LES RETJGIONNAIRES DE BORDEAUX
profit des hommes en un bannissement de dix années^. Néanmoins, quelques années plus tard, un nouvel acte de notre parlement (15 décembre 1752) interdisait tout exercice de la R.P.R. dans l'étendue de son ressort 2, et ce n'est pas le dernier de ce genre que nous aurons à signaler.
Ce ne fut pas seulement le Parlement et le Clergé, ce lurent tous les pouvoirs constitués de ce temps qui s'abattirent impitoyablement sur les Religionnaires insoumis pour leur appliquer les clauses de l'édit de révocation : si l'intendant et le gouverneur de la province eurent chacun leur rôle d'exécution différent, les jurats de la ville prirent aussi le leur. Les mesures qu'ils édictèrent, durant les vingt premières années, .urent les suivantes, d'après Tillet. 3
Du même jour (5 septembre 1685), plusieurs particuliers de la R.P.R. ayant quitté et déserté la ville et banlieue d'icelle contre les défenses portées par les déclarations de Sa Majesté, MM. les jurats firent publier une ordonnance qui fait comme autrefois inhibition et défense à tous particuliers de la ville et banlieue de quitter et déserter leurs maisons et domiciles sous quelque prétexte que ce soit et transporter leurs meubles sans avoir préalablement averty les seigneurs maire et jurats, trois mois auparavant, et obtenu leur permission, à peine de privation de bourgeoisie et de 1500 livres d'amende; enjoignant sous les mêmes peines à ceux qui les ont quittées depuis un mois en ça d'y revenir dans trois jours, à compter du jour de la publication de la présente ordonnance (p. 102).
Le même jour (17 septembre 1685), le nommé Malé, nouveau converty, ayant déserté la ville contre les défenses portées par les déclarations de Sa Majesté, il fut condamné à 1500 livres d'amende, pour le paiement de laquelle il est ordonné qu'il sera procédé à la vente des meubles et du corps de vaisseau à luy appartenant, au plus offrant et dernier enchérisseur, et le surplus, s'il y en a, distribué à ses créanciers suivant le rang et ordre de leurs hypothèques; à ces fins, que les proclamats seront faits aux formes ordinaires (p. 103).
Le 11 octobre (1685), le nommé Sacriste, maître tailleur, ayant été trouvé nanty de quelques livres hérétiques et d'autres effets appartenant à Lacam, marchand de la R.P.R., MM. les Jurats baillèrent un appointement qui enjoint au dit Sacriste de faire porter incessamment au greffe de l'Hôtel de
1. Voy. sur ce sujet trois lettres de Paul Rabaut à Antoine Court : 16 janvier, 29 juin et 18 septembre 1750 {Bec. cité, II, p. 55, 80 et 95).
2. Cet arrêt existe, en placard imprimé, à la bibliothèque de la Société de l'histoire du protestantisme français et nous a été obligeamment signalé par M. N. Weiss; mais nous n'en connaissons pas les considérants.
3. Chronique Bordelaise de 1672 à 1701. La mention de 1706, que nous reproduisons, es d'un continuateur.
Ville les dits livres eL iiutres eiiets, nveuLaire sommaire d'iceux proalablemeiîL fait par M. de Laverp^iie, jurai el commissaire. I^l alleiidu ([iie le dit Lacaiu n'avoit tenu eouiple de relii-er les marciiandises (ju'il avoit réfu- {^nées chez le dit Sacriste, dans le délay porté par l'ordonnance du dit jour ciiupiième septemjtre dernier, il demeure décheu du droit de bourgeoisie, et déclaré axoir encoui'u l'amende de I ;")()() livres |)ortée j^ar la dite ordonnance, au payement de lacpielle il sera coniraint par toutes voyes dues et raisonnajdes, môme par vente des dites marchandises et par corps (p. 103-
Le 7 août (1G8G), MiM. les Jurats firent publier une ordonnance au sujet de rinslruction des enlans des nouveaux convertis, par laquelle il est lait iiddbilions et défenses à toutes sortes de personnes, de quelque qualité et condition et sexe qu'ils (sic) soient, de s'ingérer dorénavant de tenir écoles publiques et particulières dans l'étendue de la ville et faux-bourgs d'icelle, et de se mêler d'enseigner et d'instruire la jeunesse pour quelque cause et prétexte que ce soit, à peine de 300 livres et de prison pour la première contravention et d'être procédé extraordinairement contre eux en cas de récidive. Et afin que les jeunes gens puissent recevoir les secours et les instructions nécessaires en leur état, il sera fait choix du nombre des ecclésiastiques ou autres personnes de piété et d'une suffisance' et capacité nécessaires pour élever la jeunesse, lesquels tiendront les écoles publiques dans les lieux qui leur seront indiqués par les dits seigneurs, maire et jurats... (p. 111).
Du même jour (13 décembre 1687), le roy ayant donné ses ordres pour l'établissement des Filles de l'Enfant Jésus préposées pour l'instruction des enfans et filles des nouveaux convertis, cet ordre fut affiché et publié aux prônes des parroisses, et en exécution d'iceluy, MM. les Jurats pourvurent à un logement convenable pour ces Filles, dont les loyers se payent régulièrement aux dépens de la Ville (p. 123).
Du 21 novembre (1696), il fut enregistré dans le registre de l'Hôtel de ville une ordonnance du Roy, du 29 octobre dernier, qui défend aux nouveaux convertis d'avoir chez eux, pendant deux années, aucunes armes défensives, même de poudre, plomb et mèche, aux peines portées par la dite ordonnance, (p. 206).
