CHAPITRE VIII
Histoire externe
de la communaulé des Religionnaires
de 1753 à 1789.
Pas d'histoire externe de 1753 à 1757. — Les événements de 1758 à 1759. — Preuves que l'église de Bordeaux est redevenue, au sein du protestantisme de la France méridionale, une église en vue, presque autant que celles de Nîmes, Montauban et Montpellier. — De quelques noms connus qui furent mêlés à son histoire. — - De ses membres les plus influents au point de vue social.
Lutte du Consistoire contre le chapelain Armand, 1780-83. — Prudence du Consistoire en diverses circonstances; ■ — son loyalisme à l'égard de la royauté.
Avec l'avènement de Louis XVI commence pour l'église réformée de Bordeaux une phase de sécurité relative, que les dernières attaques du Clergé (1780 et 1785) ne parviennent pas à troubler. — Le Consistoire réclame en 1784 l'abolition des lois d'exception qui pesaient encore sur les Religionnaires français. — Edit de tolérance de novembre 1787, préparé par Paul Rabaut avec l'appui direct d'un comité spécial constitué à Bordeaux. — Ce comité prolonge son action, en la transformant, jusqu'en 1788. — Le Parlement de Bordeaux n'enregistre l'édit précité et ne lui donne force de loi qu'en février 1780.
Aujourd'hui que tant de gens vivent et meurent, de propos délibéré, hors de toute église, c'est faire violence aux faits que de considérer ces dissidents comme catholiques ou protestants ^ parce que nés de parents tels.
Il n'en était pas encore tout à fait ainsi à la fin du xviii^ siècle, du moins dans le milieu que nous envisageans. Tant{>t par amour ou respect d'un passé glorieux:, tariLH par haia'3 d'il i clé,'icalismo persécuteur, ([uiconque était nô dans le giron réforme lui
IIISTOlHfc: EXTERNE DE LA COMMCNAl TÉ DES lŒLIGIONNAIHE.S '219
restait attaché par des liens plus ou moins lâches, à moins (|u'il n'eut été ramené de gié ou d(^ force dans le giron catholi({U(;. (l'est donc en tout(; véi'ité historicpu' (juc, voulant maintenant étudier l'existence des ])rotestants bordelais sous ses aspects non i-eligi(Hix, nous intilulons noi rc- chapitre : histoire ext(;rne de l'église.
De 1753 à 1757, au temps où cette église ne vit ({ue grâce au secret de ses assemblées, il n'y a pas pour elle d'histoire externe. Sans relations avec le dehors si ce n'est par des voies occultes, sans attaches avec la population ambiante dont elle se défie, sans rapports avec les pouvoirs publics qui lui sont hostiles, elle serait comme inexistante pour la postérité si quelques documents échappés aux injures du temps ne décelaient et son organisation et son activité.
Nous ne sauriojis oublier toutefois qu'en octobre 1755, les Consistoires de Bordeaux et de La Rochelle s'entremirent en grand mystère pour obtenir un accord entre les Consistoires du Nord et ceux du Midi afin que, conformément à l'avis du prince de Cohti, on pût convoquer un Synode général « dont le but serait d'établir une bonne correspondance, un parfait concert entre toutes les églises protestantes du royaume ^ ».
Avec l'année 1757 et les persécutions qui en marquent la lin, l'histoire externe reprend vie pendant deux ans. Nous l'avons suffisamment démontré au chapitre III pour n'ayoir point à y revenir.
Que la commotion fût considérée comme passée dès le commencement de 1760, sans (jue pourtant l'avenir fût garanti contre tout retour offensif de l'ennemi, c'est ce qui résulte d'une lettre adressée par le pasteur Etienne Gibert à Pougnard dit Dézeri, un de ses confrères du Poitou, lettre datée de Bordeaux, 27 avril 1760, et dont voici la t(meur'^ :
Les affaires de noire commerce'''^ vont toujours leur train, On j)eut même dire que, malgré la dureté du lem[)s, elles vont de mieux en mieux. TouLe-
1. Leltro du pasteur Uuval à Antoine Court, 29 octobre 1755, reproduite par Piclieral-Dardier, Lellres de Paul Rabaul à Anloine dmrl II, 284, note.
2. Citée par D. Benoit, p. 150, d'après l'original à la Bibliothèque du protestanlisiue français.
3. C'est par esprit de prudence que, dans maintes lettres de ce temps, l'église réformée est désignée à mots couverts ou sous termes allégoriques comme ici.
fois, je crains beaucoup que cette tranquillité ne soit pas dural)le. Ce qui me le fait dire, c'est notre conduite, et lorsque je réfléchis là-dessus, il me semble voir, prêt à fondre sur nous, tous les maux que nos pères ont éprouvés. D'un autre côté à raisonner selon les apparences et selon les principes du gouvernement, nous avons tout lieu de nous flatter (de l'espoir) d'une tolérance. Nous vivons dans un siècle éclairé où l'on est bien éloigné du bigotisme. La plupart des grands ont laissé ious "les dogmes de côté pour mieux faire la guerre aux bonnes mœurs. Il semble donc qu'il n'est nécessaire que de se prémunir contre le mauvais exemple et la raillerie. Vous êtes, mon cher ami, dans un quartier où on ne connaît pas ces attaques. Du moins n^y est on pas exposé comme ici. C'est un avantage; mais il n'est pas toujours possible de s'en mettre à l'abri. Ce n'est pas non plus ce qu'il faut toujours chercher. Il faut quelquefois se présentera l'ennemi pour soutenir la vérité qu'il attaque.
