PREMIER RELÈVEMENT DE L^ÉGLISE « SOUS LA CROIX
pasteurs itinérants : Pierre Pellissier^ et Jacques Sol 2, dont la présence dans notre ville, en la dite année, se constate par actes authentiques ^.
Cette date de 1753 s'expliiiue aussi par les velléités de tolérance que nous avons signalées de la part des pouvoirs publics, dans notre Introduction (sect. 2). Elle paraît tardive par rapport à celle dont pouvaient se glorifier beaucoup d'églises du Dauphiné, du Haut-Languedoc et du Poitou dont la renaissance datait des Synodes nationaux assemblés t au désert » depuis 1715, — ou tout au moins des agissements et des initiatives de ce séminaire de Lausanne que l'héroïque Antoine Court avait fondé en 1730 pour la formation des futurs prédicants*. Les mêmes concours se prolongèrent en faveur de Bordeaux puisque, — outre Pierre Pellissier précité, — son premier pasteur et quatre de ses successeurs Jacques Sol, Etienne Gibert, Henri Cavalier, Olivier-Desmont avaient passé par Lausanne. Contemporains du célèbre Paul Rabaut, souvent même Cévenols comme lui, — par exemple Pellissier, Gibert, Cavalier, Olivier, — ils représentaient la troisième génération de ces prédicants courageux qui, depuis 1700, avaient entrepris de relever le protestantisme français de ses ruines. Si l'on ne peut dire qu'ils avaient emporté de Lausanne
1. «Vers l'année 1752, M. Pellissier passa. Je fus invité avec ma famille à participer à la conimimion. J'y allai avec mon ami Boé... » {Souvenirs de Daniel 1. Ducos).) — L'identité de ce pasteur ne nous paraît pas douteuse : nous sommes en présence de Pierre Pélissier dit Duvernet, d'abord prédicant en Vivarais, puis plus tard dans rouest de la France (Poitou, Saintonge et Angoumois). Il est souvent fait mention de lui dans les Sijnodes du désert, I, p. 154 à 321 (de 1738 à 1750); II, p. 16 (1752) et 417 (1766), sans que toutefois sa présence à Bordeaux soit indiquée. — Pellissier était né au Gros, paroisse de Silhac, près Vernoux en Vivarais, et avait étudié au séminaire de Lausanne de 1741 à 1741. (Picheral-Dardier, Lettres de Paul Rabaut à Antoine Court, I, 206; note).
2. Le premier acte du Registre GG. 811, ci-dessus mentionné, est celui d'un baptcMiie célébré par Sol «au désert », c'est-à-dire dans quelque endroit écarté delà banlieue, le 30 juin 1753. — Sur la délégation que Jacques Sol avait rerue dès 1752 pour s'occuper des églises de la Saintonge et du Bordelais, voy. plus loin, au chap. V, la notice qui est consacrée à ce pasteur.
3. Peut-être faudrait-il ajouter à ces deux nrms celui du pasteur Jean Gal-Pomaret venu du Midi. En juillet-août 1752, nous dit M. Picheral-Dardier (rec. cité, I, 231, note 3), il lit une tournée pastorale dn côté de Bordeaux et Tonneins, qui fut très fructueuse. « Il donna au moins 30 à 40 fois la communion, le tout sans bruit, sans éclat, mais de manière à réveiller et à alTcrmir la foi protestante », aux termes même d'une lettre de Paul Rabaut à Antoine Court.
4. \'oy. b:dmond Hugues, Antoine Court, 2 vol. — Ne pas oublier cependant l'instituliou qui tvnit eu lieu secrètement dans les Cévennes, en avril 1726, d'un « Conseil
un même esprit, tant leur rôle apparaît différent dans l'histoire que nous allons retracer, ils en rapportèrent pourtant des directives disciplinaires et^ des principes ecclésiastiques qui ne pouvaient être que bienfaisants dans l'état d'incertitude et de malaise où se trouvaient alors la morale et la doctrine de ces Protestants qui, un siècle plus tôt, en possession de leurs synodes nationaux et de leurs conducteurs spirituels, avaient fait partie du grand corps des « églises réformées au royaume de France ».
Une preuve de l'influence directe exercée par Antoine Court et ses collaborateurs de Lausanne se trouve dans deux lettres qu'ils adressèrent au Consistoire de Bordeaux en 1756 et 1757, où l'on voit qu'ils se faisaient tenir au courant des difficultés que traversait l'église renaissante^ et n'hésitaient pas, au besoin, à lui donner leurs conseils.
Ce 20 octobre 1756 (Reçue le 6 novembre)'-^.
Messieurs,
Allarmés de l'orage qui sembloit menacer une église dont l'établissement nous avoit causé la plus vive joie et à la conservation de laquelle nous nous intéressons in Animent, nous n'avons rien négligé de tout ce qui nous a paru pouvoir le conjurer. Et si ce que nous avons écrit à ce sujet aux Messieurs du Haut-Languedoc a quelqu 'efficace, vous ne serès point privés d'un pasteur que vous chérisses avec tant de raison. Oi; ne nous a encore donné aucune réponse; mais, dès que nous en aurons reçu une, nous nous ferons un devoir de vous en informer.
