Ibidem, tome II, page
11. de Vaudreuil 1 au comte d'Artois où il lui déclare que la favorite « est repartie malgré les ordres formels que Monsieur lui avait donnés de ne pas revenir » 2. Et Vaudreuil ajoute cette réflexion au sujet de ce retour qui lui parait grave : « Je crains que la facilité confiante de M. de Galonné ne Tait poussé à s'ouvrir à Mme de Balbi. Si cela ne devient pas très utile, cela peut être bien dangereux; réfléchissez sur tout cela. » L'importance que Vaudreuil semble attacher au retour de la favorite est la meilleure preuve que les intrigues se continuent et queMmc de Balbi, tout entière à ses nouvelles fonctions diplomatiques qui conviennent si bien à son humeur et à ses aspirations, ne reste pas oisive. Personne mieux que cette femme avisée et perspicace n'est plus à même d'entamer des négociations ou de conduire une affaire, elle évolue à l'aise dans les replis
1. Joseph-Hyarinthe-Franeois de Paule, comte de Vaudreuil. né en 1740. Il se distingue à l'armée pendant la guerre de Sept-Ans aux côtés du prince de Soubise et devient un des hommes les plus à la mode de la société Polignac et de l'entourage de Marie-Antoinette. Il émigré avec le comte d'Artois en 1789 et ne cesse jusqu'à sa mort de lui donner les preuves du plus fidèle dévouement. Après la mort de la duchesse de Polignac qu'il avait tendrement aimée, il épousa sa cousine Pauline-Victoire de Vaudreuil dont il était l'aîné de trente ans. A la Restauration, il fat nommé lieutenant général, pair et gouverneur du Louvre; il mourut en 1817.
Lettre de Vawlreuil au comte d'Artois pubiiée par Léonce Pingaud, tome Ier.
d'une intrigue, et elle déploie dans les missions délicates les qualités du plus habile diplomate.
Quel est exactement son rôle au milieu de ces temps troublés, c'est ce qu'il est bien difficile d'apprécier de façon exacte. Ses détracteurs ont prétendu que, dans son ambition déjouer un rôle, elle avait essayé de grouper un parti autour de la personne de Monsieur pour opposer sa popularité du moment à l'autorité de la Cour si fâcheusement ébranlée. Rien ne vient étayer suffisamment cette supposition. Mais, en voyant les événements se précipiter au milieu de cette désorganisation générale qui s'affirmait chaque jour d'une façon plus inquiétante, Anne de Caumont dut plus d'une fois déplorer la pusillanimité et l'inertie opposée par le malheureux Louis XVI à ces vigoureuses attaques.
La vieille monarchie s'effondrait sous les coups des sectaires qui préparaient ouvertement sa chute; toutes les anciennes institutions qui lui servaient de soutien tombaient peu à peu en poussière sous le souffle de la Révolution grandissante et Louis XVI, hésitant et indécis, ne savait ni commander ni sévir. Sans doute, elle dut se dire plus d'une fois qu'une main plus ferme et plus habile était seule capable d'endiguer le courant, et que le comte de Provence possédait les qualités
qui manquaient à son frère pour faire triompher le parti de Tordre et de la sécurité.
Mais, jusqu'à quel sommet prétendit-elle le pousser et dans quelle mesure voulait-elle lui assurer le pouvoir, c'est ce que personne ne peut dire. Ses idées d'ambition, son amour de l'intrigue pouvaient merveilleusement la servir en cette circonstance et il est bien certain que si son but nous apparaît incertain, nous avons la preuve qu'elle organisa maints projets et qu'elle tenta de multiples démarches à Londres et à Paris, mettant toute son intelligence et sa remuante activité au service du prince pour lequel elle eut peutêtre un instant tous les désirs et toutes les ambitions!
Une scène racontée par Théodore de Lameth1,
1. Papiers inédits de Théodore de Lumelli, tome Ier, F.FR. Nouvelles acquisitions 1387. Manuscrits. Bibliothèque nationale.
Théodore de Lameth né en 175G, mort au château d'Osny (Seineet-Oisc) en 1854, fut nommé colonel du Royal-Étranger en 1778 à son retour d'Amérique où il avait pris part avec ses deux frères à la guene de l'Indépendance. D'abord étranger aux événements de la Révolution, il est élu en 1790 député à l'Assemblée législative où il siégea à droite dans les rangs de la minorité pactisante des idées libérales et de la constitution de 1791. Il se voit bientôt contraint d'émigrer et ne rentre en France qu'après le 18 brumaire. Bien qu'il fut maréchal de camp avant la Révolution, il n'obtint pas d'avancement en 1814 et fut mis à la retraite. 11 ne pritaucune ]>art aux affaires publiques ni sous l'Empire ni sous la Restauration.
