‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 65 sur 206 · Souvenirs du marquis de Contudes · texte numérisé non relu

Souvenirs du marquis de Contudes

et ne répondre à l'hostilité que par le mépris ou l'indifférence, personne ne se risquait à lui déclarer ouvertement la guerre. On savait qu'à la provoquer trop ostensiblement, on pouvait s'exposer à une verte riposte car elle n'était pas en peine de se venger par un mot cinglant de ceux dont elle croyait avoir à se plaindre, même au milieu du cercle le plus nombreux. Sans être méchante, elle avait le trait piquant et mieux valait ne pas susciter des représailles qui pouvaient être cruelles.

Sa physionomie reflétait le côté malicieux de son caractère et cet inquiétant sourire qu'on voyait si souvent apparaître sur son visage n'était d'ordinaire que le précurseur de quelque phrase cinglante ou de quelque mordante répartie. Et lorsqu'elle avait trouvé le moyen même par un simple mot de satisfaire sa rancune, elle oubliait ses griefs, suffisamment vengée par ces représailles

souvent anodines où son amour- propre trouvait son compte, mais elle pardonnait moins facilement

à ceux qu'elle savait hors de son atteinte.

Son crédit auprès du Prince lui permettait de

tout braver et de tenir tète aux plus puissants et

aux plus redoutables. On raconte que l'archevêque

de Toulouse, Loménie de Brienne1, lors de l'exil

1. Etienne-Charles de Loménie de Brienne, cardinal-archevêque de Sens, ministre des Finances, 1727-1794.

des parlements à Troyes, s'adressa à la favorite pour rentrer en grâce près de Monsieur après l'affaire de la chambre des Comptes.

« — Monseigneur, répondit-elle avec calme au cardinal stupéfait, Son Altesse Royale m'honore de sa confiance et si je tiens à la conserver, je dois nrabstenir de lui parler de vous avantageusement.

— Monsieur me hait donc?

— Non ce n'est pas de la haine qu'il vous porte. » Ce « certain sourire » dont nous parle Hyde de

Neuville, soulignait la tranquille insolence de la réponse.

— C'est passer les bornes, s'écria l'archevêque exaspéré, je me vengerai !

Et Loménie de Brienne tint parole.

Faut-il voir la vengeance de quelques sarcasmes ou de quelques traits trop mordants dans le déchaînement de calomnies de toutes sortes auquel M"" de Balbi a été en proie. Ses contemporains ne l'ont pas épargnée, mais si la triomphante favorite rieuse et frivole, trop vite oublieuse, peutêtre, de la triste situation de son mari, prit une large part des distractions d'une société que le plaisir absorbait, ce n'est pas une raison pour l'accabler sous le poids de racontars mal étayés. Peut-on ajouter foi à l'aventure que nous conte

\±\ I.A COMTKSSK l>K RALBI.

Tilly dans ses mémoires et où il lait jouer à M",e de Halhi un rôle où sa falui lé trouve son compte. 11 suffit de lire cet étonnant récit pour élre convaincu de son invraisemblance'.

« J'avais soupe au Juste'1 de Irés bonne heure avec M. de Rabodanges3 qui reparlait le lendemain. Je me retirais à pied; à quelques pas je fus arrêté par deux femmes qui se séparèrent à l'instant. Je me trouvai seul avec Tune d'elles qui, d'une voix mal assurée, me demanda de la suivre. Je la reçus assez froidement : l'entendant rire, enveloppée dans ses coi fies et ne trouvant ni sa manière ni sa démarche communes, je me ravisai et cherchai à lui ôter son gant. Ma curiosité ne fut point déçue, cet le main était soignée et charmante. Je ne voyais que cela et j'entendais cette voix qui, je le répèle, n'était point l'organe de celles qui font métier de prostituer leurs charmes.

» — Quelle sera la fin de tout ceci, lui dis-je, et que voulez-vous de moi?

1. Mcmoirts du comte de Tilh/, tome I", chapitre V. page 109. 3vol. in 8-; Paris, 1828.

2. Hôtellerie de Versailles qui portait celte en^'igne et jouissait «l'une grande réputation.

3. Le comte de Rabodanges était colonel en premier de Bourbon* lu tan: crie.

» — Vous suivre, répondit-elle, el vous plaire si je puis.

» — Je n'en vaux pas la peine, et puis c'est difficile, on ne me plaît plus.

» — Vous êtes blasé de bonne heure.

» — C'est parce que je ne le suis pas que je ne veux pas aller avec vous.

» — Le prétexte est spécieux.

» — Quelle langue parlez- vous là?

» — Le français peut-être.

» — Oui, niais ce n'est pas le français do la rue.

» — Qui vous a dit que j'étais de la rue. Vivez-vous dans la boue parce que vous vous crotlcz?

» — D'honneur, je verrai votre visage.

» — D'honneur, cela ne me plaît pas et vous ne le verrez pas.

» J'essayai de Lui faire un peu de violence, mais elle me refusa en disant :

» — Vous m'affligerez mortellement si vous essayez de me regarder ici.

