Lu Itfviie Itrlrospeclioe,X,.\\, p. 70, 2" série
qu'il en est d'une croyance généralement acceptée et très admissible en effet, mais qui n'est toutefois que purement traditionnelle.
La fameuse Guirlande de Julie passe pour avoir été reliée par le Gascon ; mais cette attribution ne s'appuie que sur le dire de M. de Gaignères, possesseur de ce volume à la fin du xvu« siècle.
Afin que rien ne manquast à embellir cet ouvrage, écrit-il. il fut relié par le Gascon, qui n'avoit point d'égal en son art, et enrichy par le dehors et le dedans des chitfres de Julie, afin que l'on sceiit d'abord à qui il estoit.
Cette note, reproduite dans le Recueil de Maurepas de la Bibliothèque nationale, porte une date inachevée, celle de 169 , tandis que le magnifique volume en question, daté de 164-1, fut évidemment relié la même année pour être présenté dans tout son éclata la belle Julie.
En fait de souvenir, un éloigne ment d'un peu plus de cinquante ans c'est quelque chose ; et, comme M. de Gaignères semble n'avoir parlé que par tradition, celle qu'on lui a transmise pourrait très bien être fautive, puisqu'il dit encore, d'après la même source sans doute, que les fleurs de ce livre furent dessinées et peintes par Nicolas Jarry, alors qu'elles sont l'ouvrage du peintre Nicolas Robert, Jarry n'ayant été que l'écrivain du texte.
Cette i-eliure en maroquin rouge, doublée de même, portant, à l'extérieur comme sur les doublures, un semis des lettres I et L, initiales des prénoms de Julie-Luciue d'.\ngennes, n'a rien de particulier, suivant l'opinion de l'un de nos bibliophiles les plus compétents, qui a pu la voir chez son propriétaire, .M. le duc d'L'zès.
Il n'en est pas moins fâcheux d'avoii' à conserver quelque doute
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sur l'auteur de cette reliure, car, avec une certitude à cet égard, il serait possible de décider si un autre volume dont le travail est encore plus intéressant que celui de la Guirlande de Julie est bien du Gascon, ainsi qu'on se plaît à le supposer. Il s'agit du volume de prières composées par U°^^ de Rambouillet, la mère de Julie de Moutausier, et dontTallemant des Réaux parle en ces termes :
Au dernier voyage qu'elle (M"" de Rambouillet) fit k Rambouillet, devant les barricades, elle y fit des prières pour son usage particulier, qui sont fort bien escrittes. Ce fut M. Coorart à qui elle les donna pour les faire copier par Jarry, cet homme qui imite l'impression, et qui a le plus beau caractère du monde. Il les fit copier sur du vdlin, et, après les avoir fait relier le plus galamment qu'il put, il en fit un présent à celle qui en estoit l'auteur, s'il est permis d'user du masculin quand on parle d'une dame. Ce Jarry disait na'ivemeut : « Monsieur, laissczmoy prendre quelques-unes de ces prièreslà, car dans les Heures qu'on me fait copier quelquefois, ii y en a de si sottes que j'a}' honte de les transcrire. »
Ce volume appartient aujourd'hui à M. le baron Pichon. C'est un petit in-8 couvert en maroquin rouge, semé de l'initiale de Vivonne, soit de V entrelacés faisant motif et doublé en maroquin vert avec dentelles et encadrement de milieu à trois filets, dont deux rapprochés, l'autre plus éloigné, se croisant aux coins avec fleurons d'angle formés du monogramme du semis. C'est en un mot l'encadrement vulgairement et bien à tort appelé àlaDuseuil, puisqu'il se faisait, on le voit, longtemps avant la naissauce de ce relieur. La dorure de cette doublure est. d'une exécution très satisfaisante ; le travail d'ensemble, qu'il soit du Gascon, comme son propriétaire le croit, et comme la chose est en effet fort possible, ou de tout autre, est bien celui d'un bon maître de l'époque.