Son frère Charles de Lameth, né en 1757, mort en 1832, maréchal de camp comme lui, puis président de l'Assemblée nationale,
dans ses fragments de mémoires encore inédits, nous la montre engageant dès l'époque de rassemblée des notables une action de propagande en laveur de Monsieur et envisageant avec sang-froid toutes les hypothèses même les plus graves et les plus grosses de conséquences :
« Pendant les notables, j'allais chez Mme la comtesse de Balbi, dame d'atours de Madame, comtesse de Provence, qui, par la volonté du prince jjossesseur de ce palais, tenait un grand état au Luxembourg. Elle était seule avec le comte de La Châtre, depuis duc, premier gentilhomme de la chambre de Son Altesse Royale et colonel de son régiment de dragons.
» A peine j'étais entré, que Mme de Balbi me dit :
» — Hé bien, M. de Lameth, que pensez-vous de tout ce qui se passe?
» — Voulez-vous, Madame, parler des notables, sans respect pour le Roi, sans pitié pour le peuple?
» — Mais que voulez- vous, vous savez comme on
avait essayé vainement de s'opposer à la déchéance de Louis XVI. Après avoir émigré il obtint à la Restauration le grade de lieutenant général.
Le troisième, Alexandre de Lameth après avoir suivi avec distinction les mêmes carrières que ses frères, se fit remarquer par l'ardeur avec laquelle il fit l'abandon de ses privilèges dans la nuit du à août. Il émigra en 1792 et fut nommé député sous la Restauration mais il siégea constamment à l'opposition de gauche.
parle du Roi; quand on a besoin demonnoye dans un cabaret, on jette un écu sur la table en disant : changez-moi cet ivrogne.
» — Madame, dans un cabaret, un ivrogne peut dire une grossièreté, mais y a-t-il de l'écho pour celle qui ne peut qu'indigner ?.
» — Cependant, monsieur de Lameth, le Roi est incapable.
» — Peut-être, Madame, a-t-il manqué quelque chose à son éducation quant aux formes et pour la haute situation qui l'attendait; mais, quant à l'instruction , il a refait son éducation et y ajoute tous les jours ; il a du jugement, il est bon, n'a aucun défaut important, tandis qu'il a des mœurs; il ne rêve que le bonheur de la France ei serait heureux de lui offrir tous ses sacrifices. Pourquoi ceux qui l'entourent ne profiteraient-ils pas de si heureuses circonstances. Pourquoi dans les notables, ce qui appartient aux deux premiers ordres de l'État ne voit- il pas la situation du pays, n'est-il pas inspiré par de hautes pensées, de généreux sentiments?
» — Mais monsieur de Lameth, je vous assure que généralement on pense qu'il ne peut pas rester là.
» — Quoi, le Roi perdrait le trône?
» — Lisez l'histoire et vous verrez de ces événe-
ments, mais enfin si cela arrivait à qui pensezvous qu'on peut donner la régence.
» — Madame, quelle supposition! le Roi est jeune, il a une bonne santé, et la conduite qui la conserve.
» Avec impatience :
» — Si je veux la faire I
» — Quelque répugnance que j'aie à m'y arrêter, puisque vous l'exigez, Madame, je répondrai que les usages du royaume, dans ce cas supposé* donnent la régence à la Reine ou au premier prince du sang; que la question principale étant la conservation de l'enfant royal, quand nous n'aurions pas toutes les garanties qui existent dans les qualités de Sa Majesté, elles se trouveraient encore dans les entrailles et l'orgueil d'une reine- mère. Mon opinion est donc que la régence devrait lui appartenir.
» — Ce ne serait pas l'avis de vos frères ni de vos amis!
» — Vous vous trompez absolument sur mes frères qui ne dépendront jamais que de l'intérêt de leur patrie et je le crois aussi sur nos amis.
» Alors le comte de La Châtre, qui était resté absolument silencieux, se leva et prononça ces propres paroles :
» En tout cas, si cela arrive, je me charge de
ramener l'Autrichienne chez elle avec cinquante dragons de mon régiment. Je lui répondis :
» — Et moi, La Châtre, je connais un homme qui pourra bien t'en empêcher avec cinquante cavaliers du sien.
» On annonça à ce moment M. de Jaucourt, ajoute M. de Lameth, dont l'arrivée mit un terme à cette conversation. »
Sans doute, on peut conclure de ce curieux récit que le salon de M,,,P de Balbi pouvait bien être un des centres de ralliement du parti de Monsieur à cette époque où la Cour elle-même était un foyer d'intrigues, mais cette impétuosité dans l'expression de sa pensée ne permet cependant pas d'aller jusqu'à croire qu'elle ait poussé le prince à essayer d'usurper une place qui n'était pas la sienne.
