‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 135 sur 166 · Sylva Blachon · texte numérisé non relu

Sylva Blachon

4 «En 1790, Jean Bon pour fuir la haine des catholiques de Montauban, pour tS-iler le sort de quelques uns de ses coreligionnaires massacrés par eux dans l'émeute du JO mai», s'était rctuij.é à Bordeaux. fVoy. Léon Lévy, Quelques recherches sur J ean Bon aitU Al l ré, dans La RéuoluUon française, 1893, p. 422).

Ce pasteur est M. Jean-tioii-Saiiil-Aiidrc'', connu de tous les membres rlu Consistoire et que les lidelles désireiil donner pour adjoint à MM. Desmons et Blaclîon, a lin que, par les soins réunis de ces (rois pasteurs, l'instruction des jeunes gens, la consoUation des malades et le service divin soient laits avec toute l'exactitude et la régularité convenal)le(s) etque lesincommodilés de l'un d'eux ne puissent pas nous piivrr des secours religieux dont la dis|)ensa(ion ne peut être inlerr()ni|)ue.

C'est pourquoi, Messieurs, nous \()us prions de con\ o(juer incessamment une assemblée de chefs de fauiille pour y proposer notre demande et statuer sur les moyens les plus promts {sic) et les meilleurs pour les réaliser.

Nous attendons cette laveur de votre zelle et des sentiments de coidraternité qui vous unissent à tous les membres de l'église dont le soin est conlié à votre surveillance^.

Quels motifs invoqua le Consistoire pour ne point donner satisfaction aux pétitionnaires, nous l'ignorons. Jean Bon Saint- André ne fut point nommé et regagna Montauban en décembre 1790 2.

Olivier-Desmont et Silva Blachon (celui-ci jusqu'à son départ, fin mars 1793) continuèrent donc de desservir les deux paroisses protestantes de Bordeaux. Voici quelques documents qui permettent d'éclairer jusque dans le détail les difficultés de leur tâche et les dangers de leur p.osition.

Lettre du pasteur Olivier au citoyen Alaret, négociant, au puits d'Escazeaux.

Bordeaux, le 5^ jour complément, an II

(21 sept. 1794).

Citoyen. Je vous remets ci-joint, comme au secrétaire du Consistoire les doubles des registres des baptêmes et des bénédictions des mariages ainsi que tous les autres papiers qui m'ont f)aru pouvoir être utiles. L'on vous remettra aussi une paire de coupes de composition (.ç/c pro communion) et une boitte pleine de marons [sic pro méreaux) pour les communions qui n'ont jamais servi à cet usage pendant mon' ministère dans cette église. \'ous voudrés bien, citoyen, m'en donner une décharge et avoir la complaisance de tenir prêt dans huit jours l'expédition de mon acte de retraite, suivi d'un certificat tel que le Consistoire a délibéré devoir m'être donné et que vous croirés que je puis le mériter. Je vous demande aussi l'acte qui regarde mon beau-frère Barre. J'aurai l'attention de passer chez vous pour faire mes adieux et recevoir ces pièces de votre main, après que vous aurés eu la bonté de les

L Suivent quarante-hiiit signatures autograplies, entre autres celles de Marteillie, P. Bonns, Boscq, J. Audiffret, Jean Foissac, J. Bonafous, J. Draveman, Jacques Boudet, T. Beysselance, Jacques Burète neveu, 1-*. Sorbe, Laffitte, Jean Nairac, Saint-Amant, etc.

'2. Et non 1780, comme le dit M. Léon Lévy par inadvertance.

faire signer par les Anciens présens à la délibération et par vous, qui en êtes le secrétaire.

Salut et fraternité, J. Olivier-Desmont.

P. S. — Je compte d'êlre prêt à partir dans une quinzaine de jours.

Lettre du pasteur Desmoni au citoyen Ataret, membre du Consistoire.

Bordeaux, 2 vendémiaire an III.

(23 septembre 1794).

Citoyen. Je viens de recevoir une lettre du citoyen Dupuy, qui doit vous 5 être remise puisqu'elle concerne le Consistoire. Je la joins aux autres papiers que je vous envoyé. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire et ma résolution :, étant prise et aux deux tiers exécutée, je n'en reviendrai point... Mais ^ quand les choses en sont venues au point ou elles sont envers les pasteurs et envers moi en particulier, dans cette église, il ne reste plus à ceux-ci que de se retirer chés eux ou dans les lieux où la Providence leur prépare un azile.

