‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 63 sur 206 · I. Il3 Provence. Arcli. Nationales · texte numérisé non relu

I. Il3 Provence. Arcli. Nationales

au teint vermeil, dont les traits réguliers étaient empreints de noblesse et de dignité. Pourtant, il n'avait encore, par aucune aventure ni aucune intrigue amoureuse, défrayé la chronique, et il ne semblait pas que jamais aucune femme dût prendre sur lui beaucoup d'ascendant.

Sous des formes polies et courtoises qu'il savait au besoin aiguiser de galanterie, il dissimulait l'indifférence qu'il ressentait pour le beau sexe auquel il n'adressait guère que de platoniques hommages. Ses bonnes fortunes n'avaient élé jusque-là que de banales aventures dont la durée n'avait guère excédé une heure ou un jour. Sans avoir, en effet, la nature ombrageuse et timide de son frère aîné, qui avait manifesté longtemps pour la Reine une si inexplicable froideur, il était loin cependant d'avoir l'exubérance de son cadet dont l'unique passe-temps était de courir les belles et dont les faciles triomphes ne se comptaient plus depuis longtemps.

Le bouillant comte d'Artois se souciait peu du milieu où il allait chercher ses nombreuses conquêtes et sa conduite, bien souvent, n'avait d'autre règle que son caprice; le comte de Provence était plus rafliné et ces distractions, qui lui semblaient vulgaires, avaient pour lui peu d'attraits. Sur sa nature pondérée, sur son tempérament calme et

tranquille, la seule beauté physique ne pouvait avoir que peu de prise et était insuffisante, en tous cas, pour amener chez lui aucun entraînement durable. Les plaisirs matériels avaient pour lui moins de charmes que les jouissances de l'esprit, et la seule satisfaction des sens ne pouvait suffire à contenter la délicatesse de ses instincts. 11 fallait, pour triompher de cette sorte d'apathie physique, qu'il rencontrât une femme réunissant à la fois l'esprit et le charme et joignant à l'intelligence, l'élégance et la beauté.

C'est ce rare assemblage de séduisantes qualités qu'il allait rencontrer chez Anne de Caumont-La Force, qualités qu'il allait avoir l'occasion d'apprécier chaque jour davantage dans le contact perpétuellement renouvelé de sa présence auprès de Madame.

Plus que tout autre, la nature primesautière et caustique de Mmo de Balbi était faite pour lui plaire; sa conversation étincelante, pétillante d'entrain lui faisait oublier les minutes et les heures; et, chaque jour, son goût devenait plus vif pour cette séduisante interlocutrice aux vives réparties, qui savait si finement répondre à ses galantes amabilités. Le piquant de ses aperçus, l'originalité et l'inattendu de ses remarques, par lesquelles s'affirmait sa curieuse personnalité,

étaient pour son esprit rafliné un régal incomparable dans lequel il trouvait les jouissances les plus délicates. Sa propre eulture intellectuelle et sa naturelle pénétration lui faisaient apprécier mieux que personne l'étonnante perspicacité de sa belle amie. Il restait émerveillé de sa sagacité pour juger les gens et les choses, et de sa clairvoyance pour prévoir les événements! Certes la charité mondaine n'était pas son fait et la jeune femme n'épargnait guère d'ordinaire ceux qui passaient par ses mains, mais ses critiques étaient si justes, son ironie si mordante qu'on oubliait, en l'écoutant, son manque d'indulgence pour ne plus songer qu'au brillant de ses bons mots.

Le prince ne se laissait pas d'admirer cette gaité communicalive que rien ne parvenait à tarir et qui résistait à tous les tracas, à tous les déboires, à toutes les pénibles préoccupations qui ne lui manquaient guère au début de sa nouvelle situation.

Anne de Cau mont-La Force était aussi séduisante par ses grâces que par son esprit, et, tout en l'écoutant, les regards du comte de Provence étaient éblouis par le charme qui émanait de toute sa personne, par la grâce de son sourire et par L'éclat incomparable de son regard. A contempler cette mobile physionomie qui reflétait

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successivement, en quelques secondes, les sentiments les plus divers, l'inclination la plus tendre allait naître chez le prince et devenir bientôt une passion irrésistible.

S'il avait prôné jadis l'opinion de la Mère Arnaud qui avait pour maxime que « plus on oie aux sens, plus on donne à l'esprit », il est probable qu'il oublia bien vite aux pieds de M",e de lialbi les préceptes de l'abbesse de Port- Koyal.

La future favorite avait tout pour plaire et aussi tout pour charmer.

