‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 94 sur 206 · Souvenirs du comte de \euilly, page · texte numérisé non relu

Souvenirs du comte de \euilly, page

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sait, on se poussait, et nous apprîmes que les princes étaient chez l'Électeur où nous allâmes aussitôt. Les salons y étaient pleins, comme le spectacle à une première représentation. Un quart d'heure après, les princes parurent : l'Électeur, ainsi que sa sœur, entrèrent après eux. Monsieur, l'air rayonnant de bonheur, nous confirma la nouvelle et nous dit que, dès que le courrier qu'il attendait serait arrivé, son frère et lui partiraient pour aller joindre le Roi, et qu'immédiatement après, l'armée se mettrait en marche. Des transports, des acclamations de joie lui répondirent. Oubliant les lois du respect, de l'étiquette, on se précipita au cou des princes qui se prêtèrent avec indulgence à ces démonstrations; ils furent embrassés par tous ces gentilshommes.

» L'Électeur ne l'échappa pas non plus. Il n'y eut pas jusqu'à la princesse, toute vieille et laide qu'elle était, qui ne fut baisée et rebaisée. Jamais, elle n'avait dû se trouver à pareille fête! » Mais, le lendemain, le courrier apportait à Monsieur un démenti à l'heureuse nouvelle. C'était encore une illusion envolée et il en fut, hélas, trop souvent ainsi! Cependant, malgré tout, le sentiment du devoir, la courageuse obstination dan la fidélité soutenaient les émigrés, enflam-

ï'1'2 LA COMTESSE DE BAJ.B1.

maient leur courage et les rendaient prêts à tout tenter et à supporter toutes les épreuves.

Si l'union était complète pour acclamer les princes, elle se manifestait moins dans les rangs de- Tannée royale. Toutes ces compagnies, entièrement composées de gentilshommes et d'officiers accourus pour être soldats, manquaient d'entente. L'obéissance élait difficile à obtenir. On ne marchait bien qu'au feu, tous étaient prêts à se battre mais voulaient ignorer les corvées et se dispenser des obligations pénibles que jamais, jusque-là, ils ne s'étaient astreints à remplir.

En même temps qu'ils ont apporté à l'étranger leurs passions et leurs exigences, ils n'ont abandonné ni leurs goûts ni leurs habitudes, et Coblenlz se métamorphose en un petit Versailles car les femmes ont suivi leur mari ou leur amant et continuent le jeu des intrigues. La cour de Louis XVI et de Marie-Antoinette est vide et délaissée, celle qui se forme autour des princes devient au contraire, en quelques jours, nombreuse et brillante. « Jamais, nous dit d'Avaray, à l'époque la plus florissante du règne, l'aflluence n'avait été aussi grande. »

C'est avec une sévérité de plus en plus grande qu'on juge les retarladaires et l'appellation méprisante de « monarchien » appliquée à ceux qui con-

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tinuent à fréquenter les Tuileries deviendra bientôt répithète la plus injurieuse. « Mon fils », écrira le maréchal de Broglie 1 à son fils Victor 2, resté en France, qui cherche à lui taire approuver ses idées libérales, « si les coups de bâton pouvaient s'écrire, vous liriez ma lettre sur votre « dos!3 »

Mais, si Coblentz est devenu le quartier général de Témigration et si, à l'instigation des deux princes, la capitale de l'Électeur Clément- Wenceslas devient peu à peu un petit Versailles, ce n'est point parce qu'elle rappelle son architecture et ses splendeurs. La ville est petite et vilaine, et, à l'exception de la rue du Rhin, de la place Verte et du quai du Rhin, les rues sont tristes, obscures et étroites. Un pont volant circule perpétuellement entre les deux rives du Rhin, on s'y fait transporter à pied, à cheval et èn voiture.

Au delà du fleuve, sur une grande place s'élève la résidence dont la façade principale com-

1. Victor-François, duc de Droglie, né en 1718, nommé maréchal de France à V2 ans, ministre de la guerre en 1781), mort à Munster en 1804, âgé de 80 ans.

2. Claude-Victor de Broglie né en 1758 qui fit la guerre d'Amérique comme colonel en second du régiment de Saintonge. Député de la noblesse il s'était réuni au Tiers État et votait avec le parti libéral. Maréchal de camp à l'armée du Rhin il se vit bientôt destitué comme suspect, puis arrêté, condamné à mort et guillotine à 37 ans le 27 juin WM.