Salut et fraternité. |^

J. Olivier-Desmont. 2r

P. -S. — Je m'en rapporte à ma précédente lettre et vous prie de tenir prêtes mes lettres de congé et celles de mon frère Barre. Je passerai chez vous dans 7 ou 8 jours pour vous embrasser, les prendre et partir. 5

Avant de quitter son église Olivier-Desmont avait accompli un acte de grand courage, dont malheureusement nous ignorons les circonstances. A une date que nous ne pouvons préciser, mais qui semble appartenir au commencement de septembre 1794, il s'était présenté devant le terrible Club national, — celui-là même que le parti girondin avait prudemment supprimé en mars 1793, mais que des Représentants en mission s'étaient hâté de rétablir en septembre suivant, — et là il avait osé lire un discours de sa façon sur ce sujet : La justice et la vertu sont les bases de la République^. De ce discours nous n'avons pas pu prendre connaissance; mais, ou nous nous trompons fort, ou bien il exposait des idées et des sentiments qui, quoique inspirés de Montesquieu autant

i. Discours sur cette pruposition . la justice et la verlu sont les base'i de la République, lu dans une séance du Club national de Bordeaux par le citoyen J. Olivier-Desmont. Eéimprlmé par délibéralion de la Société populaire de Troyes, le 24 vendémiaire an III. (Trbyes, Sainton, in 8*^.) On en siffuale un exemplaire à la Bibl. nationale de Paris sous la cote Lb 40, 2573 — Il est possible que cette lecture ait été provoquée par l'invitation faite à Olivier de donner une preuve de « civisme »; auquel cas il aurait bien mal répondu à l'attente des clubistes.

RÉGiMF. Dr: L.\ i.ii?i;nrî: i,i';(;al1':, etc. 315

que. de l'Evangile, ne l'uienL point du goût des auditeurs ])iiisque l'orateur crut bon de pourvoir à sa sureir en quittant Bordeaux.

Les quatre pièces qui suivent provien?ient de Silva Blaclion ou le concernent directement.

Lettre de Situa Btaclion an Consistoire de Bordeaux.

Paris, 2\^ juitlet 1790.

Messieurs,

Ouant, à l'élat des éj^lises, vous apjtrendrés comme moi avec satisfaction que la liberlé des o[)inions reîijjfieuses se maniieste de plus en plus en divers lieux. Les pasteurs d'Orléans et de Meaux (tous les deux élus membres de leur assemblée de département respectif) m'ont fait le tableau le plus intéressant de la disposition des esprits à embrasser la Réforme. Les circonstances n'ont pas peu contribué aussi à l'établissement d'une église française dans la capitale. M. Marron, ci-devant chapelain de l'hôtel de Hollande, assisté d'un consistoire assez nombreux et assez bien composé, a formé cet établissement il y a environ une année. Il s'en faut bien qu'il soit tel qu'il pourroit être. L'église de Paris n'a pas encore acquis la consistance qu'elle doit avoir; mais elle ne peut manquer de fleurir bientôt, au moins par le nombre et la fortune de ses membres. L'intérêt que je devois y prendre m'a engagé à accepter l'honneur d'y prêcher deux fois. Je dis prêcher, car M. Marron lit ses discours, dont au reste j'ai été très content. C'est un sujet d'un mérite très distingué, bien digne de la place qu'il occupe,

Croiriés-vous, Messieurs, qu'un prêtre, ci-devant avocat général au parlement de Rennes, prêche encore avec le plus grand zèle la dévotion au saint scapulaie ! Je l'ai entendu aux Carméhtes, le jour de leur fête, et je n'ai pas craint d'en dire doucement mon opinion au prédicateur, en lui faisant ma profession de foi, après l'exercice.

Ma qualité de ministre, sous laquelle j'ai été annoncé à diverses personnes, ne paraissoit faire aucune sorted'ombrage. J'ai trouvé la jilus grande complaisance à me donner les renseignements que j'ai demandés sur l'Université, mais je n'ai pu fréquenter les leçons qui ont été fermées un mois plus tôt que de coutume. Les professeurs s'attendent à une réforme nécessaire à plusieurs égards...

Pour ce qui est de la pul)licilé de notre culte, on en rcn\ erra la demande à la lin de la Constitution, et il n'entre i)as dans le système de M. (Rabaut) de Saint-Etienne que la législation s'occupe des frais.

Vous avés sçu. Messieurs, la décision de l'Assemblée nationale sur l'af-

faire de Montauban ?). Ce fut mon ami et compagnon de voyage, M. Daunou (?), qui porta la parole pour la Garde nationale et avec beaucoup de succès. Hier tous les Montalbanais furent invités avec le rapporteur de leur affaire et quelques autres membres de l'Assemblée. Je fus placé à côté de M. l'abbé Gouttes, et quand d'autres santés eurent été portées, je portai à mon tour celle deM. l'abbéGouttes et celle de tout le clergé patriote, ce qui fut fort applaudi, et nous nous embrassâmes. La mienne fut portée ensuite avec ma qualité...

Je continue à espérer que je pourrai vous rejoindre à la Noël prochaine. En attendant ce plaisir et celui de vous donner de mes nouvelles de Londres, de Hollande et de Suisse, j'ai l'honneur d'être....

S. Blachon.

Lettre de dénonciation adressée par un certain Boudier au Consistoire de Bordeaux contre te pasteur Sitva BtacJion, Avrit 1792.