Laissant de côté la doublure de ce volume de prières, il est à remarquer que les semis de lettres qui le couvrent, ainsi que la Guirlande de Julie, quand bien même leur attribution au Gascon serait reconnue incontestable, ne prouveraient rien par rapport aux reliures à filigranes ou pointillés, style le plus spécialement prêté à notre artiste.
On comprendra qu'il n'y ait pas à tenir compte de l'assertion de plusieurs auteurs, Fournier entre autres, d'après laquelle la tranchefile mêlée de fils d'or ou d'argent serait une marque infaillible pour distinguer les reliures sortant des mains du Gascon : c'est là un pur enfantillage. L'emploi du fil de métal dans les tranchefiles ne pouvait être un privilège exclusif à qui que ce fût : chaque relieur avait le droit de pratiquer le procédé, du moment qu'il plaisait â son client, et plusieurs en usèrent pour les reliures riches.
11 n'existe donc jusqu'à présent aucun volume connu duquel on puisse dire à coup sûr qu'il fut relié et doré parle Gascon. Mais nous espérons, en le désirant vivement, que nos documents, quoique très incomplets encore, aideront à découvrir quelques preuves décisives à cet égard. C'est pourquoi il nous semble utile, pour faciliter les recherches, d'examiner ici, d'après ce que nous savons, quelle put bien être la durée de la carrière de notre artiste.
La note concernant le Missel de la Confrér-ie nous apprenant d'une façon précise qu'en 1622 le Gascon jouissait de quelque réputation nous permet de délimiter assez approximativement le temps pendant lequel il exerça sa profession. Déjà
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connu et apprécié à cette date, sa réception à la maîtrise dut avoir lieu quelques années auparavant, vers 1615 par exemple, et alors qu'il était làgé de vingt-cinq ans environ.
Cependant il serait possible aussi, nous l'avons dit, qu'il ait entrepris ce travail, entièrement honorifique, à l'occasion de sa nomination à la maîtrise, soit en 1622. S'il vécut le temps ordinaire d'une vie d'homme, et s'il travailla comme maître l'espace de quarante ans, c'est-à-dire jusqu'à soixante-cinq ans, cela nous conduit dans le premier cas à 1655, et dans le second à 1662.
11 ne s'agit ici, on le comprend bien, que d'un calcul arbitraire, restant toutefois dans les données probables. Admettrait- on encore une lacune de cinq ans, soit en plus, soit eji moins, la durée de la carrière du Gascon se placerait entre 1615 et 16o0 ou entre 1622 et 1667.
Si nous proposons ces chiffres, qui, on le remarquera, fournissent une certaine latitude aux probabilités, c'est que nos recherches nous ont permis d'établir une moyenne de temps pendant laquelle les relieurs des xvn^ etxviuc siècles exercèrent leur état et que cette moyenne est inférieure à quarante ans. Les membres de la corporation qui travaillèrent plus longtemps, tels, par exemple, qu'Éloy Levasseur, reçu maître en 1636 et qui reliait encore en 1700 ou 1701, sont, en somme, en nombre infime, si même Levasseur n'est pas le seul dans ce cas.
Maintenant que nous connaissons à peu près la date des commencements du Gascon, nous allons examiner le genre de décoration alors on vogue pour les livres, afin de nous rendre compte de ce que put
bien être le style de ses œuvres.
Les décorations à entrelacs avec feuillages et spirales fleuries n'étaient plus autant pratiquées vers 1610, quoiqu'on dût en faire encore plus tard. Mais déjà, sous Henri IV, on semblait vouloir les remplacer par des encadrements assez riches, formés de guipures, de dentelles, d'oves ou de godrons poussés au moyen d'une roulette, au risque, disons-le en passant, de ne ne pas trop bien s'accorder aux points de jonction; le tout séparé par des filets. L'i ntérieur de cet encadrement était composé en losange, en ovale, en carré avec des coins desquels sortait un motif rayonnant en éventail, si même le motif du milieu ne présentait pas un éventail double. Les vides se remplissaient par de petits branchages, des fleurettes variées et des motifs divers le plus souvent tronqués suivant la place à couvrir. (Voy.pl. XIV et XV.)