Il fut sans doute très fâcheux que vous ne puissiès pas, Messieurs, envoler quelque député au Synode national^, comme nous le désirions vivement. Ces dépujtés eussent apuié votre excellente lettre, à laquelle on répliqua sans doute et qui ne pouvoit se défendre toute seule. On crut apparemment qu'elle avoit tout dit et qu'on pouvoit juger. Une députation, si elle eût été possible, auroit prévenu cette sentence. Nous ne croions pas que cette assemblée ait vu avec indifférence les progrès admirables et bien conso-
extraordinaire » pour s'occuper des affaires générales du protestantisme. Dès 1730 ce Conseil fit le partage des églises réformées en trois groupes • Bas-Languedoc, Haut- Languedoc, Guienne (Voy. le Biillelin..., 1854, t. Il, p. 240). — Cependant la première assemblée tenue « au désert » en Guienne, neje fut pas avant 1745, près de Samle-l-oyla-Grande {Ibid., 1855, III, p. 318). Nous en avons déj^ parlé.
1. Voy. plus loin, chap. VI, l'accusation portée contre le pasteur Grenier de Barmont, à laquelle fait allusion la lettre d'octobre 1756, que nous allons reproduire.
2. Suscriptioii au bas de la première page ; mais le verso de la quatrième page porte : <i A Monsieur, Monsieur de Brou/, pour remettre, s'il lui plaît, à M. le Secrétaire ».
3. Celui des Hautes-Cévennes tenu les 4-10 mai 1756 (Si/n, cUi désert. IL 83. Cf, l'art. XXXV p. yo).
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laiits que fait, de voire côté, le règne de notre divin Maître et le zèle avec lequel vous vous emi)loiès à une (l'uvre aussi di<^ne de vos vertus. Tous ses membres en durent être remplis de joie et il leur en dut heaueoup couler de prononcer comme ils le lirent. Ils lurent sans doute surpris à cause de la multitude des matières (pii lurent poi-tèes devant eux, et ce n'est pas le seul exemple (pii prouve, mallieureusemenl, que rien sur la terre n'est parfait el (pie les liassions s'insiiiuenl i)ai'l()ul.
One ces allarmes, Messieurs, ne vous ébranlent f)oint. Tous les amis voient avec une satisfaction des plus grandes l'ardeur avec laquelle vous vous portés à tout ce qui peut conirihuer au bien de la cause commune...
{Remercienl pour le don (jiir l'église de Bordeaux a fail au séminaire de Lausanne el pour la souscriplion qu'elle a donnée à V « Histoire des Cami-
SARDS »).
Nous avons l'honneur d'être, Messieurs, vos très humbles et très obéissants serviteurs.
De Goutrespac et Fils.^
La seconde lettre d'Antoine Court, d'un contenu moins général que celle-ci, n'est pas moins instructive pour démontrer l'intérêt que lui-même portait à l'église de Bordeaux. Cette seconde lettre porte la date du 21 janvier 1757. On la trouvera reproduite intégralement au chapitre VI.
Ce qui s'avère aussi tout d'abord, c'est que les démarches de l'église rassemblée se firent pendant très longtemps dans le plus grand mystère. Les noms des hommes de courage et de conviction qui, au nombre de quinze, furent désignés sous le nom d'Anciens de 1753 à 1757, pour former le Consistoire, ne nous sont connus que par leurs initiales, et le registre de leurs délibérations ne commence qu'en octobre 1756. Pour mieux dérouter les espions du Clergé, les pasteurs conservèrent longtemps encore l'usage de prendre un «nom de guerre,» chaque fois qu'ils se déplaçaient. Quant à ces réunions de fidèles, qu'on appela les « Sociétés », elles eurent lieu pendant plus de vingt ans tantôt dans une maison privée, tantôt dans une autre, sans psaumes 2, toujours avec un petit nombre d'auditeurs, à nuit tombée et en grand mystère, — chacun s'y rendant isolément en rasant les maisons — conditions mêmes de leur existence et de leur durée, explication suffisante
1. Cette signature nous semble suffire à prouver que le pseudonyme de De Goutrespac était pris non seulement par Court de (lèbelin, comme on l'admet couramment, mais encore par Antoine Court son père, qui ne mourut qu'en 17G0.
