‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 5 sur 206 · AVANT-PROPOS XIII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XIII

comte de Provence n'est pas celle qui disparaîtra la première. Mme de Polastron mourra jeune, incapable de supporter les maux physiques et les peines morales qui l'ont accablée d'un poids trop lourd; Mme de Balbi, au cont raire, traversera les révolutions et les émeutes, elle verra les régimes se succéder, et, jusqu'à un âge avancé, vivra d'une vie ardente, intriguant, plaidant, réclamant sans relâche, toujours caustique, l'œil vif et la répartie prompte.

Même dans les plus petits détails, la divergence de goût des deux femmes reste complète, pour la dame d'honneur de la Reine, comme pour la dame d'atours de Madame. Le jeu est exigé par la mode, c'est une quotidienne distraction obligatoire et le plus habituel passe-temps à la Cour; mais tandis que Mme de Polastron s'en plaint comme d'une charge onéreuse à sa bourse et dont son budget se trouve fâcheusement grevé, Mnic de Balbi est joueuse enragée, elle joue à Versailles, à Coblentz, à Londres et à Paris. Le creps, le whist, le quinze, le vingt et un, le pharaon,

XIV AVAXT-PROPOS

le cavaguol, même le loto ou les échecs, lui sont également familiers, et l'inventaire de son mobilier dans chacune de ses résidences successives nous donne rénumération curieuse de nombreuses tables à jeu qui garnissent chaque pièce, depuis l'antichambre jusqu'aux cabinets de toilette. La vieille monarchie qui s'écroule la trouve les cartes à la main, elle traverse ainsi l'émigration et, au retour, elle abat encore des cartes. Le « vice » est à la mode; malgré les efforts impuissants du vertueux Louis XVI, la Reine et ses belles-sœurs sont les premières à donner ce funeste exemple. Toutes les jolies femmes jouent avec fureur et se lamentent après la perte inévitable. « Les louis glissent entre les doigts roses », dit un contemporain.

Entre les favorites des deux princes, — eux-mêmes si dissemblables par leurs goûts, leurs allures et leurs aspirations, — la nature semble avoir préparé ce contraste. A la fille des d'Esparbès de Lussan, blonde, de ce blond cendré où tout est douceur et lumière, elle avait donné l'exquise joliesse, la grâce

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