Piocquain, ouv. cité, p. viii, et ss
2. 1^'ormuléc d'abord dans le Catéchisme de Calvin, puis dans le Catéchisme de Ileidelberg, puis solennellement dogmatisée, au nom de l'église, dans la Confession àe foi de La Rochelle en 1571 : la sainteté de Dieu (idée métaphysique), la perversion de l'homme (réalité psychologique), la mission rédemptrice du Christ (fait historique),
d'un noyau solide, encore que les contours en fussent souvent flottants et variables; — une législation écrite que d'Huisseau, Aymon et autres canonistes avaient tirée des décisions synodales ;^ — - des formes du culte qui essayaient de se modeler uniquement sur celles des premiers siècles; — une organisation générale qui limitée au territoire national ne reniait pas néanmoins l'idée de la communion avec les Réfo mes des autres pays et avec l'Église universelle; — un régime parlementaire qui s'élevait de l'église locale au synode général par le moyen des colloques de districts et des synodes provinciaux; — des institutions ecclésiastiques qu'on appelait le pastorat, le consistoire, le diaconat, sans oublier les petites écoles, les collèges, les académies ensegnantes et les maisons d'assistance, qu'on se proposait bien de relever un jour; — enfin une conception de la famille, du mariage et de la vie chrétienne, assez différente de celle qu'acceptait le catholicisme.
Ils avaient leurs historiens avec Grespin, Théodore de Bèze et Elie Benoit, — leurs défenseurs avec cette pléiade de controversistes qui, comme Daniel Chamier et Jean Mestrezat, avaient fait au Clergé catholique une obligation de justifier des doctrines qu'il eût voulu imposer d'autorité; — leurs exégètes avec ces professeurs hébraïsants et grécisants des anciennes Académies de Sedan, Saumur, Orthez, Montauban, Nîmes, etc., qui avaient poussé si avant dans 1 étude des saintes Ecritures; — leurs canonistes avec Christophe et Henri Justel; — leurs sermonnaires avec Jacques Saurin, Jurieu, Drel ncourt, Brousson, dont les mérites ont survécu aux circonstances; — leurs théologiens avec P. Dubosc, Dumoulin, Daillé, Ancillon, Jean Claude, Jacques Abbadie, auteur d'un Traité de la vérité de la religion chrétienne dont M^^ de Sévigné disait : « C'est le plus divin de tous les livres... Je ne crois pas qu'on ait jamais parlé de la religion comme cet homme là. )) Ce fut en tout cas, jusqu'à la veille de la Révolution, « le livre de chevet des apologistes catholiques )>^.
Et ces legs du passé n'étaient point oubliés. Ils s'enrichissaient
l'affranchissement, du p(^ciié (notion morale). — Se rappeler que la Confession dite de La Rochelle remontait en réalité à l'année 1559 et qu'elle fut (iénoniniée à l'origine « confession gallicane ».
l. D'après M. Albert Monod {oiiu. cité, p. 9), qui consacre à cet auteur tout un souschapitre, p. 99 à 14L
pour nos Religionnaires bordelais de tout ce que le Refuge leur envoyait et leur enverra encore sans discontinuer ^ afin de les maintenir dans la grande communion réformée et les entraîner dans la voie du progrès spirituel et du perfectionnement religieux. Mais pour dégager les vrais caractères de cette solidarité, il est nécessaire que nous ouvrions ici une large parenthèse.
Bannie de France par la Révocation, la théologie protestante s'était transportée sur la terre de liberté qu'était la Hollande, pour y refleurir, sans le congé du Clergé, pïus vigoureuse et plus efficace que jamais, concurremment avec la théo ogie janséniste.
Toutefois le grand devoir de ces missionnaires du Refuge ^ et leur œuvre essentielle, ne fut plus comme jadis de polémiquer contre la tradition catholique, mais de faire front con re le rationalisme philosophique qui s'introduit avec Spinosa et Bayle vers le temps où la Révocation ette hors de France les apologètes qui pouvaient le mieux démontrer la vanité de certaines attaques et le bien-fondé de quelques autres.
Ce qui ne pouvait plus se faire par les Académies protestantes du royaume, les théologiens proscrits l'entreprirent courageusesement, et s'il est remarquable de noter que, de 1670 à 1802, l'apologétique chrétienne compta pour le moins 450 noms du côté catholique, il ne l'est pas moins de relever qu'elle en mit 175 en ligne du côlé protestant.
Leur rôle consista à reconnaître in ensiblement l'insuffisance des preuves externes du christianisme (prophéties et miracles) qu'on avait opposées jusque là aux incrédules, et de se cantonner toujours plus dans les preuves psychologiques, celles qui se tirent des bienfaits du christianisme non pas tan à l'égard de la société humaine que tout d'abord à l'égard des individus, qu'il transforme et régénère jusque dans leur tréfonds. Si l'appel à la preuve interne, prise non point tant du christianisme considéré en lui même que de l'invincible certitude qu'il instaure dans
1. Voy. ce que nous disons, dans notre Introduction sect. 1 et 2, des relations incessantes de Bordeaux avec la Hollande, et ce que nous dirons, au cliap. II, de ses relations avec les Frères Moraves et, avec la Suisse romande.
