Cf. Ci-dessus, introd., sect
3. Ceci revient à dire que la théorie, applicable au gouycrnement d'une Eglise — parceque celle-ci se compose, par définition, de « convertis y> au sens large de ce mot — ne pouvait 1 être sans disconvenance au gouvernement de l'Etat qui englobe des citoyens de moralité très différente.
morale sur les individus est pour la société la garantie indispensable d'une liberté durable, la condition préalable de toute rénovation profonde dans l'Etat.
Répudiées par les contemporains de Louis xiii et de Louis xn , mais adoptées et développées par les penseurs anglais de la seconde moitié du xvii^ siècle, ces doctrines avaient été réintroduites subrepticement en France par les journalistes et les libcllistes protestants réfugiés en Hollande, en Angleterre et en Suisse, avant même que Montesquieu les eût reprises, clarifiées et précisées pour en faire la base du régime constitutionnel et parlementaire qu'il opposait au régime personnel et arbitraire de la monarchie bourbonienne ^. Elles reçurent une large application dans la constitution américaine de 1776.
Le gallicanisme au xvii^ siècle, le jansénisme et le philosophisme au xviii^ ont eu l'ambition de réformer, chacun dans son sens propre, le système politique et par voie de conséquence l'organisation sociale de la France ^. Le protestantisme du xvi^ siècle leur avait donné l'exemple en essayant d'introduire dans l'Etat, au lieu et place du régime autocratique, le régime représentatif et nationaliste qu'il avait instauré dans 1'. Église. Après avoir prématurérhent formulé sa doctrine en ces matières et l'avoir d'ailleurs compromise par l'application outrancière qui en fut faite à Genève sous l'étroite discipline de Calvin, il la verra pourtant s'imposer d'elle-même peu à peu, en dépit des circonstances hostiles ^ Le «gouvernement représentatif», qui est aujour-
1. Voy. Tabbé J. Dedieu, Montesquieu et la Iradilion politique anglaise en France (Pari*?, 1909, p. 5, 6, 16 et ss.). — Tl serait d'ailleurs iniuste d'oublier que quelquesunes de ces idées se retrouvent dans les écrits de Fénelon et de Ravnal. sans qu'un puisse en établir l'origine anglaise.
2. Si la Fîéforme catliolique, commencée par le concile de Trente, fut un l'ruit doiioc du Protestantisme, le Jansénisme en fut un truit indirect, sur le domaine des doctrines proprement spéculatives.
Le Gallicanisme — que quelques historiens mtiderncs. entre autres M. Faguet [Rcv. latine, 23 août 190V^ considèrent également couinie un fruit du Protestantisme, ce qui n'est guère délendable puisque par ses racines hi'^toriques le Gallicanisme est antérieur de bon nombre d'années, — Te Gallicanisme apparaît à tout le moins comme inspiré de son exemple en ce qu'il ten I, au xvn« siècle, è îonstituer une ég'i«;e française nationale, non schismatique cependant, en tout cas moins tranchée et moins servile que celle d'Allemagne, par exemple, mais enfin une église qui ne répugne pas du tout à sa sentir dans la main du roi.
3. Le régime représentatif que nos Religionnaires bordelais allaient reprendre à leur compte, conduisait immanquablement au régime démocratique beaucoup moins recommandable. Cependant celui-ci est normal pour les églises réforméesparce qu'elles
PREMIER RELÈVEMENT DE l'ÉGLISE « SOUS LA CROIX » 75
(l'imi celui de tous les Etats d'Europe et d'Amérique, est le fruit direct ou indirect, suivant les pays, de la Réforme calviniciinc du XVI® siècle.
Notons comme caractéristique de l'espiit de cette Réforme ([ue Sully et William Penn ont précédé de beaucoup d'années les ])ublicistes du xviii® siècle qui, comme l'abbé de Saint-Pierre, voulaient établir entre les Etats de l'Europe une paix définitive, — et ({ue le synode général d'Alencon (1637), s'il n'osa condamner le principe de l'esclavage, exhorta du moins les Protestants à en limiter les abus et à se conduire humainement à l'égard des Noirs de leurs domaines coloniaux^.
Le soin que nous avons pris dans notre Inlrocluclion de passer la revue des tendances et de faire le compte des groupements de ce temps, nous permet de délimiter assez bien par avancer le nombre des Bordelais qui, au déclin de l'ancien régime, étaient susceptibles de comprendre et de pratiquer les doctrines religieuses, politiques et sociales de la Réforme française ^. Ce nombre était assurément fort restreint, inférieur même à celui des protestants de nom. En 1753, les circonstances générales étaient encore défavorables à une restauration franche du protestantisme historique. La difficulté s'aggravait encore pour lui du mal qu(î lui voulaient toujours non seulement les Jésuites qui tenaient le collège de la Madeleine, et les Archevêques du diocèse, de par les devoirs de leur charge, mais encore les magistrats du Parlement
réalisent déjà les conditions préalables d*^ maturité, d'instruction, de moralité, do renoncement (de vertu, disait Montesquieu), nécessaires au fonctionnement de ce réi/ime. Praticable encore dans les sociétés civiles, quand elles sont avancées dans les voies de la civilisation chrétienne, il n'est aux autres (chinoises, [turques, russes ou allemandes) qu'un don funeste qui précipite leur décadence C'est de ce point de vue (pie nous approuvons ici ce que nous avons paru désapprouver à l'égard de la société civile, comme prématurée, dans les sect. 1 et '2 de notre introduction.
1. Pour 'es sources de ces fnit=i, voir notre Introd«fctton .sect. 1 rt 2.
2. Quoique applicable à l'histoire générale, l'exposé que nous venons de faire des doctrines religieuses, ecclésiastiques, politiques, sociales des Protestants de cotte époque ne paraîtra pas sortir du cadre de notre sujet local si l'on veut bien remarquer que l'église réformée de Bordeaux comptait alors nombre d'hommes instruits et éclairés (on le prouvera àù chap. VIII) qui, en ces multiples matières, avaient certainementpris parti. S'ils ne nous ont point individuellement révélé leurs opinions et leurs sentiments, l'historien n'en conserve pas moins le droit de les préjuger provisoirement par la considération de leurs actes.
et les Jurats municipaux, gardiens de la loi écrite et serviteurs de l'opinion publique. Si la royauté des Valois avait paru, un instant, pencher du côté des Réformateurs, il n'en était plus de même de celle des Bourbons, pas plus à Bordeaux qu'à Paris. Pour celle-ci, il ne pouvait s'agir que de continuer et de parachever, si possible, l'œuvre d'unification ecclésiastique suggérée à l'autoritarisme de Louis XIV. Le protestantisme ne pourra se développer désormais que par ses propres moyens, sans avoir comme jadis l'appui des pouvoirs politiques : que dis-je ? en opposition avec eux ; — sans pouvoir compter sur la tolérance du pouvoir ecclésiastique : bien plus, sous le faix de leurs défiances, de leurs anathèmes et de leurs calomnies au moins jusqu'à l'avènement de Louis XVL C'est là le spectacle que l'histoire de la seconde moitié du xviii^ siècle va nous donner, "et^qui vraiment mérite d'être regardé. A mesure qu'il sort plus pur du crible où il a été jeté dès sa naissance, ce protestantisme prendra de nouveaux titres à être aimé par ceux qui le professent encore.