‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 57 sur 206 · Procès-verbal du 26 février · texte numérisé non relu

Procès-verbal du 26 février

mais, celui-ci après plusieurs questions, refuse de répondre, il tourne le dos au magistrat et ne consent plus à dire un seul mot ni même à signer le procès-verbal1.

Entre temps, des mesures de précaution ont été prises; on décide que M. de Balbi restera dans la maison où il est logé, et on désigne le sieur Courtois, bourgeois de Paris, pour toucher les revenus de ses biens. Avec ceux-ci, M. Lenoir de Mézières acquittera le loyer et la subsistance de M. de Balbi et satisfera à celle de sa femme et de son fils.

M. Lenoir est ensuite nommé curateur honoraire jusqu'à ce que ladite dame de Balbi ait atteint sa majorité2, lors de laquelle elle sera curatrice honoraire conjointement avec ledit de Mézières. Le sieur Courtois sera curateur onéraire.

Quelles garanties supplémentaires pourrait-on exiger de plus? Les formes sont rigoureusement observées et, après de telles sécurités, on est vraiment mal venu à parler d'arbitrage : on est beaucoup moins difficile de nos jours.

Cette longue et minutieuse enquête étant ter-

1. Deuxième procès-verbal d'audition du comte de Balbi contenant demandes et réponses faites à icclles par le comte de Balbi.

2. Ce fut seulement le 14 février 1785 que M— de Balbi ayant sa majorité put exercer de concertavec M. Lenoir de Mézières la charge de curateur honoraire.

l'interdiction, 93

minée, les parents se réunissent le G avril pour se prononcer sur l'opportunité de l'interdiction. Tous déclarent à l'unanimité que cette mesure est de toute nécessité et le procureur du Roi conclut dans le même sens. Le 26 avril, le lieutenant civil au Châtelet prononce définitivement l'interdiction.

Nous, par délibération du Conseil, ouy, sur ce, le procureur du Roi en ses conclusions, disons que ledit de Balbi, comte de Balbi, est et demeure interdit dans la gestion et administration de sa personne et de ses biens.

En conséquence, lui faisons défense de vendre et engager, aliéner ou hypothéquer aucun de ses biens, meubles, et immeubles, de passer et signer aucun acte soit sous signatures privées ou devant notaire de quelque nature, avec quelques personnes, et pour quelque cause «pie ce soi!, le tout à peine de nullité et perte de tout dommage-intérêt contre ceux avec lesquels ils seraient passés.

La situation morale du pauvre fou était réglée désormais légalement d'une manière définitive. Restait à mettre ordre à ses affaires qu'en moins d'une année il avait déjà gravement compromises par ses extravagances. C'est ce dont s'occupa sans tarder le curateur onéraire en procédant, dès le 2 mai, à l'inventaire de ses biens, de ses papiers

LA COMTESSE DE BAI Kl.

et de ses meubles dans ses différentes résidences, mais la surveillance d'un aliéné était difficile dans la maison de la rue du Rocher, et on se résolut à Je placer dans un asile où il trouverait les soins que nécessitait son état. Le 1er octobre 1781, on le conduisit à la maison de la (Charité de Senlis *.

Amené par Courtois, son curateur onéraire, il arriva accompagné de deux laquais et de Girard, son ancien valet de chambre, élevé à la dignité d'homme de confiance, avec mission de ne jamais le perdre de vue. Il était âgé de trente-sept ans et allait vivre dans cette même retraite pendant cinquante-quatre ans!

Le registre de l'hôpital constate qu'il y entre sans lettre de cachet et que sa pension sera payée par sa famille.

Au xvme siècle, Senlis comptait trois hôpitaux, la Charité, l'Hôtel-Dieu et Saint-Lazare. L'Hôtel- Dieu fut supprimé en 1792, la Charité, demeurée maison de retraite, fut annexée sous Louis-Philippe à Saint-Lazare encore existant.

La Charité, nous dit M. l'abbé Muller, dans sa Monographie des rues de Senlis, contenait, quand arriva la Révolution, un assez grand nombre de religieux qui soignaient les pauvres de la ville et

1. Je dois tous les détails qui suivent à l'amicale obligeance et aux perspicaces recherches à Senlis du baron de Maricourt.

l'interdiction. 95

recevaient des aliénés dans des cellules séparées.

Aucune raison spéciale n'avait motivé le choix de l'asile de Senlis pour M. de Balbi, mais c'était là qu'on envoyait de préférence les aliénés appartenant à des familles de haut rang et on peut encore trouver, dans les archives, les noms aristocratiques de quelques pensionnaires. Il n'est presque plus personne pour se souvenir, à l'heure actuelle, de l'ancienne destination des bâtiments qui sont affectés maintenant à la sous-préfecture, au musée et à la prison.

Une ancienne religieuse de la Trinité, transférée à l'hôpital général où elle est morte très âgée il y a quelques années seulement, après avoir longtemps donné des soins aux malades, se souvenait pourtant avoir entendu parler de M. de Balbi qui, évidemment, avait laissé le souvenir d'un pensionnaire de marque. Elle citait aussi un évêque qui y avait été interné en même temps.

Un ancien secrétaire de la mairie, M. Cullin, qui garde fidèlement la tradition de tout ce qui concerne le vieux Senlis, a retrouvé également dans sa mémoire quelques souvenirs sur le mari de la favorite de Louis XV1JI.