A Messieurs du Consistoire de l'église réformée de Bordeaux,

Messieurs. Né français et convaincu avec toute âme raisonnable et honnête, de la justesse des principes de notre constitution, à laquelle j'ay juré d'être fidelle, de maintenir et de défendre même au péril de la vie, et membre de l'église protestante, j'ay le double devoir à remplir de citoyen et de protestant. Ces devoirs sacrés m'obligent de vous prévenir que plusieurs de nos frères taxent M. Blachon, pasteur, d'avoir tenu des propos plus qu'inconsidérés contre l'heureuse Révolution qui régénère la France, d'avoir manifesté des principes inciviques, d'avoir surtout répondu que — semblables à nos lâches ennemis qui se glorifient d'avoir étouffé tout sentiment d'équité et de justice, qui ne respirent que les horreurs de la guerre civile, voir leur patrie en sang et les Français replongés dans les fers de l'indigne esclavage qu'ils ont brisés, que semblables enfin à ces vils fanatiques qu'entourent le mensonge, l'audace et l'hipocrise {sic), — les Protestants sont les auteurs des troubles de Nismes, de Montauban, et contribuent à toutes les scènes d'horreurs pareilles qui affligent malheureusement encore le royaume.

On a peine à se figurer qu'un ministre de l'Evangile, un ministre de l'église réformée puisse être capable d'une pareille iniquité. Je m'abstiens de toutes réflections : elles naissent en foule. Cet exposé, ful-il exagéré eî même faux, toujours est-il vrai que l'opinion publique en accuse le sieur Blachon. Sy vous l'ignoriez, ce qui me paraitroit surprenant, il vous sera facille de vous en convaincre. Et cela suffît pour que les fidelles de notre église, surtout dans les circonstances cruelles où nous nous trouvons, se réunissent pour demander sa démission afin de faire disparoitre jusqu'au moindre soubçon [sic) les traces d'une conduite sy opposée à nos vrais principes et à la reconnaissance que, plus que tout autres citoyens, nous devons au bienfait de notre constitution.

Mais sy ce^^t (5ic) exposé est vrai dans toute son étendue, le sieur Blachon est un traître à sa patrie, un calomniateur des protestants, et par là digne de toutes les sévérités des lois et de toute la rigueur de la discipline de

IV^ijflise. Votre ijululf^^ence dans ce cas seroil un criine aulajil (ju'elle nous seroit funeste, et je réclame au nom des loix et de la pairie, que vous en fassiez justice ou qu'au moins, ne ))ou\aiil produire des |)r('u\es Jui-idicpies contre lui, vous lui donniez sa démission^ Je tiéclare au surplus cpie, si vous usiez de ménatJfement et (jue je puisse ac(iuérir les pièces justificatives (pi'il me convient et dont je ne déses[)ère pas, que moi-même je le dénoncerai aux tribunaux et, s'il le faut, à la France entière.

J'ai dû vous donner cet avis et vous avertir de ce .qui se passe en cette occasion, ne doutant pas que vous ne preniez dans la plus sérieuse considération cet objet imjiortant, que je soumets à votre sa^-esse, à vos lumières et à votre civisme.

Veuillez asrréer mon respect et croire à la pureté des intentions de votre dévoué serviteur.

ROUDIHR^.

Bordeaux, le 21 avril 1792.

Lcllre du pasleiir Silva Blachon ^ à la Société des amis de la Liberté ri de V Egalité de Bordeaux )>.

Bordeaux, le 31 mars 1793.

l'an II de la République française.

Citoyens,

Lorsque vous eûtes nommé des commissaires autorisés par les corps administratifs pour faire en divers lieux la lecture de la dernière adresse de la Convention nationale au peuple français, le citoyen Grangeneuve qui s'en acquitta et parfaitement bien, au temple des protestants aux Chartrons, crut avoir à se plaindre de la manière dont il avoit été accueilli par le ministre officiant. Il vous en fit un rapport qui donna lieu à des imputations vagues d'aristocratie contre ce ministre, d'où résulta la délibération de dénoncer le fait à la municipalité.

Il est vrai que cette délibération n'a pas été exécutée, mais elle a sufli, avec les propos qui s'étoient tenus en présence d'une assemblée nombreuse, pour causer une grande fermentation, dont le ministre est devenu la \ ictime. Il a fallu qu'il cédât aux menaces que quelques-uns se sont permises, qu'il prit le parti de quitter une ville où il ne pouvoit pas remplir ses fonctions paisiblement. Et vous sentes, citoyens, combien il lui est douloureux de s'arracher ainsi à toutes les relations, d'être en butte à des préventions défavorables, avec la crainte encore que cette rumeur funeste ne le poursuive dans les lieux où il pourroit aller exercer son ministère.

1 L'auteur veut dire son ronf/é

2 L Inventaire des Archives municipales de Bordeaux, période réuolulionnaire, II, p. 81, fait mention d'un Roudier p^rml les «ofïiciers municipaux» de la Municipalité Ijordelaise qu'un envoyé du Comité de salut public vint épurer en messidor de l'an II. C'est vraisemblablement le signataire de la dénonciation ci-dessus. — l'ne seconde dénonciation contre le pasteur Blachon, émanée du sieur Grangeneuve, membre du même club, eut lieu en mars 1793 {Eeg. consist. , à la date).

Telles n'étoient sûrement pas vos intentions, citoyens bienfaisans. Vous n'aviés pas présumé que votre discussion dut porter un préjudice aussi essentiel à un citoyen honnête. Vous ne l'auriés pas condamné à expier aussi cruellement la faute qu'on lui a reprochée.