V. La défense faite à ceux de la R. P. R. de chanter leurs psaumes à voix haute, dans leurs maisons ou ailleurs, par arrêt du Conseil d'État, remontait ù 16G3.
de l'ignorance qu'avoue l'historien à leur égard ^. C'est la phase de «l'église sous la croix » 2, qui durera jusqu'à la Révolution. ' Quoi qu'il en soit de ces constatations nécessairement un peu vagues et de ces débuts un peu hésitants, le plan de réorganisation présenté par le premier pasteur titulaire, Grenier de Barmont^, en décembre 1754, était bien au profit d'un groupe de religionnaires déjà cohérent et non point d'une communauté seulement nominale. La tactique initiale qu'il lui proposait, pour se recruter et se développer sans trop de périls, était faite de prudence et de circonspection. Elle se formulait ainsi :
Art. 28. — MM. les Anciens ou leurs Agents travaillant pour l'augmentation des églises, ne pourront proposer à personne la nécessité de s'unir au corps des fidèles que comme une chose à venir. On pourrait leur parler à peu près comme s'en suit : « N'avez-vous rien à m'apprendre sur les affaires du temps concernant les Assemblées ? Partout on en tient, partout on en parle. Tous s'empressent à donner gloire à Dieu, tandis que nous sommes les seuls qui vivons sans culte, sans instruction et sans sacrements. Quelle différence mettez-vous entre leur état et le nôtre ? Elle est bien grande à mon avis et toute à leur avantage. On s'expose, j'en conviens; mais outre que Dieu protège l'innocence opprimée, et que le salut vaut bien la peine qu'on risque quelque chose, Jésus-Christ ne nous a-t-il pas frayé le chemin ? Moïse ne préféra-t-il pas l'opprobre du Christ aux trésors d'Egypte, et saint Paul n'estime-t-il pas toutes choses comme du fumier, pourvu qu'il gagne Jésus-Christ son sauveur ? Prenez garde. Je n'entends ni n'approuve que nous levions l'étendard d'une manière inconsidérée, sans faire réflexion et sans peser les circonstances qui nous environnent. Je voudrais qu'on se conduisit [on pourrait ici leur faire part du plan). Si jamais un pareil établissement avait lieu parmi nous, je déclare que je serais de la partie, s'il m'était connu. Et vous, en seriez-vous ? » — Avec ces précautions, igno-
1. Une autre singularité de la documentation historique de ce temps-là, c'est le soin avec lequel, dans les pièces officielles qui concernent les protestants, le rédacteur évite, conformément aux prescriptions ministérielles, d'introduire le mot de proleslanls ou de religionnaires, comme si, légalement inexistants, ceux-ci avaient perdu toute réalité. — Fiction aihninislralive et politique, que l'on a revue au commencement du xx^ siècle, aux dépens des congrégations et des paroisses catholiques.
2. A notre avis, c'est abusivement que les deux expressions courantes: « église au désert » et « église sous la croix » sont considérés comme synonymes et employées indifféremmen I l'une pour l'autre pendant toute la période qui s'étend de 1685 à 1789. Une église ne peut être dite « au désert » du jour ou elle se réunit périodiquement, en pleine ville, dans un local déterminé. Elle continue cependant d'être « sous la croix », puisque la tolérance dont elle jouit est précaire et contestée par les édits royaux. — Toutefois nous devons reconnaître que dans le Registre baplislaire el malrimonial de Véglise (côté GG. 811 aux arch. munie), l'expression « au désert » est située jusqu'en 1757 inclusivement. Elle est alors synonyme de « en secret ».
3. Il sera longuement question de ce pasteur aux chap. V et VI.
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ranl co rpii se passe, son refus ne saurail nuire à celui (|ui l'iiivile ni à la cause commune.
Un contemporain, qui fut sans doute du petit nombre de ceux (jui avaient soutenu Grenier de Barmont, a rendu justice au dévouement que mit ce pasteur à organiser, avec les faibles moyens dont il disposait, l'église de céans. « Il chercha d'abord, nous dit-il, de s'insinuer dans l'esprit de ceux qu'on hii représenta pour être en état de l'aider dans une entreprise si louable; il parvint à leur faire goûter le plan qu'il avait dressé, dicté par le zèle et la prudence même, à l'observation duquel nous devons, après la bénédiction du Tout-Puissant, l'établissement de vingt sociétés «^ Cette dernière indicationestprécieusepour nous. Elle prouve que nos Religionnaires bordelais s'adaptèrent aux dures conditions du moment, qu'ils accordèrent mieux que d'autres avec leurs intérêts ecclésiastiques.
Le réveil vint aussi, par un contact plus immédiat, des chrétiens dits Moraves (ancêtres plutôt que collatéraux des Réformés), pour des raisons assez particulières dont il nous faut tenir compte.
Reconstituée en Allemagne par le comte Zinzendorf en 1727, après trois siècles environ d'une existence tourmentée, — arrivée en France vers 1741 ^, rangée depuis 1748 à la confession d'Augsbourg, r« Unité des Frères » représentait dès lors à la fois une doctrine religieuse, une communion de charité et un effort vers l'ascétisme moral. Elle devait logiquement s'intéresser à une ville comme la nôtre où grâce à la colonie germanique, populeuse et florissante, les Luthériens étaient en nombre, — et s'y intéresser d'autant plus efficacement que son fervent prosélytisme faisait toujours prévaloir sur la piété à base doctrinale celle qui s'alimente avant tout aux sources mystérieuses du cœur et de la conscience. « Gens paisibles, dogmatisant peu », a écrit de ces Moraves Samuel Vincent^. Et M. Cadène ajoute : «Gens d'une