Correspondance secrète Lescure, tome I
les attraits physiques ne venaient que médiocrement suppléer à l'absence de charmes intellectuels, les deux époux avaient fini par vivre à peu près étrangers l'un à l'autre. Le prince avait été cruellement déçu en ne trouvant pas chez sa compagne les qualités qu'il prisait davantage : une intelligence cultivée et un esprit ouvert aux jouissance spirituelles ou artistiques I
Malgré une éducation solide la princesse était peu lettrée et peu capable d'apprécier les délicatesses de langage qui charmaient le comte de Provence. Les ouvrages philosophiques, les nouveautés littéraires hardies qui commençaient à être en honneur, les madrigaux, les petits vers, les Épltres d'Horace ou les Géorgiques de Virgile, tout cela lui demeurait étranger et elle ne faisait nul effort pour se plier aux habitudes et aux usages d'une cour toute différente de celle où s'était écoulée son enfance. Un état de santé un peu précaire, une nervosité qui influait fâcheusement sur son caractère, une versatilité qui succédait sans cause à des obstinations irraisonnées, tout cela avait détaché peu à peu le comte de Provence de celle à qui il avait essayé tout d'abord de faire partager ses aspirations et ses goûts.
Maître de maison modèle, désireux d'attirer autour de lui des hommes et des femmes distin-
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gués par leur esprit et de s'entourer d'écrivains d'élite, il avait reconnu avec chagrin que, dans cette tache, Joséphine de Savoie ne lui serait d'aucun secours.
Les espérances de grossesses qui ne s'étaient pas réalisées lui avaient causé une amère désillusion. Le ménage cependant n'était pas moralement désuni et sur beaucoup de points leurs sentiments étaient les mêmes.
Après avoir vécu dans la plus grande intimité avec Madame au début de son mariage, la reine dont le caractère cadrait peu avec le sien avait fini par s'en éloigner et n'avait pas tardé à témoigner une certaine froideur à sa belle-sœur. A plusieurs reprises même, de légers dissentiments avaient tendu encore davantage leurs relations réciproques, et la princesse qui avait eu à souflrir maintes fois dans son amour-propre avait toujours fait partager à son mari sa rancune personnelle. L'hostilité plus ou moins déclarée du comte de Provence envers l'entourage de la reine passait donc à Versailles pour être l'œuvre de Madame et chaque fois qu'un incident de ce genre s'était produit à Versailles les deux époux avaient fait cause commune témoignant ainsi ouvertement que l'union la plus complète n'avait jamais cessé de régner entre eux.
La différence de leurs goûts leur avait fait seulement une vie un peu séparée, et tandis que Monsieur, dans son cabinet, s'entourait d'historiens et d'hommes de lettres, la princesse passait une grande partie de son temps dans sa maison de Montreuii1 qu'elle se plaisait à augmenter et à embellir.
Les attraits de Mn,t' de Balbi allaient ramener Monsieur plus souvent auprès de la comtesse de Provence et la présence de sa dame d'atours allait redonner un peu de vie et de mouvement à sa petite cour.
Cette existence volontairement effacée ne devait pas du resle metlre Joséphine de Savoie à l'abri de la calomnie. Nombre de contemporains ont voulu dénaturer la sympathie que lui avait inspirée Anne de Caumont-La Force en lui attribuant une cause inavouable.
La vertueuse Mme d'Oberkirsch parle à mots couverts de celte étonnante accusation : « M,ne de Balbi, écrit-elle, était en grande faveur auprès de Monsieur, et Madame partagea, je ne sais jusqu'à quel point, bien entendu, les préférences de son illustre époux 2 ».
1. Cette maison de plaisance dont il subsiste quelques parties se trouvait aux nM 59 etGl de l'avenue de Paris, tout proche le pavillon et le jardin de M"' Elisabeth.