Tilly, tome 11, page
tissage du conseil que j'avais reçu. Je ne pouvais cependant pas résister à la tentation de fixer ce visage, celle taille, ces bras et ces mains que je retrouvais chargés de bagues et de bracelets que je n'y avais pas vus. Le son de sa voix m'achevait. Jetais troublé comme elle aurait dù l'être. Mais calme comme le prêtre à l'autel, elle trouva le secret de faire toute son histoire depuis qu'elle était née, à des gens qui la savaient presque aussi bien qu'elle, visiblement pour moi qu'elle en voulait instruire et tout cela en peu de temps et de mots, avec un art inaperçu et sans l'ombre d'affectation.
» On eût la bonté de me trouver un joli garçon, bien modeste et du plus agréable maintiens On aurait pu ajouter que ce petit monsieur était bien sobre, car il n'en dina pas.
» Quand on fut repassé, j'essayai de lui adresser la parole, elle me répondit d'un air distrait et par monosyllabes. Je la trouvai fort impertinente et ne savais plus si je ne m'étais pas trompé. Dans un instant où je la fixais, elle inclina la tête comme pour dire oui, mais je n'avais garde alors de prendre cela pour une réponse à une demande que je n'avais pas faite. Elle s'en aperçut fort bien et plusieurs personnes regardant une fort belle pendule qui paraissait être nouvel-
lement dans l'appartement et en louant le travail, elle se leva avec un air d'impatience, elle s'en approcha comme pour la voir plus à son aise, son doigt sur le cadran se trouva placé sur dix en me jetant un regard qui, dans sa rapidité, n'était intelligible que pour moi. Quelques minutes après, parlant avec la comtesse de Blot, sa voix plus élevée prononça plus distinctement : « Je crois que c'est dans la rue de l'Orangerie ». Mais bientôt, s'étant remise à parler bas, le dernier mot qu'elle articula tout haut fut : demain.
» Comment croire que je m'étais mépris. Il n'y avait plus moyen d'imaginer que ce fût un songe. On devine que le lendemain je fus exact au rendezvous que j'étais convaincu qu'on m'avait donné. J'y arrivai le premier, mais on ne m'y fit pas attendre. Arrivés dans la même chambre :
» — Par quel hasard vous retrou vé-je, se hàtat-elle ne me dire.
» — Quel discours me tenez-vous je n'y entends rien. Comment! je n'ai pas dîné avec vous hier?
» — Avec moi? Où donc?
» — Chez le prince de Montbarrey, et vous n'êtes pas la comtesse de ...?
» — Quel conte des Mille et une nuits me faitesvous là? Allons! vous êtes fou...
» Comme j'étais au moins fort assuré qu'elle
LA COMTKSSE IlK 1IAI.W.
était là, je passai à des oceupations des plus positives, elle eût aussi l'air fort occupé...
. Tout finit ici-bas, il fallait se séparer de la sirène qui m'avait séduit :
. Je n'ai pas été contente, dit-elle sans préambule et d'un air distrait, de votre premier mouvement chez M. de Montbarrey, je vous l'aurais encore pardonné si vous aviez eu le bon sens de vous remettre, mais j'aurais pu me déconcerter de votre embarras ; avec de l'esprit il est impossible d'être plus gauche.
, Enfin, Madame, c'est donc vous?
» Vous le voyez bien.
, — Permettez-moi de vous faire une question, la première fois que je vous ai rencontrée vous ne pouviez pas deviner que j'étais là. Me cher-
chiez-vous?
„ — Je cherchais le plaisir.
, A qui en vouliez-vous.
, ^ Au premier qui me plairait.
, — Mais vous vous perdrez.
» Oh! que non, les demi-fautes perdent, mais presque jamais les extrêmes car on n'y croit pas. Pensez-vous d'ailleurs que je sois comme vous et que je manque tout à fait d'adresse. Allons n'ayez pas cet air contrit et ce maintien d'une pensionnaire...
» Mon aventure avec vous sort de la règle commune et je m'en cache comme je ferais si je m'énivrais dans ma chambre avec du vin de Champagne, il n'y a pas plus de crime à l'un qu'à l'autre, mais le scandale est toujours un grand mal, il n'y a que les apparences qui méritent d'être traitées sévèrement...
