit court que Mmo de Balbi était à bord du navire de Rotterdam qui a, dit-on, péri. Cela est peu vraisemblable, mais, à tout hasard, on fait son oraison funèbre qui n'est pas élogieuse. On la dit méchante, hautaine et impérieuse, et quelqu'un raconte d'elle le trait suivant : M. Cristin, secrétaire actuel de M. de Calonne, était alors secrétaire du conseil des princes. Un jour, il reçoit Tordre de porter une dépêche, il pleut à verse : point de voiture, si ce n'est une, aux armes de Monsieur, arrêtée devant la porte. On lui dit qu'elle altend Mme de Balbi, mais que celle-ci ne descendra pas de sitôt. La mission de M. Cristin ne souffre pas de retard, la course à faire n'est pas longue, il monte dans la voilure et se fait conduire. M",e de Balbi arrive, ne trouve pas d'équipage, s'informe, et on lui raconte fidèlement ce qui s'est passé. Elle devient furieuse et jure que le pauvre Cristin s'en ressentira : elle tint sa promesse, il fut chassé!
» M. de Jaucourt passe pour faire ce qu'il
1. L'abbé Antoine Sabalhier de Cabres, né en 1742, mort en 181". Gazetier et rédacteur du journal politique national de 1789. Disciple fervent d'Helvetius. 11 émigra après la prise de la Bastille.
veut des princes par l'organe de M'ne de Balbi. »
A un dîner, le 22 février 1795, chez M,nc de Laval, Danloux cite encore des propos tenus par le marquis de Monlazet propos violents et grossiers manifestement empreints de malveillance et d'animosité.
En tout cas, si ses agréments personnels n'avaient pas fait rechercher M",e de Balbi par toute l'aristocratie anglaise, on doit penser que l'intimité de sa sœur avec le prince George lui avait ouvert toutes grandes les portes les plus fermées et avait abattu devant elle toutes les barrières.
Pendant les sept années qu'elle passe à Londres, elle sera l'âme de ce petit clan d'émigrés demeurés plus fortunés que les autres et la reine de cette société qui se maintient si brillante et si en train ! Car les émigrés réfugiés à Londres comptent parmi les plus heureux. Il en est d'autres moins favorisés qui expient durement leur folle confiance, leurs chimériques illusions et leur imprévoyante prodigalité! Peu à peu les secours venus de France sont devenus plus rares et la séquestration, puis la vente des biens d'émigrés ont lait cesser d'une façon à peu près complète les envois d'ar-
1. Antoine de Malvin, marquis de Montazet, ne en 1715, mort à Saintes en 1807. Colonel au régiment d'Enghicn.
gent. Il a fallu, bon gré mal gré, se créer des ressources et chacun, rivalisant d'ingéniosité, s'est mis à la besogne. C'est alors que, pour beaucoup, le métier manuel qui faisait partie, sous l'ancien régime, de toute éducation de gentilhomme, est devenu un gagne-pain.
M. de Caumont, frère de Mme de Balbi, qui a appris jadis l'état de relieur, se met à Londres à relier des livres; l'abbé d'Esparbès s'installe à Hambourg professeur de français, M. du Vivier montre la musique et M. d'Apchon enseigne le dessin. Mmc de Itermond s'installe marchande de modes, Mn,e de Neuilly et sa fille deviennent brodeuses et la comtesse de Tessé, fille de la maréchale de Xoailles, dirige une laiterie. Il en est bien peu que la nécessité ne force pas à se mettre à l'ouvrage, et pourtant leur espoir dans des jours meilleurs ne les abandonne pas. Des femmes de la plus haute volée travaillent dix heures de la journée pour gagner leur vie ou celle de leurs enfants, et le soir, redeviennent grandes dames; elles se parent, s'attifent de leur mieux et se rendent à des réunions où la musique, le jeu et la danse se succèdent tour à tour. 1 « Je m'en vais
1. Mémoires de la wmtesse de lio'ujne, tome 1", publiés Dar Ch. Nieoullaud, Pion, 1907.
faire un peu la dame, dit la comtesse de Neuilly lorsqu'arrive l'heure des réunions, j'ai assez fait la marchande toute la journée! 1 »
Dans sa correspondance, Horace Walpole s'étonne de cet état d'âme que son esprit, pratique avant tout, ne peut ni comprendre ni expliquer :
« Je sors 2 rarement le matin, (écrit-il de sa maison de Strauberry-Hill près de Kichmond, où s'est inslalléeune petite colonie française), mais presque tous les soirs je vais jouer au loto avec les Français à Richmond, où leurs interminables histoires sur leurs absurdes compatriotes m'ennuient à mourir. Absurdes, ils le sont les uns et les autres, démocrates et aristocrates. Calonne leur débile des mensonges qui les élèvent aux nues, et, après quelques jours, ils apprennent de nouvelles horreurs qui leur causent un cruel désappointement et les plongent dans le désespoir. Pauvres gens, je ne trouve rien à leur dire pour les encourager! 3 »