Cependant la sécurité ne revint pas aussi vite que les intéressés pouvaient le souhaiter. Etienne Gibert ne prévoyait pas les transes mortelles par lesquelles allait passer son église pendant les années 1762-64, à l'ouïe des condamnations capitales prononcées par le parlement de Toulouse contre le pasteur Rochette, les frères de Grenier, et Calas et Sirven sous des prétextes controuvés. Ces transes furent heureusement vaines. Le second pasteur de Bordeaux, Henri Cavalier, écrivant à son collègue Paul Rabaut en septembre 1764, dit expressément : « Nous ne sommes pas non plus inquiétés dans cette ville, grâce à Dieu ; mais nous sommes toujours obligés d'y observer beaucoup de ménagements. On n'a encore osé y convoquer que des petites assemblées de 30, 40, 50 et quelques-unes de tout au plus 80 personnes... ^ » — Il faut arriver jusqu'au règne de Louis XVI pour constater qu'à l'égard des Religionnaires la tolérance de fait est véritablement entrée dans les mœurs.
Par la force des choses l'église de Bordeaux, relativement nombreuse et prospère, était redevenue une église « en vue », presque autant que celles de Montauban, Montpellier, Nîmes, avec lesquelles elle correspondit plus d'une fois directement. Toutefois son influence immédiate s'étendait moins loin et ne dépassait guère les limites de l'Agenais, du Périgord, de la Sain^ tonge. Ses relations avec La Rochelle sont certaines 2. En 1763 et
1. I.ettre du 7 septembre 1764, citée par Daniel Benoit. Les frères Gihert, p. 23v'. Cf. E Hugues, Synodes du désert, II p. 340.
2. Pour Saiute-Foy voir E. Caris, Essai sur le développement de la Réforme à Sainle- Foij (1881, p. 591) et ci-dessus chap. Vil pour La Hocliclle. Voir entre autres une lettre
IIISTOIKK EXTERNE DE LA COMMUNAl TÉ DES RELIGIOXNAIBES 251
•1789, ellr fut appelcM^ h mclLi'c la paix dans l'rglisc du Toniieins travaillée par des ([uerelles intestines et elh; y réussit grâce à la prudence et à la sagesse d'Etienne Gibert, puis d'Olivier-Desmont K C'est exceptionnellement toutefois ([u'cn 1774 elle s'intéressera au sort des églises du Béarn persécutées'^, et (|u'eu mais et novembre 1778, le Consistoire soutiendra par forme de conseils et de subsides les premiers pas que reprend l'église de Toulouse moins favorisée à tous les égards^.
On peut croire que celle de Bordeaux possédait des hommes de sens et de tête quand on voit ({n'en mai 1761, au lendemain de la persécution, le Consistoire constitue un comité de six membres pour veiller aux biens des protestants de la province^;» — en mars 1764^, un 4iutre comité de six membres «pour ménager les afîaires politiques du corps des protestants» ; — en juillet 1768^, derechef en août 1774", encore un comité de (juatre membres seulement, pour trancher promptement les diverses questions, non susceptibles de retard, qui intéressaient toutes les églises de la « province », Déjà en août 1764^, un synode provincial avait chargé notre Consistoire de la correspondance établie par le dernier synode national (celui du Bas-Languedoc de 1763) entre toutes les provinces ecclésiastiques de France, et nous savons quel appui ce Consistoire donna toujours, soit moralement, soit matériellement, à Court de Gébelin, agent général des églises protestantes
j (lu Consisluin' do celte ville ;ui ConsîsLoire de Bordeaux, 16 juiu 1770; |)our le n-iucr- 1 cier des "bons olïices que M. Henri (Cavaliei'), un de vos tlignes i)asleurs, est venu nous r'.ndre dans notre pros:»ant besoin et pendant les céi'énionie?< les |)lus on vénéra- 'ion à tout véritable chrétien « [Arch. du Consi.'yt.).
1. H y a dari^ les Archives du Consistoire un dossier de 21 nièces relatives à celte j médiation. Cf. le Hcfiistrc corhsislorial, 17 juin, "27 août, l*^"" octobre 1789. "2. \'oy. ci-dessus, clia|). V, p. 144.
'A. Hciji.slre consisloridl. 13 mars et T) noxcrnbrc 17SS. — V.n juillet 17S7, le pasteur
Marche, de Sainte-l-Oy-la-Grande, écrit à ()li\ iei-De^-niont pour le nieltre au coiuant
I du trouble violent introduit dans la célébration du culte réformé au\ i'.érenirers, par
' le curé de Saint-André. Cette curieuse hdtre a été publiée dans le Huuucnnl du Stid-
Oiirst (!•■'■ m)vend)re 1898), d'après des i' archives de lamille », san-^ autre indication.
\.-Ihid., -23 mai 17()1.