‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 156 sur 166 · Délibération des 25 mai et 13 juillet · texte numérisé non relu

Délibération des 25 mai et 13 juillet

était bien peu intense ou du moins qu'elle était bien peu répandue. Il y avait encore des f(^rvonts autour du pieux pasteur Martin; mais il y avait surtout des tiédes et des indifférents. Le souci de la moralité et le zèle de la charité suffisaient au plus grand nombre, plus préoccupés de sauvegarder leur dignité terrestre que de j)réparer leur entré(^ dans la vie future aux condtions qu'impose l'Evangile. S'il serait exagéré et donc injuste d'affirmer que le manteau dont l'église se couvrait dissimulait mal un corps sans ame, il faut reconnaître cependant qu'elle ne comptait plus, au spiri- I uel, beaucoup d'éléments spécifiquement chrétiens, dans le sens où l'avaient entendu les ancêtres. Le déchet de la foi n'y était guère moins grand que dans le catholicisme et en tous cas se perpétua jusqu'au grand « réveil » de f 830. Le vent de la philosophie, l'ouragan de la Révolution avaient emporté momentanément chez beaucoup de Protestants la plupart des croyances. Celles qui subsistaient ne représentaient plus qu'un minimum au regard de ce que professaient jadis les églises évangéliques de France. Un vague spiritualisme, un moralisme relâché, l'ignorance ou la négation des doctrines de repentance, de conversion, de grâce, de rédemption étaient la caractéristique de la plupart des âmes. Sans doute le vase subsistait, mais il avait perdu son parfum; les formes ecclésiastiques, les cérémonies liturgiques étaient maintenues, mais elles étaient dénuées trop souvent de leur signification première. L'union du troupeau se faisait sur le nom de protestant plutôt que sur celui de chrétien, sur des négations plutôt que sur des affirmations ^.

A quel point la discipline ecclésiastique était peu respectée de quelques-uns de ces Protestants, à quel point l'inconvenance avait envahi jusqu'à l'intérieur du temple, on en peut juger par quelques faits de l'année 1800-1801 '^, qui véniels partout ailleurs tiraient une gravité particulière des circonstances de temps et de lieu où ils se produisaient. Tantôt c'est la concierge qui se montre grossière vis-à-vis d'un membre de l'église^; tantôt ce sont des jeunes gens

1. Ce paragraphe s'inspire de ce que l'on sait du protestantisme en général, à cette époque. Mais Qucun document à nous connu n'en infirme les données.

2. Délibération du 28 juin 1800 : « Il est tenu compte de l'exécution de la délibération prise dans la séance dernière, concernant l'ordre et la décence à observer dans l'église pendant le service divin ». — Par omission du secrétaire il n'y a rien de semblable dans la délibération précédente.

3. Délibération des 22 novembre et 22 décembre 1800. La dite concierge fit bientôt amende honorable devant le Consistoire et rentra en grâce.

et des jeunes filles qui flirtent à l'abri des grandes orgues^; tantôt c'est l'organiste lui-même qui, à la fin du culte, entame sur son instrument des airs profanes pour complaire à quelques groupes retardataires '^. A la vérité le Consistoire intervient, réprimande et sévit dans chaque cas. Mais la nécessité de son intervention ne se fut jamais produite en des temps meilleurs que cette fm du xviii^ siècle, dont-Mn^^ de Staël nous a laissé le désolant tableau^.

La preuve indéniable que les Protestants de Bordeaux n'avaient pas cependant rompu, malgré leç tentations environnantes et les sollicitudes intéressées, avec la foi héréditaire et le christianisme scripturaire, nous la trouvons dans ce fait que, sans relations suivies avec les catholiqubs maintenant persécutés, sans contact intime avec les loges maçonniques (sauf ignorance de notre part), ils éviteront de se compromettre avec leç théophilantropes et avec les pontifes des cultes décadaires*. En continuant de se replier sur eux-mêmes, ils puiseront dans leur isolement même une force durable, une cohésion nécessaire, jusqu'au jour où les circonstances extérieures leur permettront, sans se renier eux-mêmes, de se mêler publiquement à la vie de leurs contemporains.

Cet isolement est d'autant plus méritoire que, sous le règne de la Constituante et de la Législative, nos Protestants furent imbus de ce qu'on appelle aujourd'hui le « religion révolutionnaire, » c'est-à-dire la religion de la patrie et des dogmes républicains. Ils n'eurent garde cependant d'y voir autre chose qu'une idéologie politique et sociale, qui ne pouvait faire oublier et encore moins remplacer la religion du Dieu de Jésus-Christ, dont ils se réclamaient.

Une autre preuve que toute foi chrétienne n'était point morte dans la communauté qui nous intéresse, nous croyons la trouver dans cette constatation que, pendant la difficile phase de son existence comprise entre 1796 et 1802, le Consistoire n'oublia jamais

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