‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 24 sur 166 · Nous ne disons pas i illuminisme · texte numérisé non relu

Nous ne disons pas i illuminisme

L'atmosphère ordinaire de ces assidus lecteurs des Ecritures quiétaient nos Religionnaires, c'était les idées d'éternité, d'universalité, d'infini, de sainteté, de sagesse souveraine, de justice absolue, de vérité vivante, de paternité divine, de fraternité humaine qui remplissent avec tant d'éloquence les deux Testaments ; c'était au total le rayonnement qui se dégageait, pour les voyants d'entre eux, de la personne de Celui qui s'est proclamé le Fils de l'homme et s'est avoué le Fils de Dieu selon l'esprit ^.

Telles étaient, du moins d'un manière générale, la doctrine et la morale qu'avaient élaborées en deux siècles, par l'étude directe des Écritures, les théologiens protestants ^, avec un sentiment de la mesure qui essayait de balancer en ces difficiles matières les forces spirituelles par les forces historiques, les droits de l'individu par ceux de l'Église, les données de la conscience et de la raison humaines par celles de la révélation en tout ce qui est de l'ordre surnaturel. Morale et doctrine à la fois sévères et profondes, un peu moins serves que jadis de la lettre des Écritures et de la tradition calvinienne, et empreintes toujours d'une haute spiritualité, qui n'avait guère chance d'être acceptée ni même comprise par les générations du xviii^ siècle. Comme le catholicisme, plus sensiblement peut-être, le protestantisme se décompose, une ou deux fois par siècle, sous l'action des critiques dont il est l'objet, mais se recompose bientôt sous l'influence des lumières nouvelles qu'il acquiert. Pour expliquer pleinement que sa théologie ait retrouvé des partisans parmi les Religionnaires de France après soixantehuit années d'étouffement et de silence, il faut non seulement admettre qu'elle comblait la lacune que nous avons signalée dans l'esprit du siècle, mais encore supposer que les ancêtres immédiats

1. Nous ex'posons les doctriiies regues sans prétendre dire que no'^ [Religionnaires y ont tous conformé lenrs croyances et sans vouloir reconstruire une cgli'^e diflerente de celle que révéleront les chapitres à venir. Il faut d'ailleurs toujours se rappeler qu'il y a, dans toute communauté soi»disant religieuse, trois catégories de lidèlcs : les fervents, les t'èdes et les indifférents. Ce sont les prîyiiiers qu'envisage surtout l'historien, parce que seuls ils sont la raison d'être de l'église, la garantie de sa durée et la saveur de son existence. (Cf. plus loin, au chap. VII, la psychologie que nous tentons du protestant des Charlrons aux environs de 1770; suivant les deux tendances qui prédominaient alors).

2. Nous montrerons au chap.Vl (vers la lin] en quelle mesure la théologie protestante du dernier tiers du xvni- siècle dilïérait de celle du xvii". — Au chap. VII nous exposerons quelle était pour un Religionnaire bordelais la notion d'Kglise,

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de la génération qui commence à poindre pour nous entre 1745 et 1753, n'avaient point cessé de vivre en contact quotidien avec le Nouveau Testament et les grands sermonnaires du passé, de méditer leurs enseignements et leurs exhortations, d'en transmettre les données à leurs descendants dans le secret du foyer domestique. Bien que dénuée jusqu'ici de preuves positives (du moins à Bordeaux), cette conjecture ne saurait être raisonnablement rejetée. Elle en postule même une seconde : celle d'un subconscient qui se serait perpétué, pendant deux tiers de siècle, dans les cerveaux protestants, pour revivre soudain, à la faveur des circonstances.

Quoi qu'il en soit, à l'encontre du catholicisme irrémédiablement tombé du côté où il penchait, le protestantisme français apparaît dans un effort constant d'équilibre entre l'autorité de la lettre et la liberté de l'esprit, substituant au mysticisme éperdu d'une sainte Thérèse le mysticisme sain des âmes qui ont pris contact avec l'Evangile, et à l'ascétisme exaspéré ou déprimant des moines, l'ascétisme moralisateur du chrétien converti à la loi du Christ; visant moins à gouverner les masses qu'à sanctifier les individus, moins à commander qu'à convaincre et à persuader. Aux églises du type catholique, où tout se règle par voie d'autorité, vont s'opposer de plus en plus, dans l'histoire de France, les églises du type réformé où tout se décide par voie d'examen et de délibération; deux fois hérétiques et contre le dogme catholique et contre le sacerdoce organisé.

