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LES INDUSTRIES MÉTALLURGIQUES

A.— Avant la guerre mondiale.

Hartley WITHERS a une expression presque intraduisible et imagée pour parler des relations internationales des industries de guerre : « the international ring » ; littéralement le cercle international; que l’on peut rendre à peu près par : « la chaîne internationale ». ET

En effet, les industries de guerre forment, au-dessus des frontières politiques, une chaîne inintérrompue, une chaîne aux maillons solides que rien ne peut rompre, ni dans la paix ni dans la guerre.

La métallurgie est depuis toujours cosmopolite, et certains scandales d'avant la guerre ont signalé à l'attention des peuples, qui n’v ont pas assez pris garde, son indifférence réelle au patriotisme.

Les magnats eux-mêmes, qui se coudoient dans les conseils d'administration bariolés d’Allemands, d’Anglais, d’Italiens, d’Améri-

cains, de Français, sont à l’occasion de proches descendants d'étrangers au pays qui est devenu leur patrie profitable: ils sont souvent

alliés à des parents installés de l’autre côté es

de la frontière; et il arrive même qu’il soit

difficile de connaître l’origine exacte de pus ue

sants parvenus.

Les DE WENDEL, famille considérable qui

joue un rôle primordial dans les destinées de la France, sont originaires de cette Allema-

gne que le nationalisme représente comme l'ennemi héréditaire de la France.

Ils sont issus de Jean-Georges de WENDEL,

né à Coblence, colonel d’un régiment de Cra- Fe vattes de l’empereur Ferdinand IIT, empereur d'Allemagne de 1637 à 1657; et de Christian

de WENDEL, son fils, officier sous Charles IV

(de Lorraine, qui faisait alors partie du Saint- Empire Germanique). Le petit-fils, Jean-Martin, achète en 1704 les Etablissements Le- … comte, à Hayange, et en 1705 la seigneurie

d’Hayange, que lui vend le roi de France,

Louis XIV. A sa mort, en 1737, sa fortune était évaluée à 700.000 livres, qui, selon lesti-

mation des monnaïes par M. le vicomte G.

D'AVENEL (Histoire de la Fortune française), .

représentent environ 10 millions de francs ac-

tuels. Son fils aîné, Charles, lui succède, et la. fourniture de munitions est la spécialité de la …

maison durant tout le siècle. II meurt en 1784,

et sa veuve, née Marguerite d'HAUSEN, prend la direction. La maison est peu atteinte par … la révolution. Ignace de WENDEz, fils de Char-

ne

les, officier d’artillerie, crée les manufactures d’armes de Charleville, celles de Tulle, les fonderies de canons d’Indret, les forges de Berchivé, et s'associe à de SÉRILLY pour fonder le Creusot. Le gendre de Charles de WENDEL, de BALTHASAR, est lieutenant-colonel au régiment suisse de Diesbach. Ignace, à la Révolution, émigre, et se réfugie au Luxembourg (1793), puis en Saxe. François, l’un des fils d’'Ignace et élève de la Marine à la Révolution, émigre et sert comme officier dans l’armée de Condé, de 1795 à 1801, passe au service de l’Autriche jusqu’en 1804 et ne rentre en France qu’en 1808. Les biens de la famille de WENDEL sont séquestrés, mais administrés - par la veuve de Charles de WENDEL, qui, seule, n’émigre pas. Ils sont vendus, maïs rachetés en assignats sans valeur par Charles AUBURTIN cadet, au nom de Charles et François de WENDEL, petit-fils de la veuve de WENDEL et fils d’Ignace ; et au nom également de leur beau-frère Jacob de la CoTTiÈRE, lesquels laissent un quart à de BaL- THASAR, résidant à ce moment à Hombourg près Francfort-sur-le-Mein. Charles et François prennent la direction de l'affaire en 1802. Moyeuvre est acheté en 1811. François meurt en 1826. Sa veuve succède, mais la direction est assurée par le gendre, de GARGAN, aïdé de Charles. De GARGAN meurt en 1851 et Charles dirige seul. II meurt en 1870. Les usines et intérêts situés en France sont constitués en société française en juillet 1871, sous le nom

de « Les Petits-Fils de François de Wendel », . |

avec le baron de GARGAN et Robert de WEN- DEL comme gérants. L’autre partie devient allemande, gardant le nom de « Société de Wendel et Cie ». Il est très remarquable que lhistoriographe de la maison, auquel la plupart des détails sont empruntés, M. H. GRraN- DET, ait intitulé son ouvrage : « Monographie d’un Etablissement métallurgique sis à la fois en France et en Allemagne » (Chartres, 1909).