Du 26 (septembre 1699), il fut publié une ordonnance en conformité des édits et déclarations du roy et de l'arrest de la Cour, qui enjoint aux femmessages, médecins, apotiquaires nouveaux convertis dé rapporter dans huitaine un certificat des curez de leurs parroisses, qu'ils font exercice de la religion catholique, apostolique, romaine, à peine de 500 livres et d'être procédé contre eux extraordinairement (p. 227).
Le 9 (octobre 1706), MM. les Jurats firent publier et afficher l'ordonnance du roy, du 26 septembre 1706, que nous avons ci-dessus rapportée, concernant les défenses faites à ceux de la Religion Prétendue Réformée d'avoir des armes chez eux (p. 295).
Telle était encore, au sortir du brillant xvii^ siècle, la puissance de l'esprit d'intolérance religieuse, en dépit de tous les progrès accomplis dans d'autres directions. En France c'étaient les Israé-
lites, les Jansénistes, les Protestants qui étaient les victimes. Dans les pays protestants c'étaient trop souvent les Catholiques, mais avec infiniment moins de souffrances et de ruines, pour les motifs que nous avons donnés précédemment (Inirod., sed. 2).
La tâche de l'historien .est de constater les faits, d'en mesurer le champ et d'en préciser la durée. Nous nous y sommes efYorcé en toute loyauté.
C'est bien vraisemblablement en constatant à l'étranger le contre-coup des actes royaux de 1685, 1715 et 1724, que Montesquieu écrivait d'Amsterdam au baron de Stain en 1729 : « Que si Louis XV a chassé les Huguenots de la France, on n'ignore point là-haut que ce fut par sottise et par une intrigue de cour que ce prince le fit; car s'il avait cru perdre ses manufactures, il aimait trop l'argent pour faire une chose comme cela ^ ».
Par sottise ? Et en efïet quelques historiens modernes voient dans la Révocation un acte défensif de la royauté de Louis XIV contre les tendances républicaines des Protestants, quoique depuis longtemps déjà ceux-ci eussent fait preuve d'une fidélité dynastique que ne pouvait affaiblir l'opposition de quelques irréconciliables. — Par une intrigue de cour ? Oui plutôt. Mais pourquoi Montesquieu ne caractérise-t-il pas mieux forigine et le but de cette intrigue jusqu'à oser dire tout haut quels en furent les auteurs responsables et les conseillers intéressés ?
Dans ce milieu dévasté, appauvri, décimé va se recruter l'église réformée de Bordeaux à partir de 1753. Preuve que si, devant la loi française, il n'y avait plus de Protestants dans le royaume depuis 1715, en fait il en subsistait toujours quelques centaines de mille qui n'avaient pu ou qui n'avaient voulu s'exiler. Les uns sous le nom de « nouveaux convertis » à la foi catholique, apostolique et romaine, étaient résignés à leur seconde condition et par conséquent perdus pour le protestantisme. Les autres, les religionnaires proprement dits, sans assemblées régulières, sans
1. Correspondance de Montesquieu, publ. par MM. F. Gébelin et A. Morize, I. (1914 ) p. 277.
LES NOUVl'JAUX CONVERTIS, ETC. 21
temples, sans pasteurs, décides pourtant à ne jamais se soumettre, quelles que fussent les rigueurs qu'on pût exercer contre eux, s'appliquaient dans le secret de la famille, en dehors de toute organisation ecclésiastique, à transmettre à leurs enfants l'esprit, les croyances, les pratiques religieuses de la Réforme. Ils y avaient réussi en quelque mesure, et c'est de ce groupe obstinément récalcitrant que sortiront les premiers adhérents de l'église de Bordeaux en voie de se reconstituer : les Balguerie, les Sarrau, les Nayrac, les Desclaux, que nous rencontrerons souvent après 1753 dans les rangs de la communauté réorganisée \ figurent en 1740 comme signataires d'un curieux mémoire pour la liberté du commerce, qui a précédemment arrêté notre attention 2.
D'où venaient ils ? Etaient-ce des Bordelais de naissance, lils de familles demeurées secrètement protestantes, ou bien des émigrés venus des localités environnantes telles que Roy an, Sainte-Foy, Bergerac, Tonneins, etc ? Nous le dirons plus tard^ en ce qui regarde ces quatre noms ; mais nous ne le saurons probablement jamais en ce qui concerne les coreligionnaires plus obscurs qui les avaient ou précédés ou suivis. , i
Les condamnations prononcées par le Parlement de Bordeaux àfdiverses reprises de la phase historique que nous envisageons, nous sont de suffisants garants qu'il y eut, en plusieurs lieux déserts des campagnes de la Guienne, des assemblées clandestines de gens de la R. P. R. Comptaient-elles dans leurs rangs des Bordelais ? Nous n'en avons la certitude que pour celle de Sainte- Foy en février 1745. Les Religionnaires de notre ville préféraientils se réunir dans quelques maisons sûres des faubourgs et de la banlieue ? C'est encore le secret du passé, mais qui sans doute sera un jour révélé.
Rien ne démontre non plus que les Protestants impénitents qui vivaient ignorés à Bordeaux, aient député, ni même qu'ils se soient en quelque mesure intéressés aux cinq premiers synodes nationaux qui se tinrent « au désert, » soit en Dauphiné soit dans les Cévennes, de 1726 à 1748. Il est plutôt à croire que la