I. Déposition de Moreau Gast
1 8 ans du nom de Sixte Travers pour raccompagner dans son voyage et revenir à Paris. C'est par lui que nous allons être au courant des excentricités de Balbi qui vont «'accentuant et se multipliant chaque jour.
Sixte est entré à son service sans savoir qu'il fut fou, mais il ne tarde pas à s'en apercevoir! En allant, sur son ordre, chercher des chevaux de poste à Alexandrie il voit son maître casser subitement une glace de la voiture avec sa tête et une autre avec son coude; plus loin il l'aperçoit grattant avec son couteau les noms des auberges; enfin on lui présente une tabatière, il la jette au feu et la paie six livres.
Au mont Cenis il a une forte altercation avec le maître de poste qui lui refuse des chevaux à cause de la neige, et il le force à en donner l'épée à la main. A l'église où il se rend pour assister à la messe, Sixte le voit avec stupéfaction donner un double louis pour le paiement de sa chaise et refuser avec colère de le reprendre lorsque la tenancière le lui rapporte supposant qu'il Ta donné par erreur.
Ces dilapidations irraisonnées épuisent bientôt ses ressources, il se voit contraint par manque d'argent de quitter la poste, et, à Chambéry prend un voiturier pour le conduire à Lyon. De là il se rend à Fontainebleau.
Une lettre déposée au dossier et adressée par un nommé Lurieu à la marquise de Tracy, tante de M. de Balbi, raconte à quels actes de démence son neveu se livre à Fontainebleau :
« Madame, je réponds sur-le-champ à la lettre dont vous m'honorez, c'est à l'auberge de la Galère qu'a logé M. le comte de Balbi ; il arriva le soir à six heures en voiture, que l'aubergiste m'a dit être à lui, attelée de deux mulets conduits par un voiturier; dans la voiture, à côté de lui, était son domestique, jeune Italien d'une très jolie figure que M. *le Balbi appelait Sixte; en entrant dans l'auberge il demanda au fils de l'aubergiste s'il pouvait lui faire le plaisir de lui amener un fripier le lendemain matin, s'il avait des nouvelles de la guerre, qu'il allait quitter le service, qu'il renonçait à Satan, à ses pompes, à ses œuvres pour deux cents ans, ce qu'il a rappelé fort souvent. Il mangea avec son voiturier, et jamais il ne prenait de tabac sans en offrir au voiturier et à Sixte.
Il répéta plusieurs fois à son voiturier qu'il tirerait les rois avec lui demain et demanda à Mlle Bézerie comment on faisait la pâtisserie, si on la faisait grasse ou maigre; elle lui répondit qu'on la faisait avec du beurre. La crainte que la pâtisserie ne fût faite avec de la graisse fit qu'il ne
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voulut plus tirer les rois, quoique pressé par son voiturier.
» Il demanda beaucoup à la servante si elle le connaissait et si elle connaissait Mme de Balbi, que Mme de Balbi était fort jolie; il demanda instamment qu'on l'éveillât pour aller à la messe de 7 heures, il écrivit beaucoup, se mit à genoux et pria Dieu à plusieurs reprises. Puis appelant MUe Bézerie il lui demanda deux chandelles pour la nuit, mais crainte du feu elle lui dit qu'elle lui avait arrangé une lampe de nuit, alors il la prit par le bras et lui dit : « Allez, Madame, apportez-moi deux chandelles, je paye bien, travaillez à remettre de l'ordre dans votre cervelle!
» On m'a dit à l'auberge qu'il faut que Sixte soit toujours sur pied. Tantôt c'est une prise de tabac, tantôt c'est le pot de chambre; il a beaucoup chanté, il se regardait souvent au miroir en faisant des grimaces. Le lendemain Jour des Rois, quoique curieux d'entendre la messe, il ne se leva qu'à 10 heures, il descendit dans la cuisine et demanda un fripier; le maître lui répondit qu'un fripier ne lui achèterait pas son uniforme. Il sortit seul pour aller à la messe, sans être coiffé, avec un mauvais habit déchiré sous le bras, une culotte encore plus mauvaise et des bas dont l'un avait
un trou sur le gras de la jambe aussi large que la main, sans chapeau ni canne.
L'idée du fripier ne le quittait pas car il en ramena un en revenant de la messe, et voulut lui vendre un habit d'équipage de chasse au cerf, mais le maître de l'auberge fit signe au fripier de ne point acheter et le fripier s'en alla. Il dîna à l'auberge et repartit environ vers les 2 heures. Avant de s'en aller il dit à l'aubergiste qu'il n'avait pas d'argent, le voiturier voulut payer mais M. de Balbi ne voulut pas y consentir et pour solder la dépense de 20 livres o sols il a laissé un petit frac rouge de drap doublé de soie.
» M. de Balbi a laissé de plus en gages un habit et deux épaulettes en argent pour ma dépense de 25 sols; le billet n'est pas signé, l'aubergiste m'a offert l'habit et les épaulettes ajoutant que l'on paierait quand on voudrait, ce que j'ai refusé.
» Voici encore quelques particularités que le voiturier a rapportées de l'auberge. M. de Balbi a dépensé à Lyon une cinquantaine de louis, on lui a volé sa montre sur la route, je ne sais dans quel endroit; étant à la messe il donna un double louis à une quêteuse qui lui présenta sa bourse. Cette fille voulut lui rapporter en disant qu'il s'était trompé : « Allez, lui dit-il, ma bonne amie, » je ne veux pas vous donner davantage et laissez-
f>8 LA COMTESSE DE BALBI.
