‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 43 sur 206 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DAME D'ATOURS

Mm« de Balbi et la duchesse de Lesparre. — Une lutte acharnée. Triomphe de Mm de Balbi. — Colère des Noailles. — Le scan- , dalc de 1781». — Les récits de Kaijenœck et Bachaumont. — La version du comte de Provence. — Hostilité de l'opinion. — Le nom du héros de l'aventure. — Calomnies et invraisemblances.

— Le successeur de. .M. de Balbi au régiment de Bourbon. — l'réseutation de Mmr de Balbi. — Fraîcheur de l'accueil royal.

— Lettre de Mere\ Argenteau. — Exaspération des vaincus. ■ — Prudente attitude de Marie-Antoinette. — L'opinion de la comtesse d'Artois. — Disgrâce de la marquise de Caumont. — Mécontentement du comte d'Artois. — Nouveau scandale. — Démission de la comtesse d'Hautefort. — Madame de Laval. — Accusations portées contre Madame. — Injustice de ces propos. — M'"* de Balbi soutenue par Monsieur et par Madame. — Sérénité de son attitude.

Après la naissance de son fils, l'ascendant exercé par M"' de Halbi à la fois sur le comte et la comtesse de Provence va croître rapidement et, à mesure qu'augmentera sa faveur, son ambition deviendra plus grande; la charge de dame pour accompagner, nu traitement de 5,000 livres qu'elle

a obtenue après l'avoir longtemps désirée, ne lui suffît pius, elle veut être nommée dame d'atours, charge la plus importante après celle de dame d'honneur1.

La duchesse de Lesparre avait succédé depuis cinq années dans ces hautes fonctions à la duchesse de La Vauguyon 2 qui élait elle-même devenue dame d'honneur, et elle avait le désir fort naturel d'en assurer la survivance à Tune de ses parentes, comme un usage un peu arbitraire mais généralement établi, pouvait le lui faire espérer. Mais elle avait compté sans M""1 de Balbi. Toute puissante sur l'esprit de Madame, celle-ci, prenant les devants, avait si bien plaidé sa cause auprès de la comtesse de Provence, qu'elle en avait déjà

1. La duchesse de La Vauguyon avait été nommée dame d'atours en 1773. Cette plan- avait été occupée par la comtesse de Valentinois en 1772 et par la comtesse de Narboone en 177!. Avant la duchesse de La Vauguyon la charge de dame d'honneur avait été remplie par la comtesse de Valentinois en 1773 et par la duchesse de Brancas en 1772.

2. Marie-Antoinette-Rosalie de Pons, lille de Charles -Armand vicomte de Pons, comte de Roquefort, brigadier des armées du Roi et de Gabrielle-Rosalie Le Tonnelier de Breteuil, morte le 4 décembre 1824. Mariée le 27 avril 1 766 à Paul-François deQuelen d'Estrierde Caussade, marquis de Saint-Megrin, prince deCarency, duc de La Vauguyon, né à Paris le 30 juillet 1740, mort dans la même ville le 14 mars 1828. Menin du Dauphin et maréchal de camp avant la Révolution, il fut ministre du Roi à Vérone pondant l'Émigration et lieutenant-général et pair de France à la Restauration. Il était chevalier des Ordres du Roi et de la Toison d'or.

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obtenu des promesses, sinon de formels engagements. Ce fut, dès lors, entre les deux femmes une lutte sans merci, combat à outrance où la nouvelle favorite l'emporta. Mais son triomphe devait lui coûter cher et lui valoir les plus graves ennuis.

Évincée, Mme de Lesparre1 allait faire un éclat et sa famille tout entière allait se liguer avec elle pour déclarer à Mme de Balbi une guerre acharnée et implacable; sans perdre une minute, ses adversaires ouvraient immédiatement les hostilités en faisant grand bruit d'une aventure dont peu de temps auparavant elle avait été l'héroïne.

En grossissant les faits, en dénaturant les circonstances et en groupant habilement de fantaisistes détails, la duchesse avait réussi à composer contre sa rivale un formidable réquisitoire, qu'elle répandait partout en y ajoutant les plus fâcheux commentaires.

La famille de Noailles sans exception avait fait cause commune avec sa parente et lui prêtait en môme temps, sans réserves, son puissant appui.

1. Fhilippine-Louise-Calherine de Noailles, née le 14 septembre 1745, mariée le 24 juia 1763 à Louis-Antoine-Armand de Gramont, duc de Lesparre, puis duc de Gramont, pair de France. Elle mourut à Paris saos postérité le 22 décembre 1791. Elle était fille de Louis de Noailles, duc d'Anjou, puis duc de Noailles, marquis de Maintenon, maréchal de France en 1775, mort à Saint-Germain en 1793, et de Catherine-Charlotte de Cossé-Brissac.