» Bonsoir, oubliez une grande moitié de tout ceci, mais ressouvenez-vous cependant un peu demoi. »
Hâtons-nous d'ajouter que Tilly, par un scrupule inutile, ne prononce pas, au cours de ce long récit, le nom de la favorite du comte de Provence, mais la fausse discrétion sous laquelle il cache sa vantardise ne peut laisser aucun doute sur la personnalité de celle à laquelle il prête une pareille aventure; son jeune âge au moment de son mariage, le peu de temps qu'elle passa avec son mari, son logement à Versailles, la charge qu'elle occupe à la cour où sa mère elle-même remplit aussi des fonctions! EnGn au dîner de M. de Montbarrey la présence de son beau- frère Chabrillan par lequel elle se fait présenter officiellement son amant de la veille. Et pour que la ressemblance soit bien complète, Tilly ajoute qu'il revit sa conquête plusieurs années après à Bruxelles où Mme de Balbi fit un long séjour pendant l'émigration. .
LA COMTESSK DE «ALHI.
» Elle était liée, dit-il, avec un homme fort connu qu'elle avait le mauvais goût d'aimer et qui était le premier, sans doute, à avoir trouvé la route de son cœur. » 11 veut faire allusion sans doute à Archambaut de Périgord pour lequel elle eut dit-on une inclinaison assez vive et dont certains chroniqueurs veulent qu'elle ait eu deux jumeaux.
Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette assertion.
Tilly, du reste, ne s'en tient pas là et nous conte, dans le tome II de ses Mémoires, une nouvelle aventure dont Mme de Balbi aurait encore été l'héroïne. Il est, cette fois, moins discret et la désigne par des initiales. Son récit, trop long pour être cité, peut facilement se résumer en quelques lignes1 : Attaqué au bal de l'Opéra par un masque féminin à la conversation attachante et aux propos du meilleur ton, il ne tarde pas à être heureux; mais, le lendemain d'un nouveau rendez-vous, il reçoit une mystérieuse invitation à se trouver le soir, à neuf heures, dans la cour du Luxembourg. Là, il se trouve en présence de Monsieur dont il ne peut, malgré l'obscurité, méconnaître ni les traits ni la voix.
i. Tilly, tome 11, chapitre XVII. pages 123 à 128.
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« J'ai eu assez confiance en vous, lui dit le prince avec tristesse, pour vous demander de me joindre ici. Vous ne pouvez méconnaître la situation dans laquelle je me trouve avec M"" de B..., je suis instruit de tout, je sais môme que vous n'avez pas d'amour pour elle et je pense encore que, si vous aviez deviné, vous n'eussiez pas recherché cette liaison, faites-m'en le sacrifice, pas bien grand pour vous, et comptez sur ma reconnaissance; puis, si vous voulez que ma faveur soit complète, gardez-en le mystère. »
Tilly, avec délicatesse et discrétion, s'empresse de nier et proteste qu'il aurait mis un prix infini à un bonheur qu'il n'a pas eu, puis il s'éloigne après force promesses : « Je n'eus pas assez de mérite à céder, ajoute-t-il, j'éludais quelques rendez- vous sous de mauvais prétextes. Je pensais que, l'orgueil venant au secours de la raison, on me négligerait, comme je négligeais. » Après plusieurs lettres, arrive enfin une invitation à souper. Croyant à une entrevue sans conséquences, il accepte l'invitation, il arrive, et se trouve dans deux pièces mal éclairées où tout d'abord il ne voit personne. Il pénètre alors dans un cabinet reculé où trois femmes sont assises. L'une d'elles se lève en silence et ferme la orte, on soulève le carreau d'un canapé, trois
serviettes serrées à gros nœuds en sont tirées, et avant qu'il ait eu le temps de se reconnaître, toutes trois l'assaillent. 11 tireson épée, court, fuit, saute sur les sièges, enfin il saisit un flambeau, il allume la robe de Tune, les jupes de l'autre, il met le teu aux rideaux. Des cris inhumains s'élèvent, on ouvre les portes, on se sauve, on appelle et il s'enfuit sans demander son reste.
Bien que lestement contée, l'aventure demeure aussi invraisemblable que la précédente, elle ne repose sur rien, il est donc absolument impossible d'en vérifier l'exactitude.
L'aventure avec Jancourt, qu'on lui a prêtée, ne demeure pas plus prouvée, et, devant ces exemples de calomnies si peu justifiées, il est permis de conclure que, si elle n'a pas toujours été impeccable, M,,,e de Balbi a tout au moins été souvent bien injustement accusée.
Quoi qu'il en soit, ces fâcheux racontars, colportés sous le manteau, et ces regrettables bruits d'intrigues, trop souvent répétés, l'avaient atteinte dans une certaine mesure et lui avaient nui dans l'opinion publique. Mmc d'Oberkirsch, dans ses Mémoires* , nous peint fort exactement la situation un peu fausse qui lui était faite dans la plupart