» — Où dois je donc vous regarder?

» — Partout ailleurs que dans cetle rue où vous croyez que je passe ma vie.

» — lié bien voulez-vous venir chez moi?

» — J'aime mieux ne pas aller là.

120 LA COMTKSSE BALBI.

• — Il n'y a personne qu'un concierge, quelques gens attachés à la maison et moi qui y loge momentanément.

» — C'est égal je n'ose.

» — Je vous aurais crue plus hardie.

» — Je le suis peut-être un peu sans l'être assez.

» — Où donc aller?

n — Dans la rue de l'Orangerie si vous voulez me suivre.

» — Je vous suivrais en enfer.

» — Je ne suis pas encore pressée d'y aller.

» — Mais nous nous y verrons peut-être.

» Nous marchâmes, elle avait pris mon bras...

» — lïtes-vous de Versailles lui demandai-je.

» — Non, j'y suis venue depuis peu.

» — De Paris?

y — Non plus.

» — Avez-vous encore vos parents?

» — Ma mère et mon mari.

» — Où sont-ils?

» — L'une demeure à Paris, l'autre est fort loin d'ici.

» — Est-ce que vous ne savez aucun métier? » — J'en apprends un depuis quelques mois qui m'ennuie beaucoup.

» — Joli métier?

» — C'est celui de ma mère.

» — Une petite famille bien respectable?

» — C'est ce que tout le monde dit.

» — Cela rapporte-t-il beaucoup?

» — Peu de chose, mais de l'honneur!

» Je ne savais véritablement où j'en étais. Nous arrivâmes à la porte de la maison où elle me conduisait, elle s'y arrêta.

» — Ah ça, me dit-elle, m'appelant par mon nom, je vous demande votre parole d'honneur la plus sacrée que vous ne parlerez jamais de cette aventure si mes traits vous sont connus.

» — Quoi, vous savez mon nom?

» — Vous le voyez bien.

» — J'élais confondu.

» — Et votre parole d'honneur?

» — Ange ou démon, je vous la donne.

» Elle frappa, l'on ouvrit et nous entrâmes.

» La chambre qui nous recul était d'une simplicité qui n'excluait pas un peu de recherche, on aurait deviné son usage.

» Ma compagne ne se lit plus prier pour se faire connaître, son visage était d'un charme extrême, mais je ne l'avais jamais vu; je l'en assurai, elle parut ravie, je ne concevais pas qu'avec des traits si nobles et si touchants, un maintien plein de grâce on fût tombée dans cet état de dégradation,

c'était une figure cTHéloïse qu'on aurait cru cligne d'être fidèle à un autre Abeilard. Je me conduisis comme lui avant son aventure. Il est impossible de mettre plus d'esprit, je dirai presque de bon goût et d'enchantement à un rendez-vous d'amour réel, que celle que je ne sais de quel nom appeler, en mit à celte orgie de passage. J'étais abasourdi de cette scène inattendue. Assez que pour ne pas la concevoir je llotlais dans l'incertitude. Je ne savais pas si une femme honnête pouvait jouer un rôle de fille à ce point, ou si une fille pouvait autant ressembler à une femme honnête. Je m'arrêtai enfin à l'idée que c'était une personne bien élevée que la misère avait précipitée dans un abîme. Je pris de l'or dans mes mains et je le lui tendis, ne voulant pas lui faire sa part. Tout devait être extraordinaire dans cette aventure, elle le refusa.

» — Gardez votre argent, dit-elle, et satisfaites la femme de cette maison. Il ne me reste maintenant qu'à vous donner un conseil qu'il est possible que j'aie quelque intérêt à vous en donner, mais qui, certainement dans l'avenir, vous sera d'une utililé journalière. Sachez toujours réprimer un premier mouvement, soit qu'il appartienne à la surprise, à Ja joie ou à la honte; celui qui n'est pas maître de son visage se trahit sans cesse

quand il est le plus intéressé à se cacher. N'eussiez-vous appris que cela ce soir, vous n'auriez pas perdu votre temps.

» J'avais Pair d'un écolier qui écoute son maître, je crois môme être sûr que je ressemblais pas mal à un sot.

Elle me donna sa main à baiser d'un air de reine, elle appela, me fit éclairer par la môme femme qui nous avait ouvert, je l'en récompensai et me trouvai dans la rue avec mon étonnement et mon repentir... »

Quelques pages plus loin, l'auteur nous initie à la fin de l'aventure *.

» J'avais été conduit chez le prince de Montbarrey, alors ministre de la Guerre et j'y dînai. Il y avait dans le salon cinq femmes lorsque nous y entrâmes, je n'en connaissais que trois. M. de Moreton de Ghabrillan se chargea de me présenter aux autres. J'essaierais vainement d'exprimer à quel point je fus bouleversé en voyant des traits si reconnaissables et si présents. Il m'aurait paru digne des Petites Maisons de croire à leur identité. Je cachai le mieux que je pus l'excès de ma surprise et cherchai à faire le premier appren-

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