‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 6 sur 166 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

d'exposer cette histoire au point de vue des Protestants^ dont les idées politiques et sociales triomphèrent en 1789-91, mais dont les doctrines morales et religieuses furent étouffées par les mœurs dantonistes et par les cultes révolutionnaires ? ViriUs est Libi occasio admonei dispicere. Notre dessein ne vaudra d'ailleurs que par l'exécution et par l'exactitude que nous mettrons à traduire tout ce que les textes enseignent, suivant la méthode pragmatique « qui tire des faits considérés en eux-mêmes leur esprit, leur ordre et leur liaison nécessaire » (Littré).

A défaut d'un point de vue neutre qui se puisse imposer à tous les lecteurs, la vérité historique est une cause à gagner devant les ignorants, moins par voie d'autorité professorale ou sacerdotale, moins par des dédains et des anathèmes que par des preuves solides et des arguments topiques, toujours perfectibles, sans espoir d'ailleurs de faire jamais l'unanimité des convictions.

Satisfait de nous rencontrer avec Necker, Madame de Staël, Benjamin Constant (sous quelques réserves), Alexandre Vinet, Edgard Quinet et toute l'école des publicistes dont ils sont les chefs, conscient d'autre part de nous être dégagé de tout partipris absolu, nous ne redoutons pas le qualificatif d'à historien confessionnel )) dont certains critiques ne manqueront pas de nous affubler. D'autres, non moins autorisés, sauront certainement nous rendre la justice à laquelle nous avons droit.

Bordeaux, mars 11)20.

1. C'était, alors et c'e^^t aujourd'hui encore celui d'une i'aible minorité; mais cette constatation n'est pas pour nous faire reculer. Nous oserions presque dire qu'elle est un encouragement, tant il est évident à nos yeux que la vérité politique, pliilosophique, religieuse, n'est presque jamais du côté des masses,

CIIAPITRK PHKMIEn

Les « nouveaux convertis » et les religionnaires impénitents

pendant la phase dite « du Désert, »

de 1685 à 1753.

Enregistrement par le Parlement de Guienne (20 novembre 1685) de l'acte royal qui révoque l'édit de Nantes. — Harangue prononcée à cette occasion par Messire de Chabannes. — Premiers effets de la Révocation pour les Religionnaires de Bordeaux et de la région. — Le panégyrique de Louis XIV par le jésuite Guibert (18 novembre 1685) et la procession commémorative de mars 1686. — Interprétation que donne de la Révocation le clergé local à la mort de Louis XIV, 1715.

Les sévices contre les Religionnaires sont suspendus pendant les neuf années de la Régence. — Ils reprennent avec la Déclaration royale de 1724.

— Les intendants chargés de l'appliquer font preuve de modération. — Par contre le Parlement use de sévérité et multiplie les vexations en 1730, 1746, 1749. — Mesures prises par les Jurats contre les Religionnaires.

Nouveaux convertis et religionnaires impénitents. — Les voies de douceur jusqu'en 1753. — Inutilité des controverses. — Les abjurations. — La bibliothèque des Carmes déchaux des Ghartrons. — Histoire externe du protestantisme bordelais durant cette phase de soixante-huit années.

Raisons historiques du relèvement de l'église de Bordeaux après 1753.

— Les forces et les ressources subsistantes du Protestantisme français à cette date. — Son attitude dans le mouvement de l'apologétique chrétienne avec les théologiens du Refuge. — Ses caractères nouveaux. — Impossibilité d'un rapprochement avec le Romanisme. — Effets de V Exposition de la doctrine de Véglise catholique et de VHistoire des variations des églises protestantes. — La « méthode de la foi » dans le Protestantisme. — Que la connaissance générale de l'histoire est nécessaire pour interpréter sûrement l'histoire locale.

A la méthode synthétique que nous avons suivie dans l'Introduction doit succéder maintenant la méthode analytique puisque nous abordons notre véritable et principal sujet. Aux procédés

récapitulatifs vont se substituer les procédés discursifs de l'exposition historique quand elle veut descendre dans le détail des

faits.

