Al. Dominieus. Coblentz miter Cfemens Wencedaus
et s'afflige de voir que l'exemple part de haut ; mais, lorsqu'il se hasarde à risquer timidement quelques observations sur l'attitude du comte d'Artois près de Mu,e de Polastron, on lui répond que jamais le prince n'a été plus rangé que depuis qu'il a une maîtresse en titre. Clément- Wenceslas est trop indulgent du reste pour tenir rigueur à ses neveux, il leur pardonnera leurs faiblesses et continuera à leur ouvrir sa bourse et à leur donner sans compter. Lorsque, après leur départ, il devra dépenser 60,000 francs pour remplacer 800 douzaines de serviettes disparues et commander une nouvelle argenterie dont une centaine de couverts ont été égarés à Schônbornlust, il ne se plaindra même pas de ce prodigieux gaspillage domestique. Son unique but est au contraire non seulement de leur venir en aide, mais de les combler de toute manière et d'aller au-devant de leurs désirs. Pour tous les Français, en effet, il supprime les octrois, et les péages et, lorsque le poisson devient trop cher, il donne une dispense générale du maigre pour tout le carême.
Il n'est pas d'attention que Clément- Wenceslas n'ait pour ses deux neveux et, deux fois la semaine, le jeudi et le dimanche, il donne une grande réception à laquelle se rendent tous les Français marquants réfugiés dans la ville.
Au jour dit1 on se rassemble à 7 heures du soir dans une très belle galerie où l'Électeur fait bientôt son entrée avec le comte de Provence et le comte d'Artois. Tous trois font le tour du cercle, parlant à toutes les femmes et disant à chacun un mot gracieux. Au bout d'un quart d'heure, ils se mettent au jeu. Il y a généralement trois parties, le comte d'Artois joue à l'hombre avec la princesse Cunégonde, puis l'Électeur, le prince Xavier et Monsieur font les deux autres parties qui sont « des tressept médiateurs », avec les ministres, les ambassadeurs et leurs femmes. Les dames s'installent en cercle, assises autour des princes et on leur passe des verres de sirop, d'orgeat et de limonade. L'usage, du reste, veut qu'on aille faire sa cour à chacun des princes en allant se placer près de leur table, les femmes peuvent venir s'asseoir, mais les hommes restent debout; puis, lorsqu'on y est resté une demi-heure environ, on fait une profonde révérence à l'Électeur et à la princesse et l'on va en faire autant aux autres. On se retire alors, soit dans les salons où Ton ne joue pas, soit dans la galerie où l'on va faire une visite à la « Dame de Cour » qui se tient à une table à l'autre bout de la salle.
1. Die atis de la vie (Vune femme pendant CémU/ration : Adélaïde de Kerjean, marquise de Falaiseau. Paris, Pion, in-8°.
Derrière le cercle de femmes assises, c'est une affluence de Français qui se pressent et se précipitent pour voir les princes « avec un intérêt et une curiosité attendrissante ». Les princes sont en uniforme, et toute la Cour est de même, ils se montrent avec tous « d'une honnêteté extrême et pleins d'affabilité ».
Le mardi, c'est le tour des princes qui, ce jourlà, donnent à dîner chez eux et reçoivent immédiatement après. On se rassemble à deux heures, les princes arrivent, font leur tournée, puis on passe dans la salle à manger. L'usage est de ne se point servir et de prendre ce qu'on vous apporte à chaque instant, un plat vous est présenté par des valets de pied dont le nombre est calculé de façon à ce qu'il y en ait au moins un pour deux convives, après le dîner, on passe dans une autre salle pour y prendre le café.
Chez les princes, il y a moins de gravité que chez l'archevêque, on parle davantage, on a l'air plus chez soi. Après le dîner et le café, on se met au jeu, la foule arrive, et on présente les hommes et les femmes qui ne Pont pas encore été.
Car, en arrivant à Coblentz, le premier soin de chaque émigré est de se faire présenter à Leurs Altesses Royales. Le maréchal de la Cour, Schmitz, est chargé de viser tous les passeports à l'arri-
vée et «le prendre les dispositions nécessaires1.