38 la comtkssi: dk n.vi.tu.

A ce rude assaut, la réputation d'Anne de Caumont-La Force allait subir une sérieuse atteinte et l'opinion allait être travaillée de telle sorte que après plus d'un siècle écoulé, sa mémoire a peine encore à être lavée aujourd'hui de ces dangereuses mais ingénieuses calomnies, en dépit des preuves les plus flagrantes et des documents les plus probants.

Kagcmeek, dans une lettre au baron d'Alstrômer, dès le mois d'avril 1780 nous fait un piquant récit du scandale qui venait d'éclater et que, quelques mois plus tard, toute la famille de Lesparre, s'avisant d'en tirer parti dans son désir de vengeance, allait exploiter traîtreusement avec tant d'acharnement.

« Le comte de Balbi a été enferme à la ttastille. Il avait épousé une fille du duc de Caumont. Rentrant chez lui, il passe à l'appartement de sa femme et la trouve en fonction très agréable avec un galant. Il tire son épée, mais la fureur rendant son bras tremblant, le coup ne fut ]>orté que légèrement sur l'épaule de l'infidèle. Elle alla d'abord en consultation d'avocats et de parents. La famille, aussi féconde en expédients que puis-

1. Correspondance de M. de Kagenteck avec le baron d'Alstromer Lettre du 15 avril 1780. Publiée parLéouzon le Duc — Charpentier, édit. Paris 1884.

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santé à la Cour, fit immédiatement répandre partout que M. de Balbi était devenu visionnaire jusqu'à la folie et que sa chaste épouse en était la victime. Et pour que le public ne s'en pût douter, une lettre de cachet l'a fait mettre en lieu de sûreté pour sauver les jours trop exposés de Mme de Balbi. »

Le récit de Bachaumont, spirituellement méchant et à peu près identique, nous initie à tous les détails de cette petite révolution de palais en agrémentant sa narration de réflexions de son cru, plus piquantes que véridiques.

« 20 juillet 1780... Mme la comtesse de Balbi, jeune et jolie femme d'un seigneur d'origine génoise, colonel à la suite du régiment de Bourbon, est fille de Mme de Caumont, gouvernante des enfants de M,no la comtesse d'Artois et petitefille de financier par sa mère. Cependant celle-ci l'a fait agréer dame pour accompagner Madame, ïl n'y a pas longtemps que Mme de Balbi, qui passe pour très galante, a été trouvée, suivant l'anecdote répandue parmi les courtisans, couchée avec un homme de la Cour par son mari qui a voulu tuer sa femme, uu enfant de dix-huit mois et l'adultère. Afin d'éviter les suites d'un pareil éclat, on a pris le parti de supposer que cet époux infortuné était fou, de le saigner en conséquence

malgré lui et de le médicamenter comme tel. Cette mystification l'a outré, lui a même réellement frappé l'esprit; il est parti dans son désespoir et s'est expatrié. On dit qu'il est errant depuis ce temps dans l'état le plus déplorable et le plus digne de pitié.

M"10 de Caumont sentant la nécessité d'effacer encore mieux la tache répandue sur sa fille en déterminant Madame à la couvrir d'une protection éclatante a engagé cette princesse à lui donner la survivance de la place de dame d'atours occupée par Mmc la duchesse de Lesparre. La comtesse de Provence a écrit à celle-ci une lettre affectueuse pleine d'amitié et de considération: M"" de Lesparre n'en a pas été moins furieuse, elle est venue à Versailles remettre sa démission entre les mains de Madame qui a eu beaucoup de peine à la recevoir. Mais M",P de Lesparre a déclaré qu'elle ne pouvait se voir associée à une femme aussi décriée.

» Voilà l'anecdote de cette révolution récente dans la maison de Madame bien éclaircie, ce qui fait jeter les hauts cris à tous les Noailles et prouve à quel point celte princesse est captivée et compromise1 ».

L'aventure, on le voit, avait défrayé toutes les

l. liachaumont, Mémoires, tome XV, page 253.

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conversations de la Cour et de la ville, mais, après avoir cité cette venimeuse diatribe, il est bon d'en faire connaître la contre-partie en publiant le récit des mêmes faits écrit par Monsieur avec une pointe de belle humeur

« Depuis quelque temps, Mmc la comtesse de Provence affectionnait beaucoup la comtesse de Balbi, dame pour raccompagner. Celle-ci joignait à autant d'esprit que de vivacité des manières remplies de grâce auxquelles ne nuisait pas une figure charmante. J'avais moi-môme de l'attachement pour cette dame, fille « de la marquise de Caumont, gouvernante des enfanls du comte d'Artois ; j'aimais à causer avec elle, et en la connaissant davantage, je finis par lui vouer une affection véritable.