Nous ne connaissons, nous devons le dire, que bien peu de dorures de ce type exécutées avec habileté; il en existe cependant, et quelques amateurs consentiraient volontiers à les croire du Gascon, ce qui ne paraît nullement prouvé.
Ces décorations étincelantes de dorure et vi^aimentfort riches, mais quelque peu confuses, firent bientôt place à un genre beaucoup plus pur d'effet, dont les filets étaient la base absolue. Un encadrement intérieur à filets droits, courbes ou angulaires accompagnés de gerbes de rinceaux plus ou moins importantes, à petits fers tortillons principalement au trait, placés au coin, dans les côtés ou autour d'un motif de milieu, rosace ou armoiries : Irl élail le nouveau système de décoration. Il se prêtait à la plus grande simpli-
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cité comme à une certaine richesse.
(Voy. pi. XVI, XVII, XVIII et XIX.) On l'appliqua au livre presque exclusivement à partir de 1622 environ. C'est au plus tôt vers 1645 qu'on imagina de substituer les entrelacs aux encadrements à filets et de remplacer les ornements au trait par des fers entièrement filigranes.
Mais l'emploi des encadrements intérieurs à filets droits ou contournés ne s'en perpétua pas moins fort longtempsencore etBadierlui-mème s'en servit très souvent, fout en y appropriant les tortillons à palmettes entièrement pointillés qui lui étaient personnels. (Voy. pi. XX, XXI et XXII.) Si le Gascon vécut après 164.T, ce qui est fort possible, et s'il adopta le nouveau genre d'ornementation avec entrelacs, il n'en est pas moins certain que pendant vingt-trois ans il dora ses livres dans le style ayant cours au commencement de sa carrière, et dont il pourrait bien avoir été le créateur. C'est pourquoi il ne faut pas oublier qu'aucun de ces volumes ne porte cette fameuse petite tête, qu'on a prétendu être non seulement sa marque mais encore son portrait. Nous croyons avoir démontré autre part, que ce profil appartient sûrement à Badier, qu'il ne se voit que sur des dorures exécutées par lui après 164.o, et où les fers entièrement pointillés qu'il inventa, dominent ou plutôt y sont les seuls employés. (Voy. p. I96etsuiv.)
Les clients du Gascon, qui nous sont connus avec preuves à l'appui, sont Peiresc et François-Auguste de Thou. D'autres amateurs, Gaston d'Orléans, Habert de Montmort et les frères Dupuy passent pour l'avoir fait travailler : aussi, n'exagérant pas le principe trop rigoureux d'après lequel les témoignages précis seraient
seuls admissibles, nous croyons volontiers qu'il en fut ainsi. Nombre de reliures aux marques de ces bibliophiles sont, en effet, dans le style en cours à l'époque où le Gascon florissait, et les suppositions s'accordent assez sérieusement avec les probabilités pour qu'on en tienne compte. Il n'en est pas de même des reliures de Séguier, de Mazarin, de Fouquet et autres, ou de certains volumes de la fin de la vie des frères Dupuy, avec ou sans tête, qu'on donne comme sortis de ses mains, alors que c'est Florimond Badier qui en fut l'auteur.
Les livres au monogramme des Dupuy qui purent être reliés par le (iascon sont très simples: ils portent le double delta croisé sur le dos et un filet unique sur les bords des plats; le travail en est très soigné.
Du reste, résumant ce qui précède, nous dirons que notre artiste variait considérablement ses encadrements intérieurs à filets droits, courbes ou angulaires, ornés de motifs à rinceaux à petits fers, mêlés accidentellement de pointillés, alors que les fei's étaient surtout gravés au trait plus OH moins fin. On pourrait les classer en simples, demi-riches, riches et très riches. C'est donc dans ce genre de décoration, /fc' seul, avec les semis, qui servait, de 1622 à 1645, pour les belles reliures, que l'on doit chercher les œuvres de maître Gascon.
