CHAPITRE VII
Le bréviaire du comte de Provence. — Inquiétudes que lui causent les événements. — Dangereuses théories des philosophes. — Efforts de Monsieur pour arrêter les progrès de la Révolution.
— xVide que lui apporte Mme de Balbi. — La faiblesse de Louis XVI. — Mi&sions diplomatiques de la favorite. — Lettre que lui écrit le comte de Provence. — Influence politique qu'elle exerce sur Monsieur. — Jusqu'où allaient ses espérances. — Les mémoires inédits de f héodore de Lameth. — Une curieuse conversation. — Le Parti de Monsieur. — M- de Balbi dans l'affaire Favras. — Une « humeur de chien ». — Pêcheurs de baleines. — Les projets de fuite du comte de Provence. — Départ ajourné. — Mroe de Balbi chargée des préparatifs. — Varennes. — Inexplicables imprudences. — Le départ de Monsieur. — Son travestissement. — MM. Michel et David Forster.
— Incidents de voyage. — Le postillon « la Jeunesse ». — Mons.
— Heureuse surprise. — Relation du comte de Provence. — Mœ# de Gourbillon et Madame. — Elles quittent furtivement le Luxembourg. — M. de Gourbillon, directeur de la poste de Lille.
— Bruxelles. — D'Avaray libérateur.
Ce n'était pas seulement dans le commerce des beaux esprits que s'écoulaient les journées du comte de Provence, et la lecture des poètes de
LA COMTESSE DE BALHl.
l'antiquité ou la traduction des œuvres d'Horace n'absorbait pas uniquement tous ses instants. Sans doute, il se plaisait à cultiver les Muses et ne se lassait pas de lire et de relire les odes et les satires de l'immortel ami de Mécène et de Virgile. Il aimait sa morale aimable et ses préceptes indulgents et s'enthousiasmait pour les strophes fameuses où, avec tant de sagesse, le divin poète nous apprend l'art de vivre. « C'est mon bréviaire! » disait-il en souriant. C'étaient là d'agréables passe-temps auxquels il s'abandonnait avec complaisance, mais qui ne lui faisaient pas négliger des lectures plus sérieuses. Les abus à supprimer, les réformes à introduire, les dangers à éviter avaient été l'objet de son attention, et, par une étude approfondie de l'histoire et de l'économie politique, il cherchait à établir les meilleurs moyens de gouvernement.
Ce n'était pas sans regret qu'il avait vu Louis XVI, dès son avènement, rappeler les anciens parlements, et sa maturité précoce lui avait fait prévoir, dès le début, les menaces d'une révolution prochaine. En dépit des idées voltairiennes qu'on lui a trop facilement prêtées il s'était effrayé à juste titre de la licence des philosophes apportant dans la société l'abus de connaissances incomplètes qui allaient fausser les jugements et
vicier les consciences en créant de trompeuses illusions.
En constatant le mépris publiquement affiché pour tous les principes par les auteurs de tant d'écrits dangereux, il avait prévu les ravages que ceux-ci allaient exercer, il avait compris qu'après s'être efforcés de détruire la religion parce qu'elle est un frein, ils s'attaqueraient de même à l'autorité des rois parce qu'elle leur portait ombrage! Enfin, qu'en prêchant l'égalité des conditions, ces prétendus moralistes n'obéissaient qu'à un égoïsme flagrant, base de leur caractère, ayant pour unique but, sous le vain prétexte de nivellement, d'abaisser tout ce qui s'élevait au-dessus de leur condition.
En vain, le prince chercha-t-il à enrayer la marche des événements, en donnant des gages de libéralisme et en approuvant la revendication des libertés nécessaires. Il avait ainsi rallié autour de lui ceux des novateurs avec lesquels il lui semblait possible de s'entendre, mais ses prévisions s'étaient trouvées bien vite dépassées. La popularité que lui avait valu son renom de bon sens et de sagesse lui avait fait illusion pendant quelque temps; et c'est ainsi qu'il avait formé de nombreux projets en mettant en jeu tous les ressorts de la plus habile diplo-
matie pour remédier à la malheureuse faiblesse qu'il déplorait chez son frère, faiblesse dont l'infortuné souverain devait être la première victime.
Mme de Balbi, dans cette tâche difficile, lui avait été un habile auxiliaire. Cette dernière s'était lancée avec enthousiasme dans la politique qui fournissait un aliment à sa prodigieuse activité et à son goût inné pour l'intrigue. Elle s'y trouvait merveilleusement servie par sa rare facilité d'assimilation, sa rapide perception des affaires et son pénétrant coup d'œil sur les gens et sur les choses. Aussi est-elle l'instrument indispensable de toutes les combinaisons et de tous les projets formés par Monsieur auquel elle va, à maintes reprises, servir d'ambassadrice.