» La comtesse de Provence, entraînée sans doute aussi par ce penchant irrésistible qui attire vers certaines personnes, résulut de donner à Mme de Balbi la survivance de la charge de sa dame d'atours, occupée alors par la duchesse de Lesparre. Cette mesure, qui nous plaisait à tous deux, aurait dû ne souffrir aucune difficulté, et cependant, elle nous causa mille embarras.

1. Mémoires de Louis X Vill, par Lamothe-Langon, tome II, page 231. L'authenticité de ces Mémoires a été souvent mise en doute. Il n'est possible de les invoquer qu'avec les plus grandes réserves.

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» Le tort de toutes les personnes attachées à la famille royale était de vouloir perpétuer leurs offices dans leur propre lignée comme s'il y avait une légitimité héréditaire pour les places de (tour aussi bien que pour la couronne.

» Mmode Lesparre, en conséquence de ce principe voulait se faire remplacer par une dame de sa famille, aussi prit-elle avec humeur la prière que MnH' la comtesse de Provence daigna lui adresser d'accepter M'no de Balbi en sa survivance; elle fit même à ce sujet de sottes plaisanteries sur la complaisance de ma femme, et, bravant ses désirs, elle obligea celle-ci à lui laisser le choix d'obéir ou de se retirer. La duchesse, ne voulant pas céder, prit ce dernier parti, au grand regret de la comtesse de Provence qui avait pour elle de l'affection. Mrae de Lesparre donna donc sa démission et la comtesse de Balbi ayant pris sa place, prêta son serment le b' juillet et fut présentée le 1) en qualité de dame d'atours de la comtesse de Provence, au Roi et à la Reine.

» L'accueil distingué que lui firent Leurs Majestés donna un démenti formel au mensonge qu'on avait répandu, en affirmant que Mari e-An toi nette s'était opposée au choix de sa belle-sœur. Mme de Balbi dès ce moment forma notre société intime; elle sut animer les formes un peu solennelles que

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la comtesse de Provence avait introduites dans notre intérieur, y répandant un charme infini, et obtenir enfin l'attachement sincère de sa maîtresse qui le lui conserva toute sa vie. Cette nomination déplut encore aux Noailles, qui voulaient pour eux la charge de la comtesse.

' » Je fus forcé de leur montrer de la fermeté, car ils auraient été trop loin. »

Mais « la fermeté » montrée par Monsieur n'allait pas être suffisante pour étouffer le scandale et empêcher le mécontentement causé par cette faveur de se manifester de la façon la plus bruyante.

Qu'y avait-il de vrai dans ces bruits pimentés, visiblement envenimés par la méchanceté et la rancune? C'est ce qu'il est difficile de dire, il est un vieux proverbe qui assure qu'il n'y a jamais de fumée sans feu et il est fort possible que Mmc de Balbi qui n'avait pas suivi son mari à Bayonne plus qu'à Toulouse1, ait eu à se reprocher en cette circonstance quelque légèreté ou quelque sérieuse peccadille. Cependant, ce qui me semble absolument certain, c'est qu'elle ne joua pas lè rôle machiavélique et

1. Le régiment de Bourbon-Infanterie tenait à cette époque garnison à Bayonne. Ce fut seulement en 1781 qu'il fut envoyé à Tours.

odieux que lui prêtent les pamphlétaires; la démence de son mari, nous la verrons plus loin, fut reconnue officiellement, non seulement par des magistrats du Châtelet et des médecins de la faculté, mais encore par un conseil de famille, et c'est à tort qu'on lui attribue cette ingénieuse, mais indélicate trouvaille d'avoir fait passer pour visionnaire son mari la surprenant en flagrant délit !

Du reste, s'il est permis de supposer que le récit de Monsieur n'est pas dépourvu d'indulgence ou de partialité, il faut reconnaître, en revanche, que bien des détails rapportés par Bachaumont ou Kagena'ck sont absolument inexacts.

Jamais Mmo de Balbi ne sollicita de lettre de cachet pour mettre son époux à la Bastille et jamais d'ailleurs celui-ci n'y fut enfermé.

En outre, et c'est là l'argument le plus sérieux, on n'est même pas d accord sur le nom du héros de cette galante aventure, si tant est qu'il faille croire à sa réalité.

Bachaumont 1 parle « d'un homme de la Cour » mais Kagemeck2 qui n'a pas de raisons d'être moins bien renseigné parle « d'un petit abbé »,

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