Tout sommaire qu'il soit, en raison de la pénurie des sources écrites, le présent chapitre est nécessaire pour caractériser la première phase de l'histoire du protestantisme durant la période qui s'étend de 1685 à 1789. Cette première phase correspond par ses dates extrêmes à la première sectit)n de notre Introduction. Elle en est un épisode complémentaire qu'on ne peut ignorer. ^

Sous prétexte de les empêcher de former un État dans l'État, o-rave péril depuis longtemps écarté, toutes les garanties de liberté de conscience et de culte accordées par l'édit de Nantes avaient été successivement enlevées aux Protestants depuis l'avènement de Louis XIV, et l'édit lui-même, malgré le serment qu'avait fait le roi de le respecter, avait été révoqué dans son ensemble (18-22 octobre 1685). Et pourtant il était devenu depuis près d'un siècle l'une de ces « lois fondamentales du royaume » qu'invoquaient si souvent les juristes à l'encontre des tendances despotiques du gouvernement, — au même titre que les libertés gallicanes, les prérogatives de la noblesse et des parlements, les privilèges des villes, les droits des États provinciaux, l'inamovibilité des offices, la distinction entre le domaine de l'État et le domaine du Roi, les règles traditionnelles applicables à la dévolution de la couronne, à la majorité des princes, à la régence etc. Gomment expliquer cette violation désinvolte d'un serment solennel, cette atteinte volontaire à un pacte essentiel si ce n'est par la parole de Bossuet lorsqu'il s'écrie à cette occasion, devant le cercueil de Le Tellier : « Épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ! »

Si cette explication paraît un peu sommaire, elle est corroborée cependant très directement par la harangue que messire J.-J. de Chabannes, lieutenant général au siège de Tulle, fut chargé de prononcer, le 20 novembre 1685, devant le Parlement de Bordeaux assemblé pour enregistrer l'acte de révocation. ^ -

1. Le travail de M. Paul Bcrt, cité plus loin, s'arrête à 1715. Cf. quelques pages de l'abbé Patrice John O'Reilly sur les rigueurs qui suivirent la révocation {Hist. cornpl. de Bordeaux, V^ partie, III [1862], 2^ édit., p. 192-193).

2. Il subsiste un exemplaire imprimé de cette harangue (La RéolC; 1686) à la Bibl. munie, de Bordeaux {Cat. hisl, n» 6002). Le Parlement siégeait à cette date dans la petite ville de La Réole.

Si les peuples de l'Orient n'ont point trouvé d'hommages plus dignes de la grandeur et de la beauté du soleil qu'ils révéroient comme leur Dieu visible que l'étonnement et l'admiration;

Si dans les sentiments de l'Ecriture, les vertus (hi grand y\Iexandrc jettèrent autrefois toutes les nations de l'Univers (huis h< surprise et dans le respect;

Et si les Prophètes, tout pleins qu'ils étaient de l'esprit de Uieu, n'ont point eu d'autres expressions pour louer l'excellence et -l'immensité de ce premier être qu'un culte religieux et un respectueux silence :

On ne doit pas trouver étrange que toute la terre soit aujourd'hui dans l'étonnement, dans l'admiration et dans le silence à la vue de tant de prodiges qui arrivent chaque jour en la réunion des hérétiques à l'Eglise par la force impérieuse des justes lois et des armes triomphantes de Louis le Grand, dont la vertu elîace celle d'Alexandre et qui, semblable au soleil dont parle l'Ecclésiastique, répand des rayons de chaleur et de lumière dans tous les climats de l'Univers. Sa sage conduite nous persuade sensiblement qu'il est l'envoyé du ciel, le lieutenant de la Divinité, l'organe de ses volontés, l'Ange exterminateur des ennemis de sa gloire, et le Coadjuteur de sa providence.

P. 6. ■ — Qu'en si peu de temps, en un an, en un mois, en un jour, il ait étouffé ce monstre qui, depuis près de deux siècles, ne se nourrissoit que d'erreur et de division et qui déchiroit si cruellement les entrailles de l'Eglise; qu'il ait abattu cet hydre qui renaissoit de ses blessures et tiroit de nouvelles forces de sa défaite; qu'il ait arrêté ce furieux torrent d'impiété qui s'étoit débordé dans les campagnes les plus fertiles et les provinces les plus peuplées, et enfin qu'il ait heureusement triomphé de l'hérésie en épargnant l'hérétique : ce sont autant de miracles de la grâce qui épuiseroient l'éloquence sacrée des Augustins, des Ambroises et des Chrisostomes.