« Je n'ai pas oublié, disait-il récemment, que mon père, m'a souvent entretenu de M. de Balbi. On savait à Senlis, sous la Restauration et la

monarchie de Juillet, qu'il était depuis longtemps hospitalisé à la Charité pour cause d'aliénation mentale. Son état, sans doute, n'était pas des plus graves, car il avait l'autorisation de sortir de L'hôpital et de se promener par la ville. On le disait seulement « un peu fou ». Il « vivait d'une pension et un vieux monsieur l'accompagnait toujours hors de l'hôpital. Cet « homme de confiance s'appelait M. Vincent, il est mort lui-môme fort âgé et je me souviens lavoir vu dans ma jeunesse. »

Ce fidèle Vincent était le successeur de Girard dont les parents de Balbi avaient voulu s'assurer le dévouement en lui assurant une rente viagère de 000 livres, à compter du décès de Balbi, si à ce moment il se trouvait encore à son service. C'était lui qui devait précéder son maître dans la tombe!

Un état otliciel des pensionnaires de l'Hospice, daté du 1er janvier 1790, nous donne de curieux détails sur les conditions dans lesquelles M. de Balbi vivait à l'hospice et nous prouve qu'il y jouissait de tout le confort matériel qu'il pouvait souhaiter, car on voit chaque trimestre de nombreux suppléments s'ajouler aux prix de la pension1.

1. Arrimes de l'ancien hôpital de la Charité de Smlis déposées aux archives de l'hôpital général.

l'interdiction. 97

M. de Balbi paie 7,000 francs par an, plus 100 francs de fournitures de linge. Son dîner se compose de quatre plats plus le dessert. Souper : deux plats et le dessert. Pain : environ deux livres. Boisson : deux bouteilles de vin.

Pour les deux domestiques, dîner : trois plats; souper : deux plats. Deux bouteilles de vin pour les deux.

En 181:2, cette môme mention figure encore aux états, mais à partir de cette époque et sans doute par ordonnance des médecins, M. de Balbi ne boit plus que deux demi-bouteilles de vin.

La pension était régulièrement payée ainsi que l'attestent les archives et, un peu plus tard, le chiffre en fut augmenté.

Le mémoire de la recette de A. Doguet, procureur syndic de Tordre de la Charité, pour le compte de la Charité de Senlis, porte le 31 octobre 1790 : Beçu 1,750 livres de M. Courtois pour trois mois de la pension de M. le comte de Balbi.

Mêmes mentions le 19 novembre 1791, le . 26 avril 1792.

En 1 793 et en 1 794, le receveur reçoit 3,500 francs de pension pour six mois de dépenses de M. de Balbi. La pension est payée par M. Le Moine, notaire. Il agit sans doute au nom du curateur.

Le 20 février 1793, autre mention d'une recette

LA COMTESSE l»E BAI.BI.

de IVancs de pension pour M. de 15albi et

trois personnes qui sont à son service.

La mention se répète le Ier ventôse an III (19 février 170:»), c'est toujours M. Courtois qui envoie les fonds. 11 est ensuite dillicile de suivre la (race de M. de Halbi, car beaucoup de registres ont été égarés ou détruits.

Pour qui connaît la petite ville de Senlis, demeurée si archaïque et pittoresque malgré son voisinage de Paris, il est aisé de se représenter ce que furent Jes dernières années de la vie végétative qu'y mena le grand seigneur qu'avait été M. de Kalbi.

On peut le suivre, par la pensée, cheminant à pas lents, au bras du fidèle Vincent, sur les vieilles promenades de la petite ville, où, remontant le « Montauban », rempart à demi-démantelé d'où la vue s'étend au loin sur les forêts qui font à Senlis une ceinture d'ombre et de verdure, il pouvait apercevoir de là, dans les lointains ensoleillés, Chantilly, Enghien, Morfontaine, où M,npde Halbi recevait des hommages empressés.

Les fenêtres d'une grande partie des bâtiments de la Charité donnaient sur la rue de Paris, et, peutêtre, un jour, ses yeux dans lesquels la pensée ne mettait plus sa lueur, sa « petite flamme bleue », virent-ils sur la route royale, un cortège magni-

l'interdiction. 99

lique s'ache minant vers Paris aux acclamations des populations accourues. Cetait la Restauration, liOuis XVIII, suivi des princes de la famille royale qui, après unehalteàSenlis, regagnait sa capitale...

Quelles furent alors les pensées qui se heurtèrent dans ce pauvre cerveau obscurci par les années, c'est ce que nous ne saurons jamais, car personne assurément ne se souciait de connaître alors l'état d'âme de celui qui, pour tons, était mort avant d'être enterré.

Cependant, la Révolution, qui s'attaquait à tout, ne pouvait méconnaître Balbi. Elle l'inscrivit sur la liste des émigrés en mars 1793.

Cette mesure n'était prise, sans doute, qu afin de pouvoir confisquer une maison que le comte possédait au Vaudois, canton de Brie, district de Melun Mais, présenter le malheureux aliéné comme un conspirateur était trop ditïicile, et, après avoir été renvoyé dans la jouissance de ses hiens par un arrêté provisoire du 5 nivôse an V (28 décembre 179(3), il en recouvrait bientôt la possession définitive par une décision du déjmrtement de Seine-et-Marne constatant « que, depuis 1771, M. de Balbi iravait pas quitté l'hospice de Senlis 2 ».

1. Arrêté du district du 10 ventôse an II pour l'apposition des scellés au château de Vaudois.

Page 1