Grande, mince, élancée, avec une taille de nymphe marchant sur les nuées, ses moindres mouvements étaient empreints d'une grâce incomparable, ses dents éblouissantes, son nez d'une forme parfaite, sa gorge belle et ses mains admirables.

J'ai parlé plus haut de ce portrait possède par son petit-neveu, le duc de La Force1, dans lequel son àme semble survivre, et où Anne de Caumont nous apparaît parée de cette séduction plus précieuse et plus rare que la beauté accomplie. Des yeux pleins de feu, bordés de longues paupières,

1. Un portrait au pastel de Al"'" de Balbi, <|ui parait similaire, existe rhez la baronne de Bres&ieux, née de Fontanes, au château de Trivoye, Loiret.

lit) LA COMTESSE DE BAI.BI.

illuminent ce joli visage où l'amour a laissé sa trace, et l'afflux d'un sang riche et vermeil y anime, à la moindre émotion, la transparence de son teint, qui, sous la nacre de la peau laisse deviner l'azur délicat des veines.

Un cou de cygne ondoyant et rond porte cette tête délicieuse qu'auréole une foret de cheveux bruns.

Sans doute, il en est de plus régulièrement belles et elle n'est ni la plus jolie ni la plus parfaite au physique ni au moral : esprit turbulent, volontaire, rempli de fantaisies, inquiétant de caprices, tout est vif et ardent en elle et la séduisante comtesse ne résiste guère à ses entraînements, mais telle qu'elle est, avec ses défauts et ses faiblesses, on subit son ascendant et on se sent, malgré tout, instinctivement attiré vers elle. Elle est lame de la petite cour de Madame qu'elle embellit de sa jeunesse, qu'elle illumine de son sourire et anime de son entrain.

Anne de Balbi a vingt-trois ans et a conscience de son pouvoir, car elle est trop perspicace pour ne pas voir grandir graduellement la passion du comte de Provence. Sa situation auprès de Madame suffit heureusement à justifier aux yeuxdu public la présence incessante du prince à ses côtés, car il n'est pas de jour où il ne passe sa soirée auprès

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(relie, au milieu du petit cercle de grands seigneurs, de gens de lettres et d'hommes d'élite qu'elle a su attirer et retenir.

Fuyant les plaisirs bruyants et un peu vides qui accaparent trop souvent la jeunesse des princes, Monsieur s'était montré studieux dès l'âge le plus tendre, menant une existence sédentaire et retirée, remplissant par l'étude les instants que n'absorbaient ni l'étiquette ni les représentations ni les cérémonies obligatoires.

M"" du DefTand a dit avec raison qu'il y a deux manières de remplir sa vie : l'exercice de L'esprit et le travail du corps. Loin d'imiter son frère Louis XVI, qui usait son besoin d'activité à la chasse ou à des travaux manuels, c'est le premier moyen qu'avait choisi le comte de Provence.

Nourri des classiques latins, curieux de toutes les nouveautés littéraires, de ses nombreuses lectures il avait beaucoup appris et beaucoup retenu; sa mémoire proverbiale lui fournissait à tout propos des citations d'une précision étonnante qui montraient l'étendue de son instruction et la diversité de ses connaissances mais qui, dans le milieu un peu frivole de la Cour de Versailles, lui avaient valu près de quelques-uns un renom de pédantisme.

Rien chez lui, pourtant, ne justifiait ce reproche,

il s'exprimait avec une élégante facilita, avec une netteté dans les pensées et une pureté d'élocution dans les phrases qui dénotaient la précision et la lucidité de son esprit. Sa conversation piquante s'émai liait d'anecdotes et de mots d'esprit; il aimait la satire et ses récits, parfois libertins, montraient qu'il n'était pas ennemi d'un aimable badinage. Les ridicules et les abus étaient souvent l'objet de sa verve malicieuse, et, comme il voyait bien le inonde, il en faisait des portraits piquants. Nul plus que lui ne saisissait le côté remarquable des choses et ses éloges ou ses critiques frappaient toujours juste. Aussi, dès sa prime jeunesse, ses vues, d'une précoce maturité, lui avaient-elles valu le renom d'un politique sagace. (lonteur charmant, il avait assez de présence d'esprit pour amuser ses récits sans les envenimer1 et personne aussi bien que lui ne savait tenir son auditoire sous le charme.

Nul partenaire, mieux que Mme de Balbi, ne pouvait lui donner la réplique et comprendre ses aspirations. Avec les doubles ressources de son esprit el de sa beauté, elle attirait le prince et le captivait, lui tenant tôle avec une respectueuse familiarité. Elle ne lui cédait en rien sous

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