P. 8. — - La conduite du Roy est aussi un noble composé d'amour et de justice, un merveilleux mélange de douceur et de sévérité, et un parfait accord de sa clémence et de sa bonté avec sa puissance et sa fermeté; c'est une fldelle et vive expression d'un amoiir rigoureux et d'une sévérité tempérée. En un mot, il fait éclater deux éminentes vertus : la tendresse ingénieuse d'un Père qui se fait adorer et la puissance légitime d'un Souverain qui se fait craindre et obéir.

P. 14. — Il est si occupé et si passionné du salut de ses sujets que ce vaste cœur, qui a une étendue infinie pour la gloire, trouve dans la conversion des hérétiques de quoy remplir tous ses désirs et de quoy satisfaire sa sainte et chrétienne ambition.

P. 23. — Et plus heureux que Moyse qui ne peut vaincre la dureté des cœurs des Egyptiens, il s'est insinué si adroitement dans celui des hérétiques, qu'il les a tous persuadés.

P. 28. — Nos hérétiques étoient comme autant de frénétiques dont le cerveau étant enflammé des ardeurs d'une prétendue réforme et de la nouveauté, et qui préoccupez d'un fantôme de religion et d'un amas confus de songes et de chimères, couroient avec précipitation à leur ruine et à la perte de leur salut. Ou plutôt n'étoit-ce pas des léthargiques qui, se confiant à la foi trompeuse de leurs pères, dormoient avec. une fausse obscurité dans le sein empoisonné d'une vieille et domestique erreur; pour ne pas dire que c'étoient des memjires infectez d'une peste contagieuse qui les entrainoit à la mort, depuis qu'ils étoient séparez de l'Eglise qui est la source de la vie.

Le Ciel suscite un incomparable médecin en la personne de Louis le Grand.

P. 35. — Ainsi il est juste de réduire par la force ceux qu'on ne peut gagner par amour et d'achever par une heureuse nécessité ce grand chef-d'œuvre de l'extinction de l'hérésie que la douceur avoit commencé avec tant de succès.

Dans cette harangue solennelle apparaît déjà clairement ce point de vue — qui se retrouvera, plus caractérisé encore, dans les deux oraisons funèbres consacrées à Louis XIV — consistant à faire du roi seul l'auteur responsable de la Révocation^. Mais qui donc, demande l'historien, avait inspiré cette mesure au roi? Et qui donc l'avait relevé du serment qu'il avait prêté, lors de son avènement, de respecter l'édit de Nantes ? Et qui donc enseignait théologiquement, dans le huis clos des séminaires, « l'horreur des hérétiques» et que .l'Église a reçu de Dieu le pouvoir de réprimer ceux qui s'écartent de la vérité, non seulement par des peines spirituelles mais encore par des peines corporelles ? » ^. L'adage juridique : Is fecit ciii pr-odest, reste ici néanmoins d'une application douteuse; car si la Révocation a nui politiquement à la royauté, elle a nui plus encore moralement au clergé. Les deux puissances avaient donc assez mal établi leurs prévisions.

Quoi qu'on en pense, les Protestants de Bordeaux et de la région (Royan, Sainte-Foy, Bergerac, Montflanquin, Tonneins, Nérac, Glairac, etc.), confondus plus que jamais dans une résistance désespérée à l'orthodoxie que veut leur imposer le Clergé, eurent à

1. Ce point de vue est déjà colui de Bossuet, à la lin de la deuxième partie de son Discours sur r histoire universelle (1681).

2. Voy. la Théologie de Clermont du R. P. Vincent, rééditée avec approbation épiscopale en 1904 (t. I, p. 401), citée par M. S. Reinach, Orpheus, 1914, p. xi.

subir dès lors toutes les avanies et connurent toutes les rigueu''^ que décrétèrent ou qu'inspirèrent les deux puissances coalisée^ contre eux.

Le temple de Bègles, construit en 1605 dans la banlieue de Bordeaux sous la garantie de l'édit de Nantes \ commença à être détruit dès le 26 septembre 1685, c'est-à-dire avant même que l'acte de révocation eût été signé. La hâte qu'on y mit fut telle qu'on y employa trois cent cinquante ouvriers. Le sol fut nivelé et on érigea tout au voisinage une monumentale croix de pierre, que l'archevêque de Bordeaux vint bénir en personne au bout de quelques semaines. ^ Elle portait une inscription commémorative, en quatre vers latins, qui ne paraît pas avoir été conservée^.