On a voulu prétendre que le comte de Jaucourt et la favorite s'étaient étroitement alliés pour entourer le comte de Provence et prendre sur lui assez d'influence pour le diriger à leur gré; c'est une légende que rien ne prouve. La Correspondance secrète1 semble insinuer à !a fin de l'année 1789, que le retour de Mn,p de Balbi pour-
L Corresi>ondance secrète de Lescwe, lettre du 10 décembre 1180, tome 11, page 408.
MADAME DK BALBl ET MONSIEUR. 193
rait gêner les assemblées secrètes qui se tiennent au Luxembourg et «dont l'abbé Maury et d'autres députés de cette trempe sont l'âme et les orateurs. »
Il est même bien difficile de dire quel fut le rôle de M,uc de Balbi dans l'affaire Favras1. On a raconté qu'elle n'avait pas approuvé Monsieur dans ses protestations de libéralisme, la chose est fort possible, mais c'est une opinion qui n'est basée sur aucun témoignage probant 2.
Celle déplorable affaire est restée trop obscure pour qu'on puisse se prononcer en connaissance de cause sur le fond et pour pouvoir juger équitablement la conduite du comte de Provence en cette circonstance. Rivarol a raconté qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres de Louis XVI et qu'il lui en avait cruellement coûté de se soumettre à ses injonctions. En tout cas, on peut répondre à ceux qui lui ont reproché sa démarche à l'Hôtel de ville, que le fait de reconnaître Favras pour son mandataire n'aurait pu, loin de sauver ce malheureux,
1. Thomas Mahi, marquis do Favras, né à Blois en 17i">, lieutenant des Suisses de la garde de Monsieur. On sait qu'accusé d'être le chef d'un complot ayant pour but d'enlever Louis XVI pour le mettre à la tête d'une armée contre-révolutionnaire, il fut condamné à mort et exécuté le 19 janvier 1790. 11 avait épousé la fille du prince d'Auhnlt-Schauenbourg.
2. Voy. Dictionnaire des grandes choses qui ont rapporta la Révolution.
194 LA ( OMTKSSK DK BAI.BI.
(jue le compromettre davantage, car la popularité de Monsieur était déjà trop atteinte pour que sa protection put être un appui. On oublie que c'était lui, bien au contraire, dès le jour de l'arrestation de Favras, qu'on désignait couramment comme chef du prétendu, complot et que son intervention aurait pu faire courir les plus grands dangers à Marie-Antoinette et à Louis XVI.
Enfin, en admettant même que Mnle de lïalbi ait pu flatter les instincts d'ambition de son prince au point de nourrir l'espoir secret de le voir supplanter son frère sur le troue de France, elle dut s'apercevoir bien vite que ce trône était trop peu solide pour qu'il fût possible de le désirer et que la couronne dans un pareil moment n'était guère enviable.
Tant que Marie-Antoinette était restée stérile, et même après la naissance de Madame Royale, Mn,p de Balbi avait pu espérer que le comte de Provence serait un jour l'héritier naturel de Louis XVI. Une lettre en effet de la marquise de Bombelles 1 à son mari nous apprend que la favorite, d'ordinaire si maîtresse d'elle-même ne parvint pas à dissimuler son dépit lorsqu'elle apprit le 22 oc-
1. La marquise de Bombelles était dame pour accompagner M'"» Llisabeth.
tobre 1781 que la reine venait de donner le jour à un dauphin et qu'elle montra en cette circonstance une « humeur de chien 1 ». Mais près de dix années s'étaient écoulées depuis cette époque el les temps hélas, étaient bien changés!
Vainement, pard'habiles et tentantes promesses, Monsieur avait reconquis Mirabeau aux intérêts de la Cour : l'attitude hésitante de Louis XVI et la marche de plus en plus rapide des événements qui le débordaient avait rendu stériles toutes ses tentatives, et il reconnaissait avec douleur que ses pronostics politiques allaient se réaliser plus tôt encore qu'il ne l'avait redouté!
« Mon frère, disait- il en soupirant, est versatile parce qu'il est faible, il jette sa confiance comme un pécheur de baleine jette le harpon, mais au lieu de tirer le poisson, c'est le poisson qui le tire2 ».
La comparaison n'était que malheureusement trop exacte mais, s'il n'approuvait pas la politique de son frère, le comte de Provence ne lui gardait pas moins la môme affection, et, bien que décidé à quitter la France, ce fut la crainte de nuire à l'exécution des desseins de Louis XVI et de Marie-
1. Archives de Versailles. E 432. Voy. Histoire de Marie-Antoinette, par Max. de la Kocheterie, 2 vol. Perrin 190Ô.