Les de WENDEL sont donc incontestablement d’origine allemande, ont servi l’Allemagne contre la France, descendent d’émigrés qui ont porté les armes contre la République tandis que leur maison fournissait des munitions aux soldats révolutionnaires.

MM. de WENDEL se sont montrés aussi bons Allemands qu’ils s’affirment bons Français.

M. GRANDET écrit, en effet : « MM. de WENDEL ont aliéné une partie de leur liberté en entrant dans le grand syndicat allemand, Stahlwerksverband; scrupule légitime d’être le seul obstacle à la constitution de ce syndicat ardemment désiré par tous leurs confrères, préconisé par la presse et encouragé alors par le gouvernement allemand. » (Op. cit., p. 99)

En revanche, les charbonnages d’Orange- Nassau ont été acquis par les de WENDEL.

grâce à une émission de 16 millions de marks prise par la Deutsche Bank.

Aujourd’hui, M. François de WENDEL, né à Paris, le 5 mai 1874, marié à Mile HUMANN, fille du vice-amiral, ingénieur civil des Mi-

nes; est sénateur de Meurthe-et-Moselle, régent de la Banque de France, président du Comité des Forges, vice-président de l’Union des Industries Métallurgiques et Minières, gérant de la Société de Wendel et Cie et de la

Société Les Petits-Fils de F. de Wendel et Cie.

M. Guy de WENDEL, né à Paris le 22 avril 1878, marié à Mile ARGYROPOULO, fille d’un colonel grec, est sénateur de la Moselle, administrateur des Chemins de fer de l'Est, gérant de la Société Les Petits-Fils de F. de Wendel et Cie, fondé de pouvoirs de la Société de Wendel et Cie.

M. Humbert de WENDEL, né le 3 février 1876, est membre du Comité des Forges, administrateur de la Banque de l’Union Parisienne, gérant de la Société de Wendel et Cie et de la Société Les Petits-Fils de F. de Wendel et Cie.

M. Maurice de WENDEL, né à Paris le 28 février 1879, marié à Mile des MONSTIERS-MÉRIN-

VILLE, est membre du Comité des Houiïllères,

administrateur de l'Union des Mines, gérant de la Société de Wendel et Cie et fondé de pouvoirs de la Société Les Petits-Fils de F. de Wendel et Cie.

On voit l'influence inquiétante que représente la famille de WENDEL, qui s’appuie en outre sur de nombreuses et importantes parentés, notamment les de Monraitcu (M. le comte Hubert de Monraicu est député de Loire-Inférieure). |

La figure de SIR ZACHARIE-BASIL ZAHA-

ROFF est plus mystérieuse et plus cosmopolite. Ua On a écrit beaucoup au sujet de ZAHAROFF, qui, bien que disparu, semble-t-il, de la scène … politico-financière, est encore vivant. La biographie la plus sûre est l’œuvre de Richard : LEWINSOHN, spécialisé dans le genre et dont les renseignements prouvent une connaissance approfondie des milieux financiers.

Zacharias Basileios ZAHAROFF, fils de Basi- : leios ZAHAROFF et de sa femme Hélène, tous deux d’origine grecque, est né le 6 octobre 1849, dans la paroisse de Moughla, au sudouest de l’Anatolie, en Asie Mineure. Sa jeunesse est agitée. Directeur intéressé de la mai son de commerce d’un de ses oncles maternels, il quitte brusquement Constantinople, où elle était installée, emportant largent qu'il es time lui être dû par son oncle, et se réfugie à Londres; il y est arrêté, mais acquitté. I revient en Grèce, à Athènes, et s’y lie avec = SKOULOUDIS, le futur chef de la politique

grecque. Après diverses aventures, ZAHA* ROFF est, sur la recommandation de SKou- LOUDIS, nommé représentant général de la maison d’armements anglaise Nordenfeldt, le 14 octobre 1877. Et alors commence la prestigieuse carrière de ZAHAROFF, magnat des armements. Il vend aujourd’hui à ses compatriotes du Pirée, le lendemain aux gens du Bosphore, ennemis héréditaires et oppresseurs de la liberté grecque. Puis, un beau jour, ce commerçant réussit à négocier la fusion de

la Nordenfeldt Guns and Ammunition Co.