Je suis, citoyens, ce ministre malheureux, et je m'adresse à vous avec confiance pour soulager ma douleur. Je n'eusse pas attendu jusqu'à ce jour si je n'avois eu besoin de laisser un peu calmer l'effervescence des esprits. Je demande aujourd'huy où est le crime pour lequel je suis poursuivi au tribunal de l'opinion publique.

Je n'ai pas offert la chaire au citoyen Grangeneuve. Mais s'il y avoit eu de la mauvaise volonté de ma part, ne pouvois-je pas me prévaloir de la lettre de la municipalité qui, en m'envoyant le paquet, me chargeoit de le lire ou faire lire, en sorte que je le pris en effet pour en faire la lecture moimême, si le citoyen Grangeneuve ne venoit pas. On sait d'ailleurs qu'il n'arriva qu'après l'heure fixée, que j'étois alors en chaire, que mes fonctions étoient commencées et qu'il ne me fit en aucune manière connaître son désir. Je dois ajouter que c'est un usage fréquent dans les deux temples des protestants à Bordeaux que, lorsque le ministre officiant est en chaire, des avis extraordinaires se donnent par l'autre (ministre) ou par un Ancien, placés à l'escalier, en montant une ou deux marches comme l'a fait le citoyen Grangeneuve. Il n'y a donc aucune affectation dans ce fait, mais seulement un deffaut de présence d'esprit dont on ne peut sans injustice me faire un crime.

Le citoyen Grangeneuve a été aussi peu satisfait de voir que, pendant la lecture, je feuilletois un livre. — Il est fâcheux qu'il se soit retiré si précipitamment. Il auroit reconu que je m'étois occupé de chercher un psaume analogue à la circonstance. Et en effet, immédiatement après son départ, j'invitai mes auditeurs à exprimer leurs sentiments religieux par le chant du premier verset du psaume 68, qui ne pouvoit être chose plus à propos.

J'ai donc donné par là une preuve suffisante de ma disposition à seconder l'adresse qui venoit d'être lue, et j'en ai fait de même, plus ou moins amplement, dans toutes les occasions qui l'ont exigé, particulièrement dans celle ou j'ai reçu de pareilles commissions de la Municipalité et qui ont été assez fréquentes. J'ai toujours regardé et je regarderai toujours comme un de mes devoirs les plus sacrés d'inspirer à mes auditeurs le plus grand respect pour les loix et pour les magistrats. Je déifie qui que ce soit de me faire à ce sujet aucun reproche tant soit peu fondé.

Quant à mes opinions énoncées dans des sociétés familières, qui ont blessé des oreilles délicates, j'avoue qu'aimant par dessus tout l'ordre et la paix, sans lesquelles il n'y a point de liberté, j'ai redouté peut-être plus que personne et, si on v«ut, j'ai trop redouté tout ce qui me paraissoit un acheminement à la désorganisation et à l'anarchie. J'en ai dit franchement ma façon de penser, parce que, sûr de mon intégrité et assez connu dans ce pays où j'ai vécu plus de seize ans^, à Bordeaux ou dans les environs, je me suis cru et j'ai droit encore de me croire au-dessus de tout soupçon. Avec quelque prévention, en effet, qu'on ait pu entendre mes propos, les interprê-

1. Cfitle intlication est assez siirprcdaiile puisque Syha Blaelion n'arriva de Moiitauban à Bordeaux, autant quo nous sacliions. qu'en 1782-83. Voy. ci-dessus, p. 149.

ter cL les rnpporler, les personnes (pii nie connoissenl un peu me rendent encore la justice de croire (jue mes intentions ont toujours été pures. Ceriainement elles n'ont rien de contraire aux vrais principes de la Liberté et de l'Egalité, ({ue j'ai eu le bonheur de sucer avec le lait, dans lesquels j'ai été nourri j)ar mes études, dont je fais i)rofession par mon état et (pii au surplus s'accordent si bien avec mes intérêts personnels.

Pourquoi faut-il donc qu'un fatal incident ait donné de l'éclat, de la consistance, aux soupçons les plus injustes, et m'ait attiré le revers le plus funeste que je pusse jamais essuyer. Mon cœur navré ne peut goûter encore aucune consolation. Après ce qui s'est passé, la [)rudence commune, le respect pour mon état que je ne dois pas compromettre, le besoin de la confiance publique pour l'exercer avec fruit, m'obligent au moins cà une absence péni-. ble et me livrent à toute sorte d'appréhensions pour l'avenir. Vous seuls, citoyens, pouvés réparer en partie le tort fait à ma réputation, à mon bienêtre et à ma tranquillité. Il m'est doux d'apprendre que le citoyen Grangeneuve lui-même et plusieurs autres en éprouvent déjà le plus vif regret. D'autres sans doute partagent ces sentiments. Votre société les adoptera, et la conliance publique qu'elle s'est acquise, dont elle a fait toujours un si digne usage pour prévenir des malheurs publics ou particuliers, deviendra, je l'espère, le rempart d'un citoyen qu'elle auroit failli perdre par erreur. J'ose réclamer à cet effet votre justice et je m'assure que votre bonté méritera toute la reconnaissance de votre affectioné concitoyen.

S. Blachon^

Lettre du pasteur S. Btachon au eitoyen Atareî, négociant, rue Neuve {à Bordeaux).

