Ibidem, tome II, page 1G
Comme à Versailles, comme à Coblentz, Mn,c de Balbi joue à Paris. Son assiduité devant le tapis vert reste la même, elle y est des premières installées « comme de raison » dit M. de Castellane et ce mot est un véritable jugement! C'est toujours près d'un tapis vert que la voient les contemporains qui nous parlent d'elle. La duchesse d'Abrantès qui la rencontra à un bal chez la duchesse de Luynes nous en trace un portrait curieux bien que peu indulgent; la femme du général Junot parait avoir été surtout frappée par sa mise qui lui semblait bizarre, Mme de Balbi ayant, comme son amie la duchesse de Luynes, conservé sous l'Empire les modes de sa jeunesse : « Elle portait, nous dit-elle, une robe de taffetas couleur de bois, ses cheveux étaient relevés en toupet pour ainsi dire, et surmontés d'un petit bonnet. La figure qui était ainsi entourée était laide fort remarquablement, mais les yeux étaient admirablement beaux. Cette femme était assise à une table de vingt et un et paraissait jouer avec une sorte de fureur. Plus je la regardais et plus elle me semblait étrange1. »
Le lieutenant général de Reiset la dépeint à peu près de la même manière : « Je vis une vieille
J. Mémoires de la duchesse (FAbrantèt, \omt; VI, page Ô18.
femme qui parlait fort haut et paraissait avoir dépassé la soixantaine; elle était légèrement attifée : sa robe de soie bouffante, son petit bonnet sur ses cheveux haut crêpés, tout cela détonnait singulièrement au milieu des modes actuelles... 1 »
Anne de Caumont-La Force, à la Restauration, avait en effet dépassé la soixantaine, et si l'on en croit les contemporains, de l'ensemble charmant de toute sa personne, les yeux seuls étaient restés jeunes et séduisants. La petite vérole était venue gâter la transparence de son teint en marquant son visage, et l'émail de ses dents naguère éblouissantes s'était terni d'une façon fâcheuse; sa taille de nymphe avait perdu sa sveltesse première et un malencontreux embonpoint était venu alourdir son élégante tournure.
Mais avec ses yeux admirablement beaux, Mme de Balbi ne pouvait être laide, comme nous le dit la duchesse d'Abrantès, dont l'indulgence ne fut jamais la qualité dominante. Elle en parle avec la légèreté d'une femme qui considère comme vieilles et laides toutes celles qui ont vingt-cinq ans de plus qu'elle. Ces yeux magnifiques qui avaient
1. Souvenirs du lieutenant général, vicomte de Reiset, tome III, page 35G.
causé tant de ravages éclairaient sa physionomie et rayonnaient d'intelligence et d'esprit. A la divinité d'autrefois, parée de toutes les grâces et de toutes les séductions, qui naguère entraînait tant de cœurs sur son passage, avait succédé une douairière alerte et pimpante, personnification vivante de ce dix-huitième siècle disparu dont elle avait été l'ornement. Comme au temps de sa jeunesse, un soupçon de rouge avivait ses pommettes et un œil de poudre argentait ses cheveux, et si les rides révélaient les années de soucis et de luttes, si ses traits n'avaient plus la fraîcheur d'antan, ils avaient cependant conservé leur charme; lorsque la conversation l'animait, ce visage d'octogénaire s'illuminait d'un rayon de jeunesse et sa physionomie si expressive et si mobile reflétait successivement tous ses sentiments. A la fin du portrait peu flatté qu'elle a tracé de la favorite du comte de Provence, Mmo d 'A bran tes lui rend justice d'une façon presque inconsciente : « Il lui suffisait de sourire, dit-elle après avoir déclaré « qu'elle était » horrible », pour que le rayon d'intelligence qui passait sur son visage l'embellit à l'instant! 1 » Sa conversation restait aussi étincelante qu'au temps