CHAPITRE X
Régime de la liberté définitive
Réorganisation de l'église sous la garantie
des lois communes.
A la faveur du décret sur la liberté des cultes (21 février 1795) l'église se relève sponlanémeid, après le retour de son ancien pasteur Olivier- Desmonl, septembre 1796.
Le Consistoire : sa réorganisation, son fonctionnement, ses délégués, ses agents.
Le premier temple des Chartrons (1796), ■ — les premières orgues, léchant public.
Appel du Consistoire à l'église, décembre 1796.- — Recensement des Prolestants de Bordeaux en vue d'une collecte à domicile, janvier 1797; — leur nombre, leur répartition.
Retraite définitive du pasteur Olivier-Desmont, juilleL 1797. — Election de son successeur François Martin (de Saint-Jean du Gard). — Projet non réalisé d'élire un second pasteur.
La vie ecclésiastique durant les dernières années de la Révolution. — La ferveur religieuse semble se réduire à peu de chose. — Attitude des Protestants de Bordeaux vis-à-vis des cultes révolutionnaires.
Le soin des pauvres, — De queltjues cas particuliers à cet objet. — Les ressources fmancières de l'église.
Les étapes du relèvement de l'église, de 1796 à 1801.
Nouvelles appréhensions de l'église relativement à son avenir, septembre 1801. — Elle fait l)on accueil à la loi du 18 germinal an X (8 avril 1802). — Cette loi, qui met fin au régime de l'indépendance de l'Eglise visà-vis de l'Etat, n'entrera en vigueur qu'au commencement de 1804.
Nous connaissons assez bien la ])romièi'c })lias(' de l'histoire de notre église pendant la Kévoluticni; moins hicn la seconde, comme on va en juger.
En dépit de deux tentative.^ (pii furent faites, — la première (»n février 1794^, à la faveur de circonstances locales queî nous discernons mal; la seconde en août 1795 2, consécutivement au décret du 3 ventôse an III (21 février 1795) qui rétablissait la liberté des cultes, — le nouveau temple des Chartrons ne put être ouvert qu'en octobre 1796^, après 38 mois de clôture*, au temps où Bonaparte occupait les Etats du pape. Il fut inauguré avec le concours" d'Olivier-Desmont revenu de son exil, avant que le ministère du successeur qu'il désirait fut pleinement assuré. Par une délibération du 2 août 1796 (la première qui reparaisse au Registre consistorial après une interruption de près de deux ans ^) les Anciens décidèrent que leur fidèle pasteur prononcerait un sermon «analogue à la circonstance, le jour qu'on fixera pour l'ouverture de la nouvelle maison d'oraison que les membres de l'église ont fait consiruire aux Chartrons^», après autorisation préalable de la municipalité. La dédicace solennelle semble avoir été retardée jusqu'aux fêtes de Noël.
Ce discours inaugural ne nous a pas été conservé. Sans grande
1. Registre consistorial, à la date. — Les fêtes de l'Etre suprême que l'on préparait à ce moment, avaient peut-être donné quelque espoir de liberté à l'église.
2. Re(jistre consistorial, k \a date. — Le décret du 7 vendémiaire an III (28 septembre 95) exigea une déclaration préalable pour l'ouverture des lieux de culte. — Dès le 5 septembre 1795, l'ancien pasteur Barre avait demandé au Consistoire de rei)rendre son ministère, mais n'avait point été agréé (ci-dessus, p. 332).
3. Le registre D. 115 des Arch. munie, (période révol.) contient, sous la date du 12 fructidor an III (29 août 1795), une série d'actes desquels ressort que le Conseil général de la commune fut appelé à fixer les heures pendant lesquelles l'ancienne chapelle des Carmes déchaux (devenue église Saint-Louis des Chartrons) serait ouverte à deux « sociétés /, qui désiraient y célébrer un cultci religieux. Le caractère particulier de ces deux sociétés n'est point autrement indiqué. A la date précitée, il ne peut s'agir d'un culte théo-philanthropique ni d'un culte décadaire. Un dossier conservé aux Arch. dép. de la Gironde (série L.1441) nous permet de croire qu'il s'agissait de catholiques constitutionnels, d'une part, (^t de catholiques non-constitutionnels, d'autre.
4. Pour le culte catholique l'exercice public n'avait guère été suspendu plus de dixhuit mois, comme nous l'avons indiqué à la fin de notre Introduction.