Comment beaucoup de nos Religionnaires bordelais ne ressaisiront que lentement, imparfaitement, le sens et la qualité des enseignements dont ils étaient les truchements acceptés, comment ils s'aviseront tardivement que la croyance religieuse est impliquée pour chaque homme dans le devoir moral : c'est ce que nous discernerons assez bien en exposant les trois conflits qui éclatèrent à des dates diverses, entre l'église, le consistoire et les pasteurs, et en essayant plus tard de définir les deux tendances qui se partageaient les esprits. Pour ce faire il importera de prendre en considération non seulement les principes abstraits et les doctrines écrites, mais aussi et surtout les conditions historiques dans lesquelles avaient vécu les Protestants français depuis 1685, nous souvenant sans cesse que, s'il ne peut être interdit

à l'historien de juger et d'apprécier, son rôle est surtout de faire comprendre et d'interpréter à bon escient. Nous y serons d'autant plus aidé que notre étude étant volontairement circonscrite à la communauté de Bordeaux et la documentation manuscrite s'affirmant de premier ordre, les affouillements à pratiquer donneront des résultats plus précis et plus sûrs.

A la date où se relève l'Église réformée de notre ville, c'est par un franc retour à l'Evangile comme à la principale source de la vie spirituelle que le protestantisme allait s'opposer le plus résolument au philosophisme (envisagé dans ses meilleurs représentants) comme au catholicisme (considéré sous la forme épurée que lui a donnée le catéchisme de Trente^). Il est bien évident, en effet, que les nouveaux prédicants ne pouvaient plus prétendre comme jadis à mordre en pleine chair ennemie, ni à pourfendre l'incrédulité des uns ni à dénoncer la prévarication des autres. Ils ne pouvaient plus, au demeurant, songer, dans le malheur des temps, qu'à rassembler péniblement les membres épars de | leur église dispersée, avilie, ruinée, à lutter contre l'ignorance et la démoralisation de beaucoup de leur coreligionnaires, à W reconstruire sur nouveaux frais tout un passé aboli par les édits .' royaux, à prouver seulement que les Protestants existaient encore, après un siècle de persécutions 2, puisqu'ils se réunissaient de nouveau pour prier et que leurs pasteurs recommençaient d'exhorter, de consoler, de soulager, à Bordeaux comme à Lyon comme à Nîmes, comme partout où ils en trouvaient l'occasion et le moyen, v

L'esprit de prosélytisme ou même simplement de rétorsion ^ était donc nul chez ces Religionnaires ressuscites. Si personne parmi V eux ne songeait à battre la chamade, encore moins songeaient- :; ils à renouveler les controverses publiques, les palabres théologi- «v ques et les beaux « coups fourrés » du passé. Leurs affirmations } ne visaient pas tant à convaincre les adversaires qu'à ramener jf au bercail protestant les brebis qui s'en étaient plus ou moins

1. Le Caîédiisme du concile de Trente est un produit des « infiltrations protestantes » ^■ do ce temps. i

2 Nous disons un siècle, parce que les persécutions commencèrent par l'enqu<*te légale que le pouvoir royal institua en lOô'i sur la situation des églises réformées de j France. '

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volontairement éloignées, et à justifier devant eux-mêmes les efforts qu'ils faisaient poin- communier de nouveau dans les mêmes croyances.

Leur église ne se bâtissait ])()int comme celle des philosophes, sui' lahle rase; elh* n(^ sortait point comn\e la loge maçoniii(|ii(' (les entrailles du siècle; elle naissait adulte, car elle était une reviviscence historique, le legs d'un passé deux fois séculaire, violemment interrompu, qui se renouait de lui-même. Résolus à marcher au rebours des tendances morales et spirituelles de leur époque, ils n'avaient point cependant l'illusion, caressée par leurs descendants, de croire que l'heure conquérante du protestantisme fût venue pour la France, et ils se résignaient à demeurer une minorité, à demi-noyée dans la majorité des catho]i({ues satisfaits de leur orthodoxie héréditaire.

Cette renaissance des doctrines évangéliques en plein xviii<^ siècle, constatée d'ailleurs sur d'autres points du territoire français, peut être tenue pour l'un des faits les plus curieux de cette époque, aussi troublant pour le clergé qu'inattendu pour les philosophes.

Qu'il s'agisse d'une église ou d'une nation, d'iuK^ littérature ou d'une philosophie, d'un recueil comme la Bible ou d'une législation comme celle de Lycurgue, il faut, pour les bien saisir historiquement, se placer à leur point de vue, les étudier conformément à leur esprit et à leurs principes directeurs. C'est la méthode objective, pour autant qu'elle est applicable, et qui seule permet de s'élever jusqu'à l'intelligence des idées, des sentiments, des croyances, des institutions que L'on envisage. Gardons-nous donc de la repousser. Mais après avoir essayé par cette voie de comprendre ce que voulait être le protestantisme de la seconde moitié du xviiï^ siècle, il faudra surtout nous préoccuper de ce qu'il était en fait à Bordeaux^. S'il est permis d'admettre, grâce aux indices subsistants, que dans la conscience et l'intellect du meilleur et du plus éclairé de nos Religionnaires, la substance spirituelle qui fait du protestantisme une communion foncièrement chrétienne, s'était conservée à travers toutes les détresses, il faut admettre aussi que ce privilège n'était point général et que

l. Voy. plus loin le cliap. VII.

la piété présentait des caractères fort variés, suivant la conception que chacun, livré à ses seules lumières depuis tant d'années, se faisait de la nature du Christ, de Pautorité de sa parole, de son rôle dans l'humanité. C'est d'a'lleurs ce que nous constaterons plus tard.

