Inventaire de M"»8 de Balbi. Prisée du mobilier du 2 juin
raconté, pour aller à ses soirées et je ne m'y rendais qu'en visite, mais il me semble la voir comme si c'était hier avec son bonnet ruché et sa robe vert bouteille entièrement garnie de petits volants, l'étais alors une petite pensionnaire un peu gauche, et, malgré son affabilité, je me sentais fortement intimidée par ses grandes façons, son air imposant et par la dignité de ses manières qui, sous la courtoisie de son accueil, restaient empreintes d'une hauteur condescendante. Le souvenir m'est resté précis de ce salon où les fauteuils, les chaises et les tabourets méthodiquement disposés s'allongeaient sur deux rangs des deux cotés du canapé réservé à la maîtresse de maison. Avec l'aisance d'une grande dame elle s'avançait au devant des nouveaux arrivants, mais le siège qu'elle offrait à chacun de ses hôtes était toujours proportionné au rang du visiteur et la place auprès d'elle était la plus grande marque de distinction ou de faveur.
» Ma jeunesse, il serait superflu de le dire, ne me donnait droit qu'aux simples tabourets placés au dernier rang et réservés aux personnes de mince importance. Mais bien qu'éloignée du fameux canapé de M"10 de Balbi, je ne perdais ni un seul de ses gestes, ni un mot de ses discours.
» Sa verve intarissable, ses entretiens mêlés
d'anecdotes et de remarques piquantes, avaient un charme que je ne saurais dire, elle s'exprimait avec élégance, justesse et clarté, on ne se lassait point de l'entendre, et rien n'égalait l'intérêt de ses récits sur les événements dont elle avait été témoin.
» Son éducation raffinée se faisait sentir dans les plus petites choses et elle avait dans les moindres gestes une façon à elle qui sentait d'une lieue la Gourde Versailles où elle avait brillé si longtemps; enfin, dans toute sa personne il y avait je ne sais quoi d'indéfinissable qui vous attirait et vous retenait à la fois de façon invincible...
» Toute autre était sa sœur, M,,,p de Chabrillan, que vers la fin du règne de Louis-Philippe je rencontrais chaque matin à huit heures lorsqu'elle se rendait à Saint-Thomas d'Aquin pour entendre la messe avec sa fille, MUe Léontine de Chabrillan 1 . C'était une bonne vieille, aussi simple que modeste, d'une exemplaire piété, qui avait gardé les modes en usage au temps de la duchesse de Berry. Elle était uniformément vêtue d'une petiie robe noire toute simple qui s'arrêtait à la cheville
1. Les autres enfants de la marquise de Chabrillan étaient : le marquis de Chabrillan, marié à M11* de Saint- Vallier ; la comtesse de Belbeuf; la comtesse de Mazin. Communication du marquis de Lordat.)
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et qui découvrait ses petits pieds chaussés de souliers plats dont les cothurnes se croisaient sur des bas blancs. »
Ce curieux tableau, tracé par Mlle de Bressolles1, nous montre que si avec les années Mmc de Balbi avait vu s'enfuir sa jeunesse et s'évanouir sa beauté, elle avait conservé du moins sa séduction morale et son charme intellectuel.
Sa situation dans le monde demeurait prépondérante, son opinion faisait encore loi et son suffrage était nécessaire à qui voulait parvenir. Ses amis de jadis lui étaient demeurés fidèles, et fréquentaient assidûment son salon dont l'esprit et le talent suffisaient à ouvrir les portes. Ellemême ne redoutait ni les réceptions ni les fêtes, lorsqu'elle n'avait pas chez elle son cercle habituel; mais le plus grand attrait pour elle dans toutes ces réunions mondaines était le jeu pour lequel, nous le savons déjà, elle avait un attrait invincible qui devait persévérer j usqu'à son dernier jour.
1. M11' de Bressolles est la fille du général de Bressolles, né à Auvillars (Tarn-et-Garonne) en 1793, mort en 1874, âgé de 81 ans. Is u d'une ancienne famille qui comptait de nombreuses illustrations militaires, il entra en 1810 à l'École de Saint-Cyr, il fit la campagne de Kussie et il fut fait prisonnier à Lunebourg après avoir obtenu Tépaulette de capitaine. 11 prit part à la campagne de 1823, à l'état-major de l'artillerie, fut nommé général de brigade en 1850 et divisionnaire en 1853. Il était chevalier de Saint-Louis et grand officier de la Légion d'honneur.
41 t LA COMTESSE DE BALBI.
Lu Révolution, l'émigration, le retour n'avaient pas eu le pouvoir de lui faire perdre sa grande * passion. Le maréchal de Castellane raconte dans ses Mémoires, que le comte de Castella, gentilhomme suisse donnait en 1819 des soirées très suivies où fréquentait assidûment Mme de Balbi :
« La danse y était accessoire; la salle d'un <îreps desservie par la banque des jeux absorbait la majorité des assistants. La duchesse de Luynes, la comtesse de Balbi étaient comme de raison, à leur poste, à côté du tapis vert1. »
Il écrit huit ans après2 :
« M. Poter à la date du 28 février 1827 continue chez la duchesse de Luynes, l'exercice de son creps, il y dîne tous les mercredis. Aussitôt après le festin, il commence son écarté et fait la chouette à toutes ces dames jusqu'à neuf heures; alors commence le creps, qui dure jusqu'au jour. Le fond des joueuses se compose toujours de la duchesse de Luynes, de la comtesse de Balbi, de la comtesse Tyskiéwicz, de Mn,e Dumesnil; elles ont toutes une grande considération pour ce M. Poter, gendre du ministre d'État, député, et qui n'en est pas moins banquier du jeu. »