5. L'interruption dans les séances du Consistoire (23 nu)is) fut donc moins longue que celle qui se constate dans le culte public (40 mois).
G. C'est à ce nouveau temple (sis tout au vois. nage du temple actuel des Chartrons qui ne fut construit qu'en 1832) que s'applique évidemment ces lignes de M. Cadène (p. 25) : « la commission nommée en février 1793 s'était remise à l'dHivre dès que les temps l'avaient permis et le (premier) temple des Chartrons s'était achevé grâce à elle. »
chance d'erreur nous pouvons conjecturer qu'il était débordant d'allégresse pour le présent et gonflé d'espérance pour l'avenir. C'est toujours ainsi que débutent les résurrections collectives, dans la société ecclésiastique aussi bien que dans la société civile, en attendant que les déceptions se produisent.
[jCe relèvement de l'église était, en fait, l'œuvre du pasteur, mais voulue, préparée, provoquée par le Consistoire dont les membres disjoints s'étaient sans doute rapprochés plus d'une fois, au cours des années 1794-96, en des conciliabules secrets qui n'ont point été enregistrés. Le Consistoire reste la cheville ouvrière de tout l'édifice ecclésiastique, et c'est par lui que la continuité historique s'établit le mieux entre la première et la seconde phase de la période dans laquelle l'église est entrée depuis la disparition de l'Ancien régime. Il importe donc de noter au moins quelles modifications cette compagnie a subies pendant cette période de courte durée.
En principe elle comptait seize anciens depuis son renouvellement en juillet 1793. Ce chiffre ne fut point modifié. Si en février 1798, c'est-à-dire dix-huit mois après la reprise de ses réunions ordinaires, elle décida de s'adjoindre cinq nouveaux' membres, « pour activer le service et contribuer, s'il est possible, à l'augmentation de la gloire de Dieu », ce fut aussi pour remplacer les manquants ^. Les cinq nouveaux élus furent les «citoyens » Barkey, Laurent, J.-J. Boyer, Lourde et Labeaume. Conformément à la Discipline de l'Église réformée, tous cinq furent «proclamés» le premier dimanche et « reçus » le second dimanche suivant ^, Le Consistoire eut dès
1. A une date assez voisine de ces élections complémentaires, nous rencontrons comme membres du Consistoire neuf autres noms : Martin (l'architecte), Sabrier, Pir'rre Mellet, C. D. Vanericken, Vigouroux aîné, E. Amanieu, Borde, Louis Julien, J.-B Boyer {Délibération du 12 décembre 1797). Ces neuf noms, (auxquels il faut ajouter celui de Vontiemert père, mentionné à la date du 7 nov. 1797. et probablement celui de Peters, mentionné à la date du l^""^ août 1799, mais souvent en voya^fe) sont rappelés comme étant ceux de membres qui ont engagé leur signatui-e pour le paiement des orgues.
A la suite des élections complémentaires (?) du 6 mars 1800, les 12 nouveaux membres du Consistoire furent : Jean Bourgailh, Liv're aîné, Faure aîné, Sorbé-Lormont, Concliet, Tourtach, Collisson, Drcos, Schutte, Droz, Douzon et Decour. « Ce renfort de lumière et de conseil (dit la délibération du 21 avril suivant) lui donne (au consistoire) les plus grandes espérances pour les délibérations qu'elle (la réunion) prendra désormais relativement au gouvernement de l'église et au soulagement des pauvres ».
2. La délibération du 1<^'' avril 1800 précise la procédure suivie en pareil cas en disant que les nouveaux élus seront proposés à l'Assemblée générale des fidèles pendant trois dimanches consécutifs, et ensuite reçus et installés définitivement.
RÉGIME J)l-: LA LIBHirri': DÉFI Mil VE, ETC. i^39
lors s.es 16 anciens, ])lus le ])asleui-. FI n'y caiI rini de cliangô dans cette organisation jusc^n'au momeiiL où elle sera modifiée d'autorité par la loi de germinal an X.
Les réunions avaient li(Mi d'abord 1(^ prc^mier jeudi de chacjuct mois du calendrier républicaine Par décision prise le 19 fructidor an VII (5 septembre 1799), elles furent fixées au premier jour de chacun des dits mois pour éviter les confusions qui naissaient avec l'ancien calendrier grégorien, auquel les habitudes d'antan ramenaient insensiblement beaucoup de citoyens. Cette décision fut respectée jusqu'à la fin de notre période, si l'on né^^lige quelques accrocs qui lui furent donnés par suite de circonstances particulières 2.