» moi tranquille. » A Fossard, prèsChampigny, il a laissé en gage une ou deux épauletles en or. C'est là qu'il jeta sa canne et son chapeau dans les commodités. Il n'a fait aucun bruit aucun mal dans l'auberge et a été fort doux.
» J'ai demandé s'il avait été galant avec M1,e Bézerie qui est jeune et qui a des yeux amoureux, elle a répondu que non, au contraire il a montré beaucoup de dévotion. Étant à l'auberge du Plessy il demanda où était le curé, on lui répondit qu'il était au Coudray à près d'une lieue. Sur-le-champ il y alla et revint n'ayant pas trouvé le curé qui, une heure après, arriva à l'auberge et demanda à parler à M. de Balbi. Celui-ci lui dit qu'il était allé chez lui pour le prier de lui rendre un service, de payer pour lui la dépense de l'auberge, ce que le curé fit le plus honnêtement du monde. Le voiturier a dit avoir remis M. de Balbi à Paris chez M. Bauquier. Voilà, Madame, les renseignements que je puis vous donner, si l'on juge à propos je paierai l'aubergiste, retirerai les épauletles et l'habit et le billet1, à Fossard pareillement et au Plessy, j'attendrai vos ordres là-dessus.
1. Ce qui peut donner plus de force à cette déposition, c'est que M. de Balbi a consigné cet événement dans une lettre dont un fragment a été conservé.
« Le miracle de Josué, disait-il, est un grand miracle, qu'il a
» Je suis avec mon profond respect, Madame, voire humble serviteur.
» E. Lurieu.
« Fontainebleau, le 5 février 1781 ». »
Enfin on réussit tant bien que mal à ramener le malheureux Balbi à Paris où il descend rue Thôvenot chez son banquier Bussoni, génois d'origine, chez lequel il a encore des fonds.
Mais le jour même de son arrivée, le comte s'échappe avec deux domestiques et se réfugie à son hôtel de la rue Saint-Denis. Léopold Sirejean va l'y chercher à trois heures du matin et l'y trouve couché avec ses deux domestiques sur le plancher; il avait disposé deux chemises pour lui servir de matelas et avait distribué à l'un ses bas et sa chaussure, à l'autre son caleçon pour leur servir également de matelas. On a grand'peine à l'empêcher de s'évader, tantôt il entre dans des fureurs terribles, tantôt il se prosterne à genoux en prières.
opéré par la grâce de Dieu, il a arrêté le cours du soleil et ce miracle arrive fréquemment. Un jour étant arrêté dans une auberge faute d'argent je ne voulus pas pour en sortir, donner des épaulettes que je craignais venir du Démon, attendu que j'en avais quatre; en conséquence bien que j'en eusse donné déjà une part en gage, je trouvais encore dans ma malle deux épaulettes, etc..
1. Lettre de E. Lurieu, datée de Fontainebleau et adressée à M"e la Marquise de Tracy, rue du Faubourg-Saint-Germain. Pièce communiquée aux juges enquêteurs, le 24 juin 1781.
\je lendemain, vêtu d'une veste sans manches, sans chapeau, il attache une couverture au balcon afin de pouvoir par ce chemin aller à la messe. Sirejean l'en empêche, mais le comte croit apercevoir un diable dans les yeux de l'officier et il le prend à la gorge. A chaque instant il distribue des soufllets sans que ce traitement soit justifié1.
Cependant son état de démence va se manifester d'une façon beaucoup plus grave et nécessiter des mesures de prudence plus étroites. Conduit devant M. de Léutze, « bourgeois de Paris demeurant rue Coq-Héron, vis-à-vis l'hôtel du Parlement d'Angleterre », il est pris à deux reprises d'hallucinations dangereuses, poursuivi par l'idée fixe de tuer line bête malfaisante qu'il croit apercevoir par moments devant lui. Étant à causer tranquillement avec un habitant de la maison devant la cheminée, il saisit tout à coup un balai avec lequel il le frappe à coups redoublés. « Ne vous fâchez pas lui dit-il, et estimez-vous heureux au contraire, que j'aie vu la bête. Si je n'avais pas réussi à la tuer, dans deux jours vous étiez mort. >•
Quelques jours plus tard, il aperçoit la gou-
1. Déposition de Charles-Léopold Sirejean, officier au service de France, âgé de trente et un ans, demeurant rue de Bourbon- Villeneuve.
vernante de M. de Leutze tenant un petit chien sur ses genoux. Il s'approche d'elle en silence, tire subrepticement un couteau de sa poche et transperce brusquement le chien en blessant la gouvernante.
Le lendemain, c'est sur M. de Leutze qu'il se précipite, toujours poursuivi par la même idée fixe, et sa fureur est si violente qu'il veut lui arracher les entrailles avec les deux mains et en expulser le démon qu'il aperçoit sous la forme de la même bête malfaisante1.
On sait combien est fréquent ce genre de folie qui pousse certains aliénés à se défendre contre un animal dont ils s'imaginent être la victime, tantôt ils le croient logé en eux, tantôt ils le voient menant à mal autrui, auquel cas ils n'hésitent pas, pour le supprimer, à se livrer aux pires violences.
Mais ce qui est particulièrement important dans cette circonstance c'est la conclusion qu'on peut tirer des faits rapportés.
C'est en effet l'anéantissement complet de la légende « du flagrant délit » rapportée si complaisamment par les pamphlétaires de l'époque, colportée par la duchesse de Lesparre, et répétée par la plupart des historiens actuels.