3. Tagebuch des Kurfiirstlichni Oberhofmarsvhaite Grafen von Wahlcch:

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mande le cours du ileuve. Un escalier monumental, aux majestueux degrés de marbre1 , descend jusqu'à la rive au milieu de jardins et de parterres qu'encadrent de chaque côté d'épaisses masses de verdures. Nouvellement construit sur les plans de l'architecte français Peyre, c'est un immense palais qui rappelle Versailles par son aspect pompeux et ses vastes proportions. Un haut portique à huit colonnes ioniques occupe le corps central et vient rompre la monotonie de cette longue construction à deux étages percés chacun de trente-sept fenêtres, couronnée de balustres et terminée à ses extrémités par deux ailes importantes. L'aménagement est des plus luxueux et Clément- Wenceslas, qui a présidé à sa construction, pour remplacer l'ancien Burg, datant du xme siècle, l'occupe seulement depuis 1786 2.

A part ce luxueux palais et quelques beaux hôtels que possèdent les grandes familles de l'Électorat, les habitations sont modestes et dépour-

1. Cette décoration a été modifiée lors de rétablissement du quai qui borde le Rhin,

2. Le château avait été commencé en 1778; malgré ses successives tran formations, son aspect est resté à peu près le même qu'autrefois. Aménagé en hôpital en li9t, il devint plus tard une caserne jusqu'à ce que Guillaume Ier lui rendit sa première destination, « Kaiser Schloss » après l'avoir fait restaurer en 1845 pir l'architecte Siuber. 11 a été longtemps habité par l'impératrice Augusta laquelle un monument commémoratif a été élevé à Coblentz.

vues de tout confortable. Pour loger le flot d'émigrés toujours grandissant, les petits bourgeois de la ville se hâtent de faire aménager dans leurs appartements des chambres qu'ils s'empressent de louer aux nouveaux arrivants.

On en est encore aux beaux jours de l'Émigration, on est si plein de foi dans l'avenir, si assuré d'un succès prochain que nul ne songe à marchander ou à se plaindre du prix élevé des loyers et de la cherté de la vie. Pour 25 carolus par mois, on se procure le loyer, le coucher et le linge ; les petites bourses trouvent à se loger dans des conditions plus modestes pour 20 et même pour 10 carolus; mais les grands seigneurs doivent se résoudre à payer des prix bien autrement élevés; pourMmcdePolastron,quia une très belle maison chez M. Grant, la pension s'élève à 40 carolus. Et il en est de môme pour Calonne logé chez Sugel dans le quartier du Rhin1. Tout cela n'est rien auprès du prix des hôtelleries, et l'hôtel Bellevue, qui vient de s'ouvrir près du pont du Rhin, a des tarifs si élevés que l'ancien ministre de Louis XVI a dù renoncer à l'habiter.

Les domestiques deviennent introuvables et on donne des gages très élevés à tous les « maître

1. Al. Dominicus. Coblenz unter dcm letzten Kurfursten von Trier Clemens Wenceslaus.

Jacques » et à toutes les soubrettes allemandes qui comprennent quelques mots de français1. Le bois, le charbon se vendent au poids de l'or et les moindres denrées atteignent un prix inabordable. C'est que Taffluence augmente chaque jour et qu'en quelques mois, de juin 1791 à février 1792, trois mille Français sont venus prendre domicile dans la ville2.

Mais si le commerce trouve son compte à cette subite augmentation de population, la moralité et la tranquillité n'y gagnent guère; les jeunes seigneurs ont apporté de Versailles des mœurs relâchées, des allures insolentes, des habitudes de débauche et une indifférence religieuse auxquelles sont peu faits les habitants de Coblentz. Les duels se multiplient et toutes les nuits les rues sont le théâtre de quelques rixes. Beaucoup de séduisants jeunes nobles vont semer le déshonneur dans des familles respectées et, dans un plus humble milieu, on voit se produire les mêmes fâcheuses aventures. Les valets venus de France suivent les traces de leurs maîtres! 3

Le bon Électeur gémit de pareils désordres,

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