CHAPITRE III
Les fureurs de M. de Balbi. — La médication il y a cent ans. — La saignée. — Troubles d'esprit incontestables. — La folie religieuse. — Influence de la Franc-maçonnerie. — M. de Balbi dignitaire des Loges. — Lettre au Pape. — M. de Lévis-Mirepoix. — Une idée fixe. — Une fugue pendant la nuit. — La Maréchaussée. — Dangereuses violences. — Nouveau plan de gouvernement. — Manière de combattre les esprits malfaisants.
— Apparence de guérison. — Voyage à l'étranger. — Arrivée à Gênes. — Les surprises de Sixte Travers. — Glaces brisées.
— Le prix d'une chaise. — Lettre à la marquise de Tracy.
— Divagations de M. de Balbi. — Le gâteau des rois. — Le miroir aux grimaces. — Scandales à l'auberge. — Les épauleltes du diable. — Sans argent. — Retour à Paris. — Singulier lit de repos. — Pour aller à la messe. — Prières et violences.
— Soutllets à M. de Sirejean. — Coups dangereux à M. de Leutze. — La mort de la bête. — Admiration de Balbi pour sa femme. — La preuve de l'innocence de cette dernière.
Aussitôt après l'aventure que nous venons de rapporter, M. de Balbi dont l'état d'exaltation, nous l'avons dit, était devenu un danger pour sa femme et tout son entourage, avait été remis aux mains des médecins qui s'étaient efforcés de
le calmer La médication à celte époque était peu compliquée : quelques simples, quelques breuvages, quelques naïfs remèdes dont l'application nous fait sourire, mais avant tout, la saignée qui, d'une manière presque invariable, formait la base de toute espèce de traitement. L'infortuné mari semblait fort mal en point : une fièvre ardente le brûlait, compliquée d'un si violent délire que les médecins se déterminèrent à le saigner au pied trois fois dans le môme jour! On attribua ses emportements « à l'état de délire « causé par la maladie » car avant l'année précédente au dire de son valet de chambre il n'avait jamais fait preuve d'aucun dérangement d'esprit et ce n'était que depuis quelques mois qu'il avait eu des accès de violence et de colère qui avaient excité autour de lui la plus vive surprise.
Les pamphlétaires qui ont dû reconnaître que la folie de M. de Balbi était établie par des preuves irréfutables ont voulu prétendre que l'infortuné mari avait perdu la raison le jour où il avait surpris sa femme en flagrant délit, et
1. Alexandre Girard, valet de chambre, quarante et un ans, déposition du 22 lévrier 1781, Archives nationales. Y, 5080, procédure du ChAtelet.
Toutes les dépositions qui suivent proviennent de la même source.
que la colère de se voir interné comme fou, après une semblable aventure, avait achevé de lui enlever ses dernières lueurs de raison.
On verra en étudiant cette affaire que M. de Balbi, l'esprit troublé par les doctrines philosophiques et les premiers essais de magnétisme et de spiritisme, mis à la mode par Mesmer1 et Cagliostro2, semble bien plutôt avoir été atteint de folie religieuse et philosophique et peut-être faut-il en rechercher la cause dans la fréquentation des loges maçonniques où il était grand dignitaire; loges si recherchées alors par un véritable aveuglement des gens du meilleur ton.
M. de Balbi était, en effet, en 177r>, membre de la loge la Candeur de i'0.\ de Pans. Il y rencontrait le marquis et le comte de Saisseval, le comte Hogranoff et il y recevait, comme « premier surveillant », la comtesse de Polignac, présentée
1. Mesmer, médecin allemand, inventeur du magnétisme animal. On connaît ses expériences fameuses et les scandales auxquels donnèrent lieu ses réunions autour du célèbre baquet. Il était né en Souabe en 1734, il vint à Paris en 1778 puis rentra dans son pays peu de temps après la Révolution et mourut à Mersebourg en 1815.
2. Cagliostro, dont l'origine est restée quelque peu mystérieuse était né vra^cmblablement à Palerme d'une famille obscure vers 1740. On sait quel rôle il joua dans le procès du col lier et quelles attaches il avait dans la franc-maçonnerie. Arrêté à Rouen en 1789 il mourut en prison au château de Saint- Léon à Rome en 1795.
par M. du Cayla, la vicomtesse de Faudoas, la comtesse Sapieha, M. Turpin de Crissé, Adélaïde de Gouffier, comtesse de Choiseul
M. de Balbi avait fait partie de la Chambre des provinces, au Grand-Orient sa signature se trouve, en 1775, à côté de celle du Dr Guillotin, du vicomte le Veneur et de l'abbé de Pingré.
Le 24 juin 177<>, il est nommé maître des cérémonies, à la même chambre, puis membre de la Parfaite Égalité, à l'Orient de Paris, et député de la Parfaite Union, de l'Orient d'Agen. Cette fréquentation assidue des loges, aux rites à la fois étranges et ridicules, ne pouvait-elle pas avoir apporté quelque perturbation dans l'esprit de M. de Balbi? Ce qui nous autorise à le penser c'est une lettre que le comte adressait au Pape le 8 février 1781, deux mois avant son interdiction, et dans laquelle à côté de termes familiers à un catholique, on relève aisément l'influence de la phraséologie maçonnique. Voici cette lettre :
« Je me mets aux pieds de Votre Sainteté et j'ai l'honneur d'envoyer ci-joint ce papier, en la suppliant de vouloir bien le recevoir; je suis avec respect de votre Sainteté, etc. ».