CHANGEMENT DE DOMICILE
-Le Sieur DEROME, Relieur - D o reur,
fcul'de fa. branche du.no m de Derome , demeure préfentemenî rue Saint-Jacques, Kôtel PE la Couture, ?.vant le Collège de PlefTis.
Cet Hôtel efl la porte cocheve en face de fon ancienne mai/on , au-deilus de S. Benoît , dans laquelle il a fuccédé à fon pc-re en 1760.
Une fois lancé, son talent comme son activité lui méritèrent assez vite une bonne réputation. Très soigneux dans la confection de ce
qu'on appelle un bon corps d'ouvrage, il s'enthousiasmait devant les livres dont l'endossement lui plaisait : « C'est la couture, disait-il,
DEROME
qui fait le tact de la reliure. » On lui reproche cependant, l'Anglais Dibdin surtout, de ne pas avoir assez ménage' les marges, qu'il rognait parfois .beaucoup trop. Proclamé (( le plus cher mais aussi le plus adi'oit des ouvriers de sa profession », il était donc très occupé, accablé même de travaux, n'en refusant aucun, et ne pouvait par conséquent tout faire par lui-même : il en résulte que. ne trouvant que très peu de compagnons véritablement habiles, si bien des livres sortis de chez lui sont admirables et de vrais modèles, il en est malheureusement qui sont loin d'être irréprochables.
Il en fut de même pour les décorations des livres à sa marque, qui, on le comprend, ne, pouvaient toujours être de la même main.
Mais, en tenant compte de cette inégalité forcée dans le travail des volumes qu'il signait de sa petite étiquette, si on ne s'arrête qu'aux beaux spécimens de son œuvre, et ils sont nombreux, c'est tout autre chose. Il faut s'étonner de la netteté et de la précision de la main, quoique il lui manque parfois un peu de légèreté, et finalement admirer la perfection de l'exécution. .Nous parlons ici de ces superbes dentelles, dont toutefois il n'inventa pas le style, puisque les Antoine-Michel Padeloup, Louis Douceur, Pierre- Paul Dubuisson, Pierre -Antoine Laferté, son père lui-même et quelques autres en faisaient bien avant lui de très remarquables. Il est cependant juste de dire que, si les dentelles les mieux réussies de plusieurs de ces maîtres égalent les siennes, elles ne sont jamais supérieures à ses plus belles. (Voy. pi. XXIX.)
Derotue jeune ne s'en tint pas à ce seul genre : il fit aussi des déco-
rationsà compartiments de couleurs dans le genre d'Antoine-Michel Padeloup et de son père à lui. N'ayant pas eu l'occasion d'en voir, signées de lui, je ne saurais en parler, si ce n'est pour répéter ce que j'en ai entendu dire, c'est-à-dire que ses mosaïques péchaient par la composition et ne répondaient guère à ce qu'on attendait de lui i. (Voy. pi. XXVIII.)
On ne connaît rien, du reste, dans la carrière de Derome jeune qui puisse faire supposer qu'il était capable de prendre une initiative quelconque par rapport à la création d'un genre nouveau ou de quoi que ce soit qui sortit de l'ordinaire. Il paraît avoir suivi le courant en s'appliquant seulement à bien rendre les décorations usuelles et admises.
Lorsque vers 1773, le goût des reliures anglaises fit fureur à Paris, Derome suivit la mode comme ses confrères, et même plus qu'eux, pourrait-on dire, puisqu'il produisait à lui seul presque autant de reliures, soi-disant riches, que les autres ensemble. Des filets maigres, très maigres, de tout petits motifs, des points, beaucoup de points, jetés çà et là ou croisés en lignes diagonales avec un fleuron à vide au milieu dans les entre-nerfs, c'està-dire entre les filets remplaçant les nerfs; car, les Anglais les ayant supprimés, on ne faisait plus que des dos unis. Voilà ce qui plaisait et ce qui, hélas! devait accélérer assez
1. Nous avons vu des mosaïques sans signature, exécutées d'après la date des volumes qu'elles couvraient, après la mort de Jacques- Antoine Derome et qui ressemblaient beaucoup à quelques-unes des œuvres de celui-ci. Malgré l'absence d'étiquette, mais s'en rapportant aux dates et à certaines particularités, on était porté à croire que ces reliures sortaient de chez Derome jeune. C'est que peut-être le doreur-mosaïste qui travaillait pour lui avait déjà travaillé pour son père ?
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vivement la décadence des reliures françaises. II en était arrivé aussi à employer de préférence des maroquins préparés en Angleterre, de nuances généralement mal venues, très minces et n'ayant, pour ainsi dire, que la Heur de la peau, sans chair dessous : cela pouvait rendre la couvrure plus facile, mais produisait un aspect d'une pauvreté de'plorable, celui du papier collé!
Heureusement que Derome, presque jusqu'à la fin de sa carrière, en dépit de cette triste mode anglaise, ne cessa pas entièrement de faire des décorations dans le système de son bon temps, et l'amateur en retrouve, datant de ses dernières années, qu'il peut encore admirer, qui lui rappellent la bonne époque et lui font comprendre que les contemporains de l'artiste l'aient surnommé le Phénix des Relieurs.
Comme plusieurs de ses devanciers, il s'adressait du reste à d'habiles dessinateurs, à Gravelot, par exemple, et ne négligeait rien pour entretenir la grande réputation qu'il avait acquise.
On croit aussi qu'il avait acheté à la vente après décès d'Antoine-Michel l*adeloup une certaine quantité de ses fers ; mais ce n'est qu'une supposition, car, Padeloup étant mort en 1758, laissant une situation quelque peu embarrassée qui dut faire précipiter la vente, Derome n'était pas encore établi et ne pensait sans doute pas à ce moment à se créer un outillage. D'un autre côté, la veuve Padeloup, qui devait contitmer la maison de son mari pendant longtemps, put bien racheter, ei le faire certainement à bon marché, la meilleure partie des roulettes, palettes, bouquets, coins et petits fers d'agrément de l'invention
du vieux relieur du Hoi. Il serait donc plus vraisemblable de croire que, si noire artiste profita de la vente du matériel d'un de ses confrères pour s'ajjprovisionner en modèles et fers de haut goût, ce fut, en 1762, à la mort de Pierre-Paul Dubuisson, qui lui aussi mourut pauvre, laissant sa femme dans un grand embarras.
Il serait heureux de pouvoir dire exactement si Derome jeune était relieur ou doreur, s'il était à la fois l'un et l'autre, ou si son rôle dans sa maison consistait à diriger, avec intelligence et une connaissance approfondie de tout ce qui constitue l'art de la reliure, les nombreux ouvriers qu'il avait sous ses ordres.
Nous pencherions pour cette dernière hypothèse : l'inégalité du travail fait chez lui, visible dans tant de volumes sortis de l'hôtel de la Couture, semble la justifier, ' car elle n'était que la conséquence de sa production hâtive et surmenée, qui l'empêchait non seulement de tout faire par lui-même, mais encore de tout surveiller.
Nicolas-Denis Derome mourut vers 1788, et eut pour successeur Alexis- Pierre Bradel, l'aîné, son neveu comme nous l'avons dit. Quoique on le nomma parfois Bradel-Derome, il ne maintint pas la maison à la hauteur où son oncle l'avait élevée.
Un Derome, mais nous ne saurions dire lequel, travailla pour la Commune de Paris, ainsi qu'il ressort d'un Compte-rendu par Denys-Marie Armand depuis le 21 ventôse jusqu'au 20 thermidor de l'an 2" *, où se lit cette mention : « à de Rome, pour reliure de registres pour les bureaux, 120 liv. »