Le culte public et le culte en commun furent prohibés, même sur les vaisseaux, comme si le fait de prier Dieu autrement qu'à la romaine était un crime contre la morale sociale ou un attentat à la sûreté de l'Etat.

Les pasteurs furent emprisonnés ou bannis sous peine de mort; quand ils se cachaient, ils étaient impitoyablement pourchassés. Ceux qui le purent passèrent en Angleterre, comme Pierre Rondelet*, ou bien en Hollande, de telle sorte qu'au bout de quelques semaines les troupeaux se trouvèrent sans conducteurs. En mars 1686, l'un de ces pasteurs, dont le nom ne nous est d'ailleurs pas

1. On possède de ce temple de Bègles une représentation grapliique, datée de 1639* due à H. van der Hem; elle a été reproduite dans les Arch. hisl. de la Gironde, XXXIX (1904), pi. 19. — C'est un bâtiment rectangulaire, d'aspect extrêmement simple, mais muni d'un porche. Chaque côté longitudinal comporte dix grandes fenêtres. Par rapport à la place du Prêche, ce templ« est à la droite du spectateur quand celuici regarde Floirac. Pour les détails qui sui\fent, voir à la Bibl. municip. le ms. 1454 (coll. .). Delpit, i° 82 et 109). — Sur les temples interdits dans le reste de la province, voir Arch. nat. L. 124 et 287, d'après L. Paris, le Cabinet hislor., XIX, 2^ partie, p. 19.

2. Cette croix, ou plus vraisemblablement une autre croix qu'on y susbtitua plustard, a été démolie il y a une vingtaine d'années.

3. La petite place, plantée d'arbres, où se trouvait cette croix, devant l'ancien temple, s'est appelée jusqu'à nos jours place du Prêche. C'est tout récemment qu'elle est devenue place de la Victoire.

4. Arch. nat. TT. 287 : Rôle des minisires de la R. P. R. de la Génér. de Bordeaux qui ont pris la résolution de sortir du royaume. Cf. dans la Revue de Ex. et du S.-O. (Royan, 15 juin 1898) une étude de M. Eug. Moutarde sur l'émigration des protestants de Guienne à l'étranger. — Depping a publié, dans la Correspondance administrative sous Louis XIV (IV, p. 410, note), une lettre de Pontchartrain à M. de Gassi (17 novembre 1G98), de laquelle résulte qu'à cette date l'émigration des protestants bordelais durait encore, avec la complicité des pilotes de la basse Garonne qui les transportaient de Meschers au pertuis (d'Antioche), d'où ils s'embarquaient sur les vaisseaux étrangers, pour gagner l'Angleterre ou la Hollande.

connUjfgisait encore dans un cachot de la conciergerie du Palais, étroitement surveillé depuis qu'on avait cru s'apercevoir qu'« il avait des correspondances avec les autres Huguenots, w^

Les biens du Consistoire de Bordeaux tant en ville qu'à Bègles furent confisqués (janvier 1688), puis, sans égard pour les intentions des donateurs, transférés à l'hôpital catholique de la Manufacture ^.

Les biens des Religionnaires qui s'étaient enfuis de la ville en nombre inconnu, furent saisis; la surséance qui leur avait été accordée pour le paiement de leurs dettes fut révoquée ^ et leur existence matérielle par là même ruinée.

Les seigneurs de fief, ayant droit à l'exercice personnel en vertu des édits royaux, furent privés de ce droit dans toute l'étendue de la province. Le contrecoup de cette mesure se fît sentir aussitôt dans la banlieue immédiate de Bordeaux*.

Les abjurations furent partout exigées et la communion imposée même aux Protestants de la colonie étrangère qui peuplait le faubourg des Ghartrons ou tenait garnison au Château-Trompette^. Les résultats de cette propagande, tels que nous les connaissons par actes authentiques ou témoignages directs, sont très probablement inférieurs à la réalité; par contre cette réalité fut très au-dessous de celle dont les intendants gonflèrent leurs rapports à la Cour.