Au mois d'avril 4789, au début de la Révolution, elle suit déjà assidûment, bien qu'elles ne soient pas publiques, les séances des trois ordres réunis pour l'élection des députés aux États généraux.
Dès le mois de juillet 1789, nous la voyons en Belgique, et lorsque, après la prise de la Bastille, le comte d'Artois quitte Paris en toute hâte sur l'ordre exprès de Louis XVI en même temps que les Polignac et les Condé, elle se trouve à Valenciennes, au moment de son passage, elle va le
saluer avec Mn,es de Laval1 et de Boulllers2 et * confère longuement avec lui. De là, elle se rend à Maëstrich, puis à la Haye, où elle reçoit une longue lettre du comte de Provence :
« A Versaillies, ce 17 septembre 1789.
» J'ai reçu, Madame, la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire par M""' de Brunoy3 et j'en avais reçu la veille une qui lui était postérieure, c'est celle que vous m'avez écrite de Maëstrich. Dans la première, vous avez la bonté d'être inquiète sur ce que je vous ai mandé que je suis maigri, je vous supplie pourtant de n'en pas trop prendre d'alarme; il est vrai que je suis fort diminué, mais, comme j'avais à perdre, je ne ressemble pas encore à un spectre, et d'ailleurs je me porte fort bien.
» Mais, ce qui pourrait me donner des alarmes plus fondées, ce serait si vous recommenciez une autre promenade dans cette caverne dont je n'avais jamais entendu parler et qui me parait tenir beaucoup du labyrinthe de Crète
1. Marie-Louise-Élisabeth de Montmorency-Luxembourg, marquise de Laval, morte en 1829.
2. Marie-Catherine de Beauvau, mariée à Louis-Franeois-Régis, marquis de Bouiïlers, mort en 1786.
3. Jeanne-Françoise-Kmilic de Perusse d'Escars, née en 1747, morte en 1823, mariée à Louis-Joseph- Paris de Montmartel, marquis de Brunoy, mort en 1781 .
* ou d'une aventure de romans de chevalerie. Vous sentez bien que si ce misérable flambeau s'était éteint, je n'aurais pu me dispenser de voler à Maastricht et d'entrer dans la caverne bien décidé à vous en faire retrouver l'issue ou à m'y perdre avec vous. Or, comme je n'ai ni talismans, ni armes enchantées, ni enchanteur de mes amis pour me tirer de tout embarras comme ces anciens chevaliers errants, et que d'ailleurs je ne suis plus d'âge ni de tournure à trouver une Ariane qui armât ma main du fil fatal, vous pouvez juger de ce qui me serait arrivé. Mais, plaisanterie à part, quand on interdit aux autres les actions d'une valeur chevaleresque, il ne faudrait pas faire soi-même des entreprises téméraires qui ne peuvent être utiles à personne et où il n'y a à gagner que mal au cœur, comme celle dont je suis bien aise de vous voir tirée. J'espère que vous voudrez bien me pardonner mes impertinentes réflexions en faveur du motif qui les a dictées. Adieu, Madame, je mets à vos pieds l'hommage de mon respect et de tous les autres senliments que vous m'avez permis de vous vouer'. »
« Louis-Stanislas-Xavikr. »
1. Revue de r histoire de Versailles, 1902, page 158, par Paul Fromageot.
MADAME DE BAl.lt i ET MONSIEUR. 185
Les termes mystérieux de celte lettre ne nous renseignent que d'une façon bien vague sur les faits et gestes de M'"0 de Balbi; peu de temps après, on la retrouve à Londres où elle annonce qu'elle va s'installer pour l'hiver avec sa môme amie M,ne de Boufflers. Mais, sans doute, la mission politique dont elle s'est chargée se trouve terminée ou abandonnée et sa présence à Paris redevient nécessaire. C'est la Correspondance de Lescure qui l'annonce à la date du 20 novembre 1789 : « Une intrigue ramène ici la fameuse comtesse de Balbi. Plusieurs abbés veulent qu'elle revienne au plus vite, on force un prince bon et facile à le vouloir. Elle tient peut-être le mot de l'énigme de l'inaction de ce prince.
Le 23 janvier 1790, en effet, nous apprenons, par cette même Correspondance, qu'elle est rentrée à Paris : « La comtesse de Balbi est de retour, ou connaît les hautes relations de cette dame et l'activité de son esprit. Son apparition n'a pas fait plaisir à tout le monde2. »
A qui s'applique cetle dernière phrase? Vraisemblablement à Monsieur, si l'on s'en rapporte à une letlre du 6 février 1790 écrite de Rome par