‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 4 sur 206 · AVANT- PROPOS IX · texte numérisé non relu

AVANT- PROPOS IX

Ce n'est ni un caprice des sens, ni un calcul d'intérêt qui a triomphé de ses scrupules. Pendant de longs mois, la jeune femme a résisté à sa cour assidue et pressante, mais dans ces réunions journalières où la familiarité résulte de l'intimité, le sentiment n'a pas tardé à éclore. Elle n'a pu rester insensible à l'admiration d'un prince jeune et séduisant, dont toutes les femmes autour d'elle souhaitaient les hommages et se disputaient les sourires, et elle a été touchée peu à peu par la constance de cet esprit frivole, de ce cœur volage que rien si longtemps n'avait pu fixer d'une manière durable.

C'est presque à son propre insu qu'elle se laissera aller à répondre aux avances du comte d'Artois et tous deux s'embarqueront sans y songer dans une liaison qui durera toute leur vie! La chute de la douce Louise dans les bras de son vainqueur sera presque inconsciente et dès le lendemain de cette défaite qui pour tant d'autres eût été un triomphe, elle n'aura plus qu'un désir, c'est de vivre dans la retraite pour se consacrer tout entière à son

X ÀVANT-PROPOà

amour. Elle a trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la dévorent et qui suffiront désormais à remplir son existence. Elle vivra dans un effacement volontaire, étrangère à toute intrigue, se tenant en dehors de toutes les combinaisons et de tous les rouages compliqués de la politique. Elle ne voudra qu'aimer, et, comme cette douce La Vallière jadis aimée du grand roi, elle ne désirera pas toucher aux choses de ce monde, toute son ambition réside dans son cœur ! La mort même ne viendra pas briser les liens qui l'auront unie à son amant pendant vingt années de son existence. A son lit de mort, résignée et repentante, pourtant, elle ne pourra se résoudre à détester ses anciennes faiblesses et tout en le ramenant à [Dieu e\\6 fera jurer à son prince une fidélité éternelle à son souvenir, « Tout à Dieu! » lui dira-t-elle dans sa recommandation suprême, et jusqu'à son dernier jour le comte d'Artois tiendra religieusement sa promesse.

Ce n'est pas aux élans de son cœur qu'à obéi tout d'abord M,ne de Balbien s'attacliant

AVAM-Pr.OPOS XI

au comte de Provence, et si elle a été attirée par les brillantes facultés intellectuelles et les avantages physiques du futur Louis XVIII, que l'embonpoint n'a pas encore alourdi, elle a surtout été séduite par la situation prépondérante qu'elle va trouver auprès de lui.

Si la pauvre « Bichette » de Polastron nous a rappelé involontairement la touchante La Vallière ou l'infortunée Fontanges, c'est l'image triomphante de Mme de Montespan, de Faîtière fille des Mortemart qu'évoquera à nos yeux Anne de Caumont-La Force.

Encore presque une enfant, elle a su plaire à Madame, par la gentillesse de ses manières, l'originalité de ses remarques et la vivacité de ses propos ; mais une fois en possession de la charge qu'elle a obtenue auprès d'elle en dépit de tous les obstacles, elle s'aperçoit bien vite que la seule protection de Joséphine-Louise de Savoie serait insuffisante pour lui permettre de se tailler un rôle à sa hauteur. Entre ces deux époux qu'elle a promptement jugés à leur valeur et qu'elle voit si mal assortis, son choix est vite fait : c'est le comte de Provence

XH AVANT-PROPOS

quelle va essayer de conquérir, et c'est la faveur de la femme qui lui [permettra de gagner peu à peu les bonnes grâces du mari.

Jusque là, le comte de Provence s'est montré peu sensible aux attraits du beau sexe et son tempérament comme son goût lui ont fait rechercher les satisfactions de l'esprit plutôt que les plaisirs des sens; mais Mme de B.ilbi ne se décourage pas pour si peu, quelques semaines suffiront pour qi*e le prince, séduit tout d'abord par son intelligence, soit bientôt conquis complètement par sa beauté. Parvenue au premier plan, elle donne libre cours à son activité fiévreuse, à son amour du commandement, à sa passion pour l'intrigue ; elle se mêle à toutes les affaires, elle conseille, elle discute et elle agit.

A l'encontre de la languissante amie du comte d'Artois, au lieu d'une voix qui volontairement s'éteint, elle fera entendre les accents d'une énergie qui se dépense. Et malgré cette activité dévorante, cette existence agitée et ces bruyantes aventures, de ces deux femmes si dissemblables, la favorite du

Page 1