Par ces remarques préliminaires, que d'autres compléteront bientôt, nous préparons encore une fois le lecteur à la surprise de rencontrer, dans les pages qui suivent, un protestantisme différent à beaucoup d'égards du protestantisme rigide et sec de l'âge antérieur, et plus dégagé de l'esprit scolastique dont celui-ci avait failli mourir au xvii^ siècle. A l'aide seulement de la clef mystique qu'elle avait eu soin de ne point laisser se perdre, la communauté protestante de Bordeaux avait rouvert la lourde porte qui s'était fermée sur elle en 1685. Elle assurait ainsi son avenir. Comment saura-t-elle le maintenir, le développer, l'élargir, c'est ce que nous verrons peu à peu.

Ayant ainsi pris position sur le terrain religieux, à la fois contre le philosophisme et le cléricalisme, il était logique que, dans les questions d'ordre politique et social, nos Religionnaires bordelais prissent finalement fait et cause contre la monarchie absolue et contre l'organisation oligarchique de la société française. Aussi les verrons-nous, au terme de la présente période (chap. ix), après quarante années données par esprit d'opportunité, par besoin de paix et de sécurité à la fidélité monarchique ^, se mêler activement pendant trois ou quatre ans au mouvement révolutionnaire de 1789 et, en accord tacite avec leurs coreligionnaires de toute la France (comme ils l'étaient déjà virtuelle- M ment en ces matières avec ceux de la Suisse, de la Hollande, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis), proclamer le droit des citoyens et des peuples nous ne dirons pas à la liberté — terme vague qu'il est trop facile de déformer — mais à l'autonomie telle que les publicistes protestants du xvi^ et du xvii^ siècles,

1. Voy. ce que nous disons au chap. VIII. de leur loyalisme si -souvent affirmé ii l'égard du roi régnant.

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et tout spécialement le pasteiii' Jurieu^ en avaient donné la théorie. Dans sa Défense de la nalion bvilannique (169(S) \v, j)ast('ur Abbadie lui même, éclairé sans doute i)ar la Hévocation, alfirmc le droit des peuples à l'insurrection contre la tyrannie.

N'oublions pas cependant que le principe de la souveraineté du peuple se rencontre, dès la fin du moyen-âge (xiii^-xv^ siècles), dans les écrits de quelques théologiens catholiques. Ceux-ci d'ailleurs ne firent point école puisque l'église gallicane et à sa suite une partie de l'église romaine professaient très expressément la théorie du droit divin de la royauté; théorie à laquelle un certain pasteur Elie Merlat (de Saintes) donnera personnellement son adhésion dans son Traité du pouvoir absolu des souverains (1685). Au xvi^ siècle Jean Bodin enseignera que cette souveraineté soit du peuple soit du monarque était nécessairement limitée par l'intérêt général de l'Etat.

Et cette théorie, peut-être encore applicable au xvii^ siècle, supposait ou sous-entendait le concours bénévole et actif des églises. Elle revenait, en effet, à placer en Dieu même la source de toute autorité (le peuple n'en étant que l'instrument), à organiser l'Etat chrétiennement avec l'Evangile pour inspiration générale, l'intérêt public pour but, la moralité, la justice et la charité pour loi, le magistrat pour surveillant^, la yie future pour sanction suprême^. Au milieu du xviii^ siècle il ne pouvait plus être question pour la société civile émancipée de réclamer la collaboration de la société ecclésiastique, devenue défiante et même hostile à toute indépendance. Les Protestants le savaient. Au fond de leur entendement subsistait malgré tout cette idée que la pratique des devoirs doit précéder, tout au moins accompagner la revendication des droits, et que l'emprise de la religion et de la

1. Voy. sur ce point dan?, le Bull. hist. prolesî. frari';. (avril-juin 1917(, la décisive étude de M. N. Weiss sur V Origine ci les étapes historiques des droits de V homme et des peuples. Cf. ibid., octobre-décembre 1917, un article de M. le professeur F. Doumorafue, et, du même, dans Foi et Vie, P juillet 101^. cali. l^. la Démocratie et la Réforme, où se trouvent développées quelques idées exprimées déjà par l'au eur û^n< son Jean Calvin. V 599.

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