ltd. avec la Maxim Gun Co. sous le nom de . Maxim Nordenfeldt Guns and Ammunition Co (1888). Mais l’entente ne dure pas longtemps entre Torten Wilhelm NORDENFELDT et Hiram Maxim; en 1890, NoRDENFELDT abandonne la société, qui reste entre les mains de MaAxIM, avec ZAHAROFF comme conseiller commercial. ZAHAROFF continue de vendre en Russie, en Espagne, partout, fréquentant les grands de ce monde et les bureaux. Sa vie d’affaires se double d’aventures, et il n’en est pas de romanesque plus que sa liaison avec Maria del PILAR, duchesse de VILLAFRANCA, cousine du roi d'Espagne. C’est en Suisse, dans le train de Paris, qu’il fait la connaissance de la belle Espagnole, et cette passagère rencontre est devenue un intime attachement, Etrange complexité du cœur humain ! Sans doute, l’appui de la duchesse est précieux pour obtenir des affaires; ZAHAROFF devient le fournisseur préféré de l’armée espagnole, accroissant de façon considérable sa fortune et fondant solidement sa réputation; mais on ne saurait nier la profondeur des sentiments qui font qu’en 1925, après la mort du duc, la duchesse de VILLAFRANCA, princesse de Bour- BON, épouse sir Basil ZAHAROFF.

En 1897, la Maxim Gün Ammunition Co.

. est rachetée par la Vickers, et peu à peu cette puissante firme devient, au point de vue financier, la maison Zaharoff. A la veille de la guerre mondiale, la Vickers tient la seconde

CR

pas été livrées à la publicité. .

ZAHAROFF, à cette époque, a un Hôtel Pas ris: il est intéressé à de grands jour aux à côté des représentants de la maison Roth child: 5. influent à Saint-Pétersbours à

FPE

nière année de la guerre, le roi d'age

Le 350 juin OL8, il est créé grand-offic la Légion d'honneur, et un an plus tard reçoit la grand’croix de la Légion d’ho

Peu de temps après, la grand’croix de 1 de PEmpire Britannique vient, en lui con rant le titre de « sir », l’'annoblir : il est b ronnet, | |

Etonnante carrière d’un des plus importants magnats des industries de guerre, d’origine grecque, citoyen anglais, naturalisé français, vivant dans tous les pays d'Europe et quelques pays du proche Orient !

Et ce sont là les hommes qui ont la haute main sur les défenses nationales: ce sont les fournisseurs patentés du patriotisme.

Il est vrai que les industriels de guerre,

même lorsqu'ils sont de sang moins mêlé,

d'existence moins cosmopolite, n’en témoignent pas pour cela de plus de souci pour leur pays.

Les KRUPP sont Allemands. La famille fût établie durant de longues générations à Essen, tirant sa fortune, d’ailleurs modeste, du commerce. Lorsque Friedrich Jodocus KruPP mourut en 1757, sa veuve, née ASCHERFELD, conçu l’idée audacieuse de participer à une des premières entreprises industrielles qui naïissaient pour exploiter les gisements de fer et de charbon sur la rive droite du Rhin. Elle fonda en 1782 la Gute Hoffnungshütte, embryon de la puissante firme qui est passée ensuite sous le contrôle de la famille HANxEx. Mais le véritable créateur de la fabrique d’armements fût Alfred KRrUPP, fils aîné de Frédéric KrupP. Alfred KrupPP est né en 1812. Il a 14 ans à la mort de son père, le 8 octobre 1826. La fonderie que lui laissait Frédéric Krupp était dans une situation financière lamentable, à la suite d'entreprises désastreuses. Alfred KrUPP réussit à la relever, mais

il faut toutefois noter que le futur fournisseur de l’armée allemande songea quelque temps.