Avec le comte de Provence, dont la dignité conserve toujours une certaine hauteur, cette formalité se fait rapidement : « C'est bien » se contente-t-il de dire généralement, avec un signe de tète approbatif, et parfois il ajoute : « Je suis bien content de vous revoir ici ».
Avec le comte d'Artois, porté davantage à la familiarité, la réception est plus cordiale. Le prince se laisse aller aux manifestations de bonté de son cœur et a souvent des mots aimables : « C'est avec grand plaisir que j'ai signé votre brevet », dit-il gracieusement, ou encore : « Vous ferez comme les vôtres, j'en suis certain ». Ces paroles sont les plus précieux des réconforts; le comte d'Artois est adoré, sa figure ouverte, son air affable et ses mots heureux entraînent vers lui. Monsieur, plus imposant et plus froid, n'excite pas autant d'enthousiasme. Quant à l'archevêque, il a pour ses deux neveux une égale tendresse, et il règne entre eux trois la plus parfaite harmonie.
Le samedi, on s'assemble chez le grand chambellan, qui a une très bellemaison sur la Moselle; on y voit tous les Allemands et la plupart des Français.
Pour les matinées, on les passe chez soi; dans
l. Journal du comte Boon de \\aldeck.
LA CAPITALE l)V. L ÉMIGRATION. 231
la journée, on se promène à pied ou à cheval sur la route de Bonn, comme au bois de Boulogne et aux Champs-Élysées, ou bien on se rend au café du Sauvage ou aux Trois-Gouronnes, où se débitent les cancans et où se racontent toutes les nouvelles.
Là, dans l'inaction et l'ardeur des causeries, les esprits s'exaltent, on voue à l'exécration les « monarchiens royalistes » d'esprit modéré et on acclame le comte d'Artois qui personnifie les revendications et les tendances « des irréconciliables, on se raconte les derniers bons mots et les plus récents scandales, car, même dans l'exil volontaire, la chronique ne chôme pas. Le soir, on se réunit pour souper, mais les hommes y sont toujours en majorité et le repas se ressent de la rigueur des temps, car le menu est fort simple, il se compose d'une omelette, d'une salade, d'un plat de poisson ou de viande et deux plats de dessert.
La misère générale va bientôt faire du reste, réduire encore ce modeste ordinaire, mais, à ce moment, c'est la période joyeuse de l'émigration et tout ce monde insouciant et léger ne soupçonne pas même un instant les tristesses et les douleurs que l'avenir lui réserve.
Nombre de jolies femmes sont là qui rouvrent leur salon, Mme de Caylus, M,ne d'Autichamp, la duchesse de Guiche, la princesse de Nassau,
Mtnt' de Calonne, M,ne de Poulpry et Mmc de Lage. Chez toutes, on rit, on cause avec insouciance, le salon des deux dernières compte parmi les plus recherchés. Aucun prince n'en fait la gloire, mais M. de Calonne 1 le fréquente assidûment. « Il était difficile, a dit de lui Mme de Boigne 2 , d'être plus aimable, meilleur enfant, plus léger et plus menteur. » Mais il semble qu'à la Cour de l'Électeur, on ne lui ait pas trouvé ces qualités de séduction et de charme. « Il arriva, dit le comte de Waldeck, avec sa femme3 et sa sœur M01*" de Valicourt, accompagnée de ses deux filles merveilleusement belles. Près d'elles, leur oncle, si laid, lit l'effet d'une vieille momie ou tout au moins d'un automate de papier mâché 1 ».
Certaines belles dames pourtant se montraient moins sévères que le grand maréchal de la Cour de l'Électeur : régulièrement chaque soir l'ancien
1. Charles-Alexandre de Calonne, né en 1734, à Douai. Contrôleur général des finances en 1783; après l'Assemblée des notables en 1787, il est forcé de révéler le délicit qu'il avait jusque-là dissimulé et il est exilé en Lorraine. Il émigré à Coblentz, puis en Angleterre et ne rentre en France que sous le Consulat. Il mourut à Paris en 1802. Sa légèreté et sa faiblesse sont suffisamment connues pour qu'il soit superflu de les rappeler ici.