Nantes, le 12 juillet 1793.

Monsieur et cher concitoyen. — Je ne comprends pas bien si c'est par arrêté du Consistoire ou seulement d'après quelques conversations particulières avec d'autres Anciens, que vous me demandés, par votre lettre du 21 juin reçue le 9 courant, de donner ma démission, comme une mesure qui peut être nécessaire à la paix de l'église. Mais je m'empresse d'y répondre en considération de votre amitié et de celle que d'autres membres du Consistoire conservent sans doute aussi pour un pasteur, qui ne fui et n'en sera jamais indigne.

\'oici donc ma manière de penser actuelle sur ma position vis-à-vis de l'église. Le parti que vous avez pris de ne pas lire au troupeau ma ietlre pour lui, me fait de la peine, parce que mon silence doit paroitre étonnant.

Je me fais un plaisir de vous déclarer en principe fondamental que la |)aix de l'église ne sera jamais troublée par ma faute. J'aurois trop à gémir d'en être seulement le sujet ou l'occasion. Mais je le dis aussi avec douleur: tel procédé à mon égard ne me permettroit pas d'abandonner les droits

1. Archives municipales de Bordeaux, série P., liasse sans numéro. '

de ma charge, et en les réclamant par toutes les voyes légitimes, s'il en résultoit du mal, quelque navré que j'en fusse, je le regarderois comme inévitable et je me croirois déchargé de ma responsabilité devant Dieu, la seule que je sache craindre quand il est question de mon ministère.

Après cela, et s'il est encore tems de prendre un parti, qui concilie ce qui est dû à l'honneur de mon état avec ce qu'on peut juger nécessaire pour la paix de l'église, je déclare encore que je ne connois point d'autre expér dient que l'échange défmitif, le provisoire ne suffisant pas entre M. Barre et moi, parti auquel j'adhère sincèrement sou^ la forme nécessaire d'arrangement conciliatoire et de concert entre l'église et moi, priant M. Barre de s'y prêter.

Je désirerais bien aussi écrire à tout le troupeau et je le ferai dans le tems, pour assurer de ma reconnaissance les fidèles qui me conservent de l'attachement, ayant connu mes principes, ma conduite publique ou privée. Quant à ceux qui ont conçu des préventions et une haine patriotique contre moi, je leur pardonne à tous et d'autant plus aisément que l'exaltation de leur esprit peut tenir à des sentiments vertueux, comme j'en suis assuré de quelques-uns. Le temps viendra où ils reconnaîtront leur erreur; mais il ne leur sera pas facile de réparer le mal qu'ils m'ont

fait

S. Blachon.

Jacques Barre (al. Bar), beau-frère d'Olivier-Desmont, d'abord pasteur à Anduze (1764-76), puis à Nîmes, puis à Nantes \ fut appelé à Bordeaux vers le milieu de 1793 pour y remplacer Silva Blachon 2. Il y resta jusqu'en juillet 1794. Ses débuts paraissent avoir été excellents^; il y a présomption que la suite ne le fut

1. Voy. le Bulletin..., IS9S, p. 490. — D'après la France prolestante, 2^ édit., Jacqvics Barro, député à la C.'onventioii^ aurait été nommé en octobre 1793 substitut du procureur de la commune à Nantes, mais aurait donné sa démission « pour répondre à l'appel de l'église de Bordeaux ». On ne nous dit point de quelle manière ni à quelle date il résigna son mandat de député.

Dans ces deux démissions on peut soupçonner l'influence d'Olivier-Desmont, son frère al. son beau -frère. Les deux termes se rencontrent dans deux lettres d'Olivier- Desmont datées de 1792, aux Archives du Consistoire de Bordeaux, mais le second seul e.^ admissible. C'est d'ailleurs celui que lui donnent Daniel Benoit {ouv. cité, p. 239) et Ch. Coquerel {ouu. cité, II, p. 209).

2. Registre cmisistorial, 5 septembre et 15 octobre 1793, 15 mai 1794.

3. « A édillé les deux églises de Bordeaux par ses prédications » {Hey. consist., 5 ^e[)tembre 1793). Cette date du 5 septembre 1793 semble correspondre à celle de l'admission définitive de .1. Barre comme pasteur suppléant, après une épreuve de quelques semaines ou de quelques mois. Il était peut-être déjà à Bordeaux quand il fut nommé substitut du procureur de la commune à Nantes.

pas moins, à lire les deux lettres que nous allons transcrirez

Lettre du pasteur j. Barre au consistoire de Bordeaux, datée de Nantes, 22 septembre 1793, l'an second de la Jicpublique française.