2. Avec des écrivains comme Pisrre'Jurieu (+ I7I3), l 'avid Martin (+ 1721). Jac- Basnage (+ 1723), Jacques Abbadie (+ 1724), Elie Benoit {+ 1728), Jacques Saurin (+ 1730), etc.
chaque croyant^, et aujourd'hui admis par tous les controversistes comme le plus solide argument qu'on puisse opposer aux non-croyants, le mérite en revient surtout aux doctes protestants de cette époque. Les catholiques, paralysés d'abord par leurs divergences intestines, ne firent que suivre, en maLfgréant; car ils n'ignoraient pa^ que lautorité de cette preuve intime pouvait se re ourner contre eux et libérer les individus des empri es de l'autorité sacertodale.
Cette preuve expé imentale, dont Calvin, Duplessis-Mornay, Grotius - et Amyraut avaient de bonne heure en'revu la valeur, le pasteur Abbadie la reçoit plutôt des mains de Pascal. Il la fait accepter par dom Prudent Maran^ et le P. Pérussault, la transmet à Picte , à Turettin, à .Jacob Vernet*, tous trois de Genève, à l'oratorien Duguet et au bénédictin Veyssière de a Croze. Rousseau la reprendra en la déformant et la léguera à son tour à l'abb' Gérard et à Necker^. Mais c'est seulement par Schleierma her et Alexandre Vinet qu'elle prendra toute sa force au xix^ siècle.
Telle se formule alors, plus ou moins confusément, la preuve générale de la vérité de l'Evangile, par laquelle son droit à l'existence se maintient vis-à vis de la philosophie. La forme sous laquelle cette preuve est présentée et l'importance qu'elle revêt rendent sans gravi é irrémédiable les défaites subies par la défensive chré ienne sur le terrain de l'exég se historique et philosophique. Là, en effet, la voie ouverte par le professeur Jean Leclerc
1. Nous l'appellerons pour cette raison la preuve intime, pour éviter toute confusion avec la preuve interne qui se tire de l'excellence du christianisme considéré en luimême.
2. Par son traité De verilate religionis chrislianse (1536) Grotius avait « donné le modèle de l'apologie sérieuse destinée au grand public » (A. Monod, p. 14.).
3. «L'un des plus éloquents défenseurs de la preuve intime» (1746) au jugement de iM. A. Monod (p. 345).
4. Vernet est le continuateur de Turettin. C'est sous leur double nom que parut, de 1730 à 1788,, en 10 vol. le Traité de la vérité de la religion chrétienne que M". A. Monod considère comme l'œuvre la plus considérable du siècle et la plus solide depuis celle du catholique Houteville (p. 347).
5. Necker n'est pas le seul écrivain protestant qui se soit révélé en ce temps-là l'adversaire du philosophisme. A son nom il faut joindre ceux de D. P. Boullier, J.-F. Dcluc, Formey, De la Beaumelle, B.-L. de Murait, Jacob \'ernes (Voy. G. Lanson, Manuel bibliographique de la littérature française moderne, t. III, 1911). (Ne point confondre Jacob Vernes et Jacob ^'ernet, dont nous avons parlé dans la note précédente.
et l'oratorien Richard Simon dès le'xvii® siècle, rcpriso avec exagération par Bayle, mal suivie d'ailleurs par le pasteur Jurîeu, continuée avec plus de science par Astruc, Levesque de Burigny et l'oraLorien Houteville, aboutira à ruiner l'autorité externe des Ecritures, comme la critique protestante avait miné l'autorité de la Tradition. Mais Groteste de La Mothe, ministre du Saint Evangile, avait su modifier le principe de l'inspiration des Ecritures suivant le sens de Jean Leclerc, dans des termes tels qu'il fui adopté par la majorité des protestants français du xviii^ si ' cle et d'assez près par le catholique Dupin ^.
Quant à la défense des doctrines chrétiennes par la dialectique, si diversement menée par Bossuet, Huet et Malebranche, Bayle la rendra caduque en proclamant que la seule autorité religieuse est intérieure et que la valeur de la révélation lui vient de son accord avec la raison et la conscience ^. Oui, disaient les Protestants, mais avec la conscience et la raison préalablement éclairées par la parole du Christ.
Ainsi averti notre lecteur comprendra plus tard l'attitude prise par le pasteur Gibert dans son conflit avec le consistoire de Bordeaux et y verra un épisode local de la grande lutt^ qui était alors engagée jusqu'au sein du protestantisme entre la religion de l'Esprit et^la religion d'autorité^, en attendant celé du sentimen'. pur qu'introduira Rousseau.
Pour l'intelligence des chapitres à venir, il importe de remar-