Les délibérations du Consistoire ne se passaient plus, au début de la phase que nous étudions, dans le strict huis-clos de jadis. Il y avait dans ce relâchement sans aucun doute une concession à l'esprit démocratique du moment. Les abus ne tardèrent pas à se produire. On vit, un jour, un indigent se présenter à la compagnie et réclamer plus ou moins impérieusement sa part de la bourse des pauvres. Pour couper court à cet abus et autres semblables, le Consistoire arrêtera, le 19 août 1802, sur l'observation de l'un de ses membres, qu'on n'admettrait plus désormais dans la salle où l'on délibérait aucune personne étrangère à l'assemblée.
Cette sage mesure fut « appuyée de divers membres qui se plaignent aussi qu'on y délibère souvent et même qu'on y arrête des choses importantes auxquelles ils n'ont pas participé, faute d'en être prévenus ». Le Consistoire leur donna également satisfactioji en stipulant «qu'aucune matière extraordinaire où il sera propozé des changemens tendant à augmenter les dépenses, nommer h des places, etc., ne pourra être traitée dans une assemblée ordinaire, mais (qu')il en sera convoqué une à cet efîet, » à la réserve de tout ce qui regarde le soin des pauvres.
Jamais le registre des délibérations ne mentionne le décès des membres du Consistoire. Exception est faite cependant, lors de la
1. Délibération du 13 novembre 1798, de laquelle on doit inférer que jusque là il n'y avait point de jour fixe pour les réunions du Consistoire.
2. Dans la plupart des délibérations de nos deux registres consistoHaux, \v style républicain est traduit presque chaque fois (non sans quelques errein-s) en style grégorien appelé «vieux style». Quand cette traduction n'est point faite, jious y avons suppléé aus^ soigneusement que possible.
réunion du 21 septembre 1801, en faveur du citoyen Bordes pour la mort duquel des condoléances sont exprimées. Bien plus, on prie « le citoyen Faure de consoler les pauvres de ce malheur, en se chargeant des distributions qu'il (le cit. Bordes) leur faisait ».
Pour remplir les fonctions de secrétaire^, de trésorier 2, d'archiviste^, le Consistoire désignait l'un ou l'autre des siens, qui pouvait être réélu indéfiniment.
Le service des pauvres de l'église n'était pas plus qu'autrefois confié à des diacres spécialement désignés; il était exercé par tous les Anciens, chacun dans le quartier qui lui était assigné.
Pour les collectés à domicile, sur lesquelles nous reviendrons plus loin, le Consistoire déléguait un certain nombre de membres de l'église, hommes et dames, auxquels ils ne manquait jamais de voter ensuite les remerciements auxquels ils avaient droit. Faute de ressources il ne put rétablir l'école et l'hôpital que beaucoup plus tard^.
Au-dessous de ses représentants et de ses délégués, le Consistoire avait encore cinq agents, d'importance différente : d'une part, le lecteur de la Bible au culte dominical^, l'organiste^ et le chantre ; d'autre part, la concierge-infirmière du temple ^, et le conciergefossoyeur^ du cimetière, desquels la situation sociale se trouvait relevée par la valeur morale de ceux que l'on désignait. Ce qui importe en effet dans le tableau que nous donnons de ces auxiliaires de l'église, ce ne sont pas tant les noms que l'esprit de fraternité chrétienne et de stricte probité dans lequel les fonctions étaient accomplies. C'est à quoi le Consistoire veillait par la prudence qu'il apportait dans ses choix.
Les plus simples se sentaient, au même titre que les plus riches,
1. .I.-B. Boyer jusqu'à fin février 1798; E. Amanieu jusqu'au milieu de 1799; Sabrier jusqu'à la lin de notre récit.
2. M elle!, pendant toute la durée de la phase que nous étudions.
3. Laurent en 1798, conjointement avec Vanericken (délib. du 19 mai).
4. La tentative de rétal)lir une école d'abécédaires (décembre 1800), ne réussit point (voy. plus loin, p. 352). — En 1798 la concierge du temple est dite en même tenqjs infirmière (voy. i)lus loin 1' « état d(> situation », p. 358).
5. Son nom nous est inconnu. En 1798 il recevait pour sa fonction une indemnité de 150 1. (Voy. plus loin 1' « état de situation ».)
6. La citoyenne F<oberti, aux appointements de 300 1. par an (délib. du 19 mai 1798).