Citoyens et très chers T'rères en J(^sus-Christ. — J'accepte avec reconnaissance la vocation que vous m'avez adressée sous la date du 5 de ce mois. D'autres, en la recevant, se seraient peut-être bornés à faite l'éloge de votre église et de l'éminence du poste que'^vous m'avez assigné. Des réflexions plus importantes m'occupent. Si l'amour-propre est flatté d'être à la tête d'une église qui s'est distinguée sous le règne glorieux de nos ancêtres e. sous le nôtre, je n'ai qu'à méditer un instant sur la pénible tâche que je m'impose par ces quelques mots : j'accepte la vocation que vous m'avez adressée pour faire taire la présomption, m'exciter à la vigilance, au travail, à la |)rière. Je ne me fais point illusion, citoyens et très chers frères; les grandes villes sont le théâtre de toutes les passions et par conséquent le résultat de tous les égaremens; (le) centre des lumières et du goût. Il faut que le pa leur qui s'y trouve placé, par un mélange de philosophie et de religion s'attache ses auditeurs et s'efforce à préférer Christ àBélial, les maximes de la religion aux maximes du monde. Il n'est pas facile de convaincre l'incrédule; peut-être il l'est moins d'arracher le pécheur à ses penchans vicieux, à ses habitudes criminelles.

Ici, citoyens, mes chers collègues, retraçant à mon esprit et présentant à mon cœur le tableau de mes devoirs, il ne me reste à dire comme un apôtre: Qui est suffisant pour ces choses'? Comment les remplir, ces devoirs? Des grands moyens me sont offerts : d'un côté, votre' exemple, que je ne cesserai d'imiter; de l'autre, vos conseils auxquels j'aurai en tous temps recours. Je vous aurai pour associés, pour frères, pour amis. Quels encouragements !

Tout est arrangé avec mon église (de Nantes). Le citoyen Blachon l'a servie avec édification, et une vocation lui a été adressée. Il ne me reste donc qu'à hâte.' mon départ. J'ai })ressenti la municipalité et j'ai lieu de croire qu'elle m'accordera bientôt un passeport. Quand ma requête ne serait point accueillie, le corps muni ipal devant être renouvelle à la fin du mois prochain, à cette époque je serai libre. Oui, je le désire, d'être auprès d'un troupeau qui désormais sera l'objet de mon affection et de ma sollicitude. Mes vœux pour lui et pour vous, citoyens, mes chers frères, sont des plus étendus et des plus ardents. Veuille le Ciel les réaliser.

Tout à vous. Votre dévoué Irère.

J. Barre.

]. Elles font oublier celle qu'il avait écrite en mai 1773, avec rétourderie de la jeunesse, à Olivier-Desmont devenu son beau-frère : « Vous êtes heureux, mon clier frère, de pouvoir vous passer de faire des sermons et d'employer votre temps à des occupations plus utiles. J'en fais le moins qu'il m'est possible: mais ce moins est trop pour moi. Ce travail, à la longue, vous ennuie et vous empêche d'acquérir les connaissances qui sont nécessaires pour fair(^ «le bonnes compositions » (Citée par le Bullclin,... XIX- XX, p. 34).

Autre lettre du pasteur J. Barre « au consistoire de V église protestante de Bordeaux ». 14 frimaire Van 4^ de la République (5 décembre 1795).

Citoyens et très honorés frères. Il est enfin arrivé ce temps heureux où il est permis de parler de Dieu et de son culte. Pendant le règne du terrorisme, la piété était sans manifestation et l'Etre suprême n'était adoré que dans le cœur des fidèles.

Presque dans le même instant, la RépubUque fut sans temples, sans pasteurs et, par le plus absurde des paradoxes, on osait publier que l'homme pouvait vivre sans religion et mourir sans espérance. D'autres principes ont succédé à cet affreux système : la liberté des cultes vient d'être proclamée^: chacun peut servir son Dieu à sa manière, tout acte religieux qui n'est pas antisocial ne peut être défendu Je dois vous le dire, citoyens et très honorés frères, pour consoler vos cœurs. Si quelques sceptiques ont osé attaquer encore les droits imprescriptibles de la religion, à peine un sage gouvernement s'est établi que les temples se sont ouverts, que le nom de l'Eternel a été psalmodié dans les villes, dans les bourgs, dans les hameaux des Cévennes. J 'ai concouru à cette régénération et, depuis ix mois, j 'exerce provisoirement les fonctions de pasteur dans une des églises de ces contrées. Maintenant, citoyens et très honorés frères, que l'orage est passé, qu'on a droit de compter avec la stabilité du nouvel ordre des choses, mon devoir et mon cœur m'ont imposé la loi de vous écrire et de vous renouveler l'assurance que nous avons pris l'engagement réciproque de conduire en commun l'église que la Providence a confiée à nos soins. Trop longtemps le pasteur a resté éloigné de son troupeau, trop longtemps le troupeau a resté sans pâture. Pleurons sur le passé, réjouissons-nous du présent et de l'avenir, mais ne différ.ons plus de nous acquitter de nos devoirs. S'il est vrai, citoyens et très honorés frères, que le culte se rétablisse parmi vous, s'il est vrai encore que, m'ayant jugé digne d'être votre pasteur, vous m'honoriez de la même confiance, j'attends de vous une réponse qui contiendra vos résolutions et qui me donnera les éclaircissemens dont j'ai besoin. Daigne le Tout-Puissant, que j'ai souvent invoqué en votre faveur, qui vous a préservé des mains des méchants, vous couvrir des ailes de sa protection et. vous bénir.

J. Barre.

Sauve à Durfort, par Montpellier^.

14 frimaire, l'an 4e de la République.

