‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 10 sur 166 · Voir notre cliap. VIII · texte numérisé non relu

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nouvelle de cette restauration secrète du protestantisme ne parvint pas jusqu'à eux, tant était grand, depuis 1685, leur isolement à l'égard de leurs coreligionnaires des extrémités de la France. Le pouvoir royal avait bien réellement rompu l'unité externe des Églises réformées de France et brisé l'organisation hiérarchique qu'elles s'étaient donnée dès 1559.

Encore nombreuse et florissante au milieu du xvii^ siècle, celle de Bordeaux complètement amorphe se réduisait maintenant, autant qu'on peut l'évaluer, à deux ou trois centaines de familles pauvres, craintives et souvent honteuses d'elles-mêmes; à deux centaines de familles bourgeoises domiciliées au faubourg des Ghartrons ou en ville; à quelques douzaines de familles nobles disséminées à Bordeaux ou dans la banlieue. Ce sont ces rescapés qui donneront sa première figure à l'église au sortir du tombeau, figure assez différente de celle qu'elle montrera trente ans plus tard.

Si les correspondances privées sont jamais mises au jour, elles nous révéleront les sentiments multiples et probablement contradictoires qui animaient les Religionnaires de ce temps. Nous n'essaierons point de les préjuger par crainte de les exagérer.

La législation inexorable qui, durant les cinquante-cinq années consécutives à la Révocation, avait meurtri tant de consciences et de cœurs, trouva comme un point suspensif, malgré les vexations qui auront encore lieu en 1757-60, dans cette Déclaration royale du 9 avril 1736 qui enjoignit aux magistrats municipaux de faire inhumer dans les fossés de la ville ou dans les marécages environnants les cadavres des protestants impénitents que, conformément aux édits, on jetait jusque là à la voirie ^ De jan-

1. Le carton GG. 13 des Arch. munie, de Bordeaux contient une trentaine de requêtes adressées atix jurats, de 1737 à 1753, aux fins d'obtenir ce semblant d'inhumation- Ces requêtes et beaucoup d'autres se retrouvent avec les décisions conformes dans les reg. GG. 810, 792, 812 et 85 qui s'étendent de 1737 à 1791. (Voir à VAppendice, le n» 7). Nous ne signalerons que les trois suivantes : l'une en faveur de Marie Germé, belle-sœur de Jacob Pan, écuyer, décédée rue Neiive (1740); l'autre en faveur d'Anne Couralet, veuve d'Isaac Benoit, docteur en médecine, décédée aux Cliartrons à l'âge de 80 ans (1741): la dernière en faveur de Sarah Aché, belle-sœur d'Antoine Pasquier, négociant, rue du Pas-Saint-Georges, décédée à l'âge de 34 ans (1753). Les étrangers eux-mêmes furent soumis à cette vexation aussi longtemps qu'ils n'eurent point de cimetière en propre, comme nous l'avons démontré dans notr^ histoire de la Colonie germanique de Bordeaux (t. I, p. 132).

vicr 1737 à septembre 1750, trois cent vingt religionnaires bordelais bénéficièrent de ces adoucissements. ^ Gependantles inhumations prescrites furent si peu réelles que des scandales perpétuels en résultaient. Pour se soustraire à ce régime d'ignominie, beaucoup de défunts se faisaient enterrer dans leurs jardins ou dans leurs caves ou encore sous le carrelage d'un rez-de-chaussée 2. Scandales ou contraventions durèrent plus ou moins patents jusqu'à l'année 1779 où nos religionnaires obtinrent enfin le droit d'ouvrir un cimetière au Sablonat ^

Si sévère dans ses pénalités, si méthodique dans son action avait été la législation antérieure qu'elle devait infailliblement aboutir à extirper le protestantisme du sol de France. Cependant elle n'y réussit point, du moins à Bordeaux. Gomment expliquer cette impuissance?.Ou'bien l'application des ordonnances et sentences portées contre les hérétiques ne se fit point « à la rigueur, » ou bien nombre de ceux-ci déjouèrent par leur vigueur spirituelle les calculs de leurs ennemis; ou bien encore ceux d'entre eux qui abjurèrent furent remplacés par des coreligionnaires plus fermes, venus du dehors. Entre ces diverses conjectures les documents ne permettent pas encore de se prononcer en toute connaissance de cause. Ils nous mettent seulement, vers 1753, en présence de quelques centaines de fidèles, dont jusque là nous soupçonnions à peine l'existence.

La longue passion qu'ils venaient de traverser acheva leur éducation religieuse. Elle les avait si forteni^nt martelés qu'ils se trouvèrent « durcis» pour plusieurs générations; elle les avait si bien affinés qu'elle fit d'eux pendant longtemps les vrais représentants de ce christianisme intérieur qui seul a les promesses de l'avenir. Si elle entretint en eux le sectarisme propre aux minorités persécutées, la responsabilité n'en remonterait-elle pas à d'autres qu'à eux-mêmes ?

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