Il nous faut terminer notre article, pas assez précis à notre gré, sans pouvoir donner exactement la date du décès du Gascon, laquelle bien établie servirait d'abord à éviter de lui attribuer des reliures de livres imprimés après cette date, et nous fixerait ensuite sur vme particularité se rattachant à sa mort ou plutôt à son enterrement.
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En oITel, jusqu'en IGGI, le poêle de la Confrérie de Saint-Jean Porte Latine servant pour les confrères décédés était en re/owrs cramoisy rouge avec une grande + de passement d'or et franges de mesme, landisqu'à partir de cette année 1661, c'est un simple poêle en velours noir et passement d'argent qui le remplaça.
La question serait donc de savoir si le grand relieur, le célèbre Gascon, mourut avant le changement du drap mortuaire de la Communauté. S'il en fut ainsi, le magnifique poêle cramoisi avec passementeries et franges d'or se serait donc trouvé de circonstance en recouvrant son cercueil. Ne rappelait-il pas à ses confrères toutes ces reliures en maroquin rouge étincelantes de dorure, qu'ils avaient admirées et qui devaient illustrer le nom du défunt, ou, si on l'aime mieux, son surnom?
En cherchant à pénétrer l'énigme qui nous dérobe le vrai nom de notre artiste, on comprendra qu'il nous soit venu à l'esprit plus d'une supposition et que nous nous laissions aller à exposer ici, sans leur donner, bien entendu, d'autre valeur que celle de l'hypothèse, celles qui nous ont paru offrir le plus de vraisemblance.
La façon toute catégorique dont le registre de la (Confrérie appelle notre artiste : le Gascon, donne à croire que déjà maître depuis quelques années, il avait eu le temps de se faire connaître sous ce nom.
Serait-il donc impossible que Florimond Badier, gascon d'origine lui aussi (au moins par les apparences), et doreur de profession, ait été accueilli en qualité d'ami ou de compagnon chez un pays, relieur et doreur de talent, puis finalement qu'il en ait épousé la fille? Le fa-
meux Gascon serait alors son hoaupère, Jean Gillede, qui, reçu maître vers 1615, aurait joui d'une certaine réputation en 1622! Disons bien vite qu'il existe encore des Gillede en Gascogne, notamment dans le département de la Haute-Garonne, et que celte même année 1622 il se produisit sur le registre de la Confrérie une singularité digne de remarque par l'étrangeté de la coïncidence qui en résulte. Gillede figure sur la liste des confrères de cette année-là, et son nom porte une surcharge d'après laquelle on voit très bien que l'écrivain avait d'abord tracé un L qu'il couvrit ensuite d'un G. Avait-il été entraîné par l'habitude, en se disposant à écrire Le Gascon au lieu de Gillede? Tout cela est terriblement subtil, nous l'avouons : aussi nous garderonsnous d'insister sur le plus ou moins d'ingéniosité de ce petit roman.
D'un autre côté, si on admet que c'est à l'occasion de sa réception qu'un nouveau maître se chargea gracieusement de la reliure et de la dorure du missel offert à la Confrérie, nous ne voyons guère à citer, parmi les élus de cette année 1622, que François Pélican, Honoré Brosse et Jean Pillé. Ce dernier, reçu de droit comme gendre de Lucas Bruiieau, est même le seul des trois qui soit arrivé, sous son nom, à quelque notoriété dans la corporation.
Le lecteur choisira entre Gillede et Pillé, ou n'adoptera ni lun ni l'autre, ce qui est peut-être ce qu'il y a de mieux à faire; mais, nous l'en prions, qu'il veuille bien se souvenir que, n'ayant nous-même exprimé à ce sujet aucune opinion bien arrêtée, nous n'avons pas cherché à l'influencer. [Voy. Badier.)