Pendant les treize années qui s'écoulent de mars 1789 à mai 1802 l'histoire externe des Protestants bordelais est assez différente de

1. Par la constitution de l'an III, que le peuple accepta solennellement le 23 septembre 1795.

2. Il y a sur la limite du département de l'Hérault, mais dans le département du Gard, une commune de Sauve voisine de Durfort.

ce qu'elle avait été pendant les quarante cinq dernières années de l'Ancien régime.

Ralliés par principe autant ((ue par intérêt au régime nouveau, ils n'ont en tant ({ue communauté ecclésiastique rien à redouter, semble-t-il, des suspicions et des persécutions qui s'abattent sur l'église des prêtres réfractaires ^. Vivant de leurs propres ressources, ils n'ont rien à demander à l'Etat qui réserve ses subsides pix^uniaires à l'église des prêtres assermentés. Le régime de la liberté légale leur suffît; s'il a ses cliarges, il a aussi ses prérogatives et surtout sa dignité.

En tant que communauté laïque, que la loi a enfin libérée des chaînes du passé, nos Protestants se distinguent en plusieurs catégories.

Il y a d'abord ceux qui, dès la première heure, jouèrent un rôle public dans la Révolution en acceptant des fonctions officielles. La plupart d'entre eux étaient (qui s'en étonnerait ?) entrés à pleines voiles sur les eaux libres qui s'ouvraient devant eux. Pierre Sers fut l'un des chefs les plus estimés, des XC électeurs bordelais de 1789 parmi lesquels, au dire de M. G. Jullian, les Protestants étaient « assez nombreux et fort influents ». Pierre-Paul Nairac fut député par le Tiers-Etat à la Constituante. Jarlac de Lisleferme se mêla activement aux débats que suscita la Constitution civile du clergé. André-Daniel Laffon de Ladébat '^ fut, pendant les premières années de la Révolution, l'un des hommes les plus écoutés et les plus considérés du parti libéral et prolongea sa carrière (sauf une courte éclipse) jusqu'en 1797. De l'assemblée des Etats généraux il espérait, comme bien d'autres de ses contemporains, l'entière régénération de la France. Il le montra bien par sa brochure Déclaration des droits de r homme (1789, in 8° s. n. de lieu). Il dut cependant commencer par une protestation, en s'élevant contre l'abus des mandats impératifs. Nommé membre du Directoire exécutif du département de la Gironde en 1790, il sera choisi, l'année suivante, pour l'un des députés à l'Assemblée législative. Placé à la tête du Comité des fmances, il ne craindra

L Le 19 février 1791, à l'oecasion d'une œuvre dramatique, Jean Calas, des trou blcs eurent lieu au Grand- l'héàtre de Bordeaux, sur le caractère desquels nous ue sommes pas sufTisament (ixé pour en parler.

2. Pour ces quatre noms antérieurement à la Révolution, voy. p. 253 ot ss.

pas de se rendre aux Tuileries, le 20 juin 1792, pour protéger la famille royale contre les colères de la foule. En juillet-août suivants, il exercera les fonctions de président de la Législative, puis, à la dissolution de cette assemblée, reviendra à Bordeaux pour rentrer dans la vie privée. Bientôt arrêté comme suspect, reconnu innocent, chargé de la direction de la Caisse d'escompte qu'il liquida, arrêté de nouveau et emprisonné aux Carmes, plus | tard, président du Conseil des Anciens, il échappera à l'échafaud, ' mais non à la déportation en Guyane ^ après le coup d'Etat du ^ 18 fructidor anV^. La suite de sa carrière, qui se prolongera jus- -^ qu'en octobre 1829, ne nous intéresse pas ici 3. ^

Pierre Thomas, ancien pasteur de Sainte-Foy réfugié à Bordeaux, accepta en juillet 1794 la charge de maire de notre ville ^, et Germain ; Encontre (frère du célèbre professeur Daniel Encontre), venu lui aussi du dehors, devint rédacteur de la Feuille de Bordeaux ^. S'il est ' permis au narrateur de ces faits de marquer une surprise, c'est de

1. Vpy. son Journal de ma déporlation à la Giiijane fran;aise. an V-an VIII publié .^ par Fréd. Masson, de l'Académie française (Paris, 19 r2.) ^

2. Pour une étude approfondie de son existence politique sous la Révolution il faudrait consulter les Procès-verbaux de rassemblée générale de Vadminislraiion du département de la Gironde, 1791, passim, et recueillir dans la collection Delpit, à la Bibl. munie, de Bordeaux, les indications bibliographiques que donnent les manuscrits 1468 (fo3 31, 37. 61, 66, 106, 125), 1469 (f« 71), 1470 (f«« 185, 186) et 1^71 (f"^ 11, 22 et ss., SI, 32, 39, 40, 42, 48, 56). Cf. les Tablettes historiques de Rernadau récemment publiées par M. Michel Lhéritier, Les débuts de la Révolution à Bordeaux, p. 39 à 69.

3. M. André Vovard a sii^nalé doux portraits d'A.-D. Laffon de Ladébati l'un est un pastel de l'année 1766; l'autre une médadle de bronze frappée vers 1830 {liei. hist. de liordeauji, VI !l913), p. 215).