à quitter son pays pour s'installer en Russie.

Jl ne demeura que parce que le gouvernement

russe ne voulut pas lui garantir sa protection (R. LEWINSOHN, À la conquête de la Richesse). A l’exposition de Berlin de 1844, la médaille d’or lui est décernée. C’est l’époque où la maison Krupp fabrique ses premiers canons de fusils en acier fondu, qu’elle envoie au Ministère de la Guerre de Prusse; le ministère les retourne en déclarant que les arme-

ments de la Prusse sont excellents et n’ont

pas besoin d’être améliorés. KruPP, après ce

refus, envoie ses modèles à Paris, au Minis- : tère de la Guerre, où après essais on s’en montre très satisfait. Alfred KruPP commence donc à fabriquer et à faire le commerce in- … ternational des armes. Cependant, les rap-

ports sont assez tendus entre la France et la Prusse après 1840, et l’on peut craindre la | guerre; peu importe, les armements sont une

marchandise comme les autres !

A lExposition universelle de Londres, en 1851, KruPP expose des armes de guerre, et notamment un canon de six livres en acier fondu. Le directeur de l'artillerie anglaise vient examiner le stand, et les commandes affluent. À l'Exposition universelle de Paris, nouveau succès. Et, au moment où la guerre de Crimée menace d’entraîner tous les pays d'Europe, y compris la Prusse, pour ou contre la France, KruPP, qui a établi un canon en

acier fondu qui pèse cent kilos de moins que ceux de l'artillerie de campagne fançaise, mais beaucoup plus résistant, essaie d’attirer l'attention de NaAPoLEoN III. Il y réussit tellement que l’empereur lui décerne la Légion d'honneur. Le Prussien KrupP est sur le point de remettre à neuf l’artillerie française. A Ia dernière minute, l'affaire est manquée, à cause, dit-on, des prix trop élevés. Mais le commerce international n’en continue pas moins, et KrRuPP vend des canons en Russie, en Angleterre, en France même, en Turquie, en Hollande, en Suisse, en Espagne, et bien entendu aussi en Autriche et au Hanovre, deux Etats qui seront, quelques années plus tard, en guerre avec la Prusse.

Plusieurs fois encore, le Prussien KRruPP est sur le point de devenir un gros fournisseur de l’armée française. Il projette un moment de construire une usine en France, mais il recule à cause du caractère spéculatif de la principale banque placée à la tête du groupe, le Crédit Mobilier des frères PEREIRE. Il essaie d’obtenir, en outre de la collaboration du général Morin, pécuniairement intéressé dans l'affaire, l’assistance du gouvernement français et de NAPOLÉON III, sans parvenir à une entente.

Alfred KruPpP ne devient fournisseur de larmée prussienne qu’en 1859, époque à laquelle le prince-régent de Prusse, le futur Gurir- LAUME ΰ, couronné empereur d'Allemagne à Versailles, lui commande 300 canons. L'accord

nue lui Dnsse ï ‘grossé commande : : un mil lion et demi de thalers. KrupP fournit éga :

ment des canonnières à l’Amérique. P Lu

machy et Cie.

A la veille de la guerre de 1866 ie triche et Ja Prusse, le Prussien KRuP:

LA

ministre de la Guerre von Roon « qu’il est très peu au courant des événements politi-

ques et qu'il ne peut prendre l’engagement

qu'on lui demande : ce serait une violation de contrat ! » (sic; R. LEWINSOHN, op. cit.). On est en avril 1866; la guerre commence en juin 1866. Des deux côtés il y a des canons KRUPP. |

Alfred KruPP envoie ses productions à lExposition universelle de Paris, et reçoit de NaAPoLÉON III, à cette occasion, la rosette d’officier de la Légion d'honneur. Il s'efforce toujours d'obtenir la fourniture de l’armée française, et en 1868, deux ans avant la guerre, il écrit à NaPoLÉoON III la lettre suivante :

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