4. Voy. sur ce point un bon article de M. R. Brouillard, Un maire de Bordeaux inconnu (dans la Bévue hist. de Bordeaux, 1918, p. 162-170.) Cf. ibid., 1919, p. 48, une note complémentaire d'après le Beg. des délib. du Consistoire. — Rendu à la vie privée, le 23 brumaire an VIII (14 novembre 1799), Thomas songea à devenir receveur des contributions dans un canton, car il n'était point de ceux que la Révolution avait enrichis. Mais cela déplut à ses coreligionnaires (de Bordeaux ?) qui lui firent savoir l'inconvenance qu'il y aurait à ce qu'un ministre du saint Evangile devint un publiquain. Il rentra donc à Sainte-Foy simplement et y reprit son ministère de pasteur. — Pierre Thomas, né en Périgord vers 1760, exerça d'abord son ministère pastoral à Sainte- Foy à partir de 1780 ou 1782. C'est lui qui sera élu second pasteur de Bordeaux en 1804 (voy. le chapitre suivant).

5. D'après une lettre du second, reproduite par M. D. Bourchenin dans son instructive étude sur Daniel Encontre : son rôle dans VEglise, sa théologie (Paris, 1877, p. 35). — La Feuille de Bordeaux est !e nouveau titre que prit, à partir du 17 juillet 1795, le Journal du Club national fondé le 6 juillet 1794 par Delormcl et A.-E. Germain (voy. Labadie, La presse bordelaise pendant lu Bévolution, Borch'aux, 1910, p. 124). Ce A.-E. Germain serait-il, à l'insu de M. Labadie, notre Germain Encontre ?

coustatci' ([u'aucuii de ces hommes ik; réussit à faire prévaloir les j)rincipes constitutifs (|u'il rei)réseMtait.La raison de leur impuissance, ce fut sans doute leur faibhî nombre-. Là où l(;s sulïrages sont comptés plut()t (jue 'pesés, deux ignorances l'emporteront toujours sur une seule compétence, et la foule prévaudra sur l'élite.

11 faut distinguer ensuite les Protestants qui furent ruinés totalement comme François Bonnaiïe, ou fortement atteints dans leur fortune et leur position sociale : toiîs les gros négociants cliartronnais, que le marasme des affaires, la hausse du change, la suspension des relations avec l'étranger, l'insécurité politique et sociale contraignirent à demeurer oisifs pendant plus de; deux années, — et aussi toutes les petites gens, bouti((uiers, commis, ouvriers, des chais, domestiques qui, vivant dans l'entourage des riches, subirent nécessairement le contre-coup de leur gène ou de leur détresse. Il est vite fait de dire que la guerre à soutenir contre l'Europe fut la cause de tout le mal. Ce mal avait commencé dès le jour où les pouvoirs régulièrement constitués avaient vu paralyser leur action et anéantir leur bonne volonté par les assauts répétés des groupements démagogiques.

Enfin, il faut nous arrêter aux Protestants qui, d'une manière bien inattendue pour eux, furent traités par les Sociétés populaires, ombrageuses et envieuses, comme suspects de « modérantisme » (tel le pasteur Silva Blachon dès avril 1792), — ou coupables de « négociantisme », comme Desclaux, Duthil, Géraud, Gabriel Perrière, Laffon, Jean Tarteyron, J. B. Nairac etc^. — Leur véritable tort c'était d'appartenir aux classes aisées. Obligés de se disculper des griefs particuliers dont on les chargeait, beaucoup se tirèrent d'affaire en exagérant leur « civisme » ou en sacrifiant volontairement une partie de leur fortune. Mais d'autres, cités devant le tribunal révolutionnaire de la Gironde ^ que présidait le trop fameux J.-B.-Marie Lacombe, payèrent de la prison ou de l'amende les accusations portées contre eux. Si aucun de ces républicains de la première heure ne fut envoyé à l'échafaud, si un seul fut ruiné à fond, François Bonnafîé, le plus riche de tous (encore

1. Voy. les (lossiors L. 218G, 2833, 28-15, 2850, 2851, 2861, 2861, 2882 et 2883 des Arcliives départementales de !a Gironde.

2. Plus connu sous le nom de Commission militaire, ^orte de Cour martiale composée de civils munis de pouvoirs exceptionnels.

fut-ce par ]a faute des événements peut-être plus que par la méchanceté des politiciens), il n'en reste pas moins vrai qu'on vit de nou-veau Saturne dévorer ses enfants et Galiban se dresser contre ses conducteurs.

Le procès-verbal de l'interrogatoire de J.B. Nairac montrera, mieux que tout ce que nous pourrions dire, et l'esprit des accusateurs et la mentalité parfois déprimée des accusés.

Aujourd'hui onze messidor an II de la République Irançaise, devant nous membres du Comité révolutionnaire de surveillance établi par arrêté du Comité de salut public, s'est présenté volontairement le ci-après dénommé, qui a demandé à être interrogé.

P. — Quel est ton nom, âge, profession, lieu de naissance et domicilie ?

R2. — J.-B. Nairac âgé de 39 ans, rafmeur, natif et domicillié de (sic) Bordeaux.

I. — N'as-tu pas appartenu à la municipalité de Bordeaux destituée ?

R. — Oui.

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