1. Bibl. munie, ms. 1499, f° 66 et 69 {Reg. secret du Parlement).

2. « Le roy a donné les biens de l'église (de Bordeaux) à l'hospital de la Manufacture» (Doc. du temps, reprod. par le Bulletin hist. prot. franc., XXXVII (1888), p. 88). Cf. Arch. nat. TT. 287 : Mém. des sommes à quoi se montent les biens du ctinsistoire de la génér. de Bordeaux.

3. Voy. deux ordonnances de Bazin de Besons, inteiulant de Guienne, portant exécution de deux arrêts du Conseil d'État en ces matières, 23 décembre 1686 et 7 janvier 1687 (dans Rec. génér. des édits... qui ont été donnés depuis Vannée 1664 jusqu'à présent. A Bordeaux par la Société, 1690).

4. Arch. nat. L. 124 et 287, d'après L. Paris. Cabinet histor., XIX, 2^ partie, p. 19.

5. On avait commencé à les exiger depuis 1660. Voy. dans V Inv. des arch. hospil. de Bordeaux, H. 2. un Etat des conversions opérées de 1660 à 1685. A partir de la Révocation jusqu'en 1698 on aurait compté dans le diocèse de Bordeaux 3.000 «nouveaux convertis » dont 50 gentilshommes et 1.200 roturiers, d'après le Mém. de l'intendant de Courson sur la Génér. de Bordeaux. Ces chiffres suspects, en tout cas très sujets à caution, n'apprennent rien pour Bordeaux même. Sur les abjurations obtenues au chef-lieu, il faut consulter (dans les Etudes de la C'^ de Jésus, août 1917), un article de M. A. de Becdelièvre sur La mission militaire de Bordeaux vers 1684. Cf. notre histoire de la Colonie germanique de Bordeaux (I, p. 38-40) et ce que nous disons plus loin (chap. Vil) des abjurations qui se poursuivirent après 1753.

Par le moyen des garnisaires la foi catholique et l'autorité du clergé furent imposées à des gens ([ui, par motif de conscience, n'en voulaient point et se regimbaient de tout leur pouvoir^.

Dans l'ensemble de ces premières mesures, appliquées comme elles le furent en toute rigueur, il y avait de quoi abattre pour toujours le grand corps des Églises réformées de France. Elles furent suivies de beaucoup d'autres, destinées à compléter les premières et à perpétuer les effets obtenus :

Fidèles condamnés aux galères pour avoir assisté à des prêches clandestins ^.

Baptêmes, mariages et sépultures « à la huguenote » interdits sous des peines sévères, en sorte que tout état-civil se trouva légalement aboli pour les protestants obstinés, de la fin de 1685 au commencement de 1737, et resta partiel à Bordeaux jusqu'au relèvement de l'église en 1753^. D'où cette odieuse conséquence qu'aux yeux de la loi, les mariages protestants conclus en secret devant les pasteurs n'étaient que concubinages et les enfants en provenant que des bâtards. Pour eux les mariages créaient une parenté naturelle, mais sans les effets civils ordinaires.

Familles désagrégées par l'emprisonnement des membres réfractaires * ou par leur établissement volontaire en Angleterre, en Holladide^ et exceptionnellement en Allemagne.

Biens des fugitifs confisqués, de manière à empêcher la reconstitution des foyers protestants^.

1. Contrairement à ce que laisse entendre M. Jean Guiraud {oiiu. cité, p. 78), les dragons furent employés contre les protestants de la Généralité de Bordeaux (voy. P. Bert, ouv. cité, p. 56), et s'il n'est point tout à fait certain qu'ils aient opéré à Bordeaux même, il y a cependant une forte présomption en ce sens {ibid., p. 57).

2. A. de Boislisle {Corresp. des conlrôl. génér., III, n° 1333) mentionne un arrêt de ce genre, rendu le 10 septembre 1712. Cf. P. Bert, passim.

3. Voy. à l'Appendice le relevé que nous donnons des registres.

4. Voy. dans le Bulletin..., 1918, p. 212, un Mém. des femmes huguenotles qui n'ont point fait d'abjuration, qui sont restées en Guyenne {et) qui n'ont point esté envoyées en Hollande parce que leurs maris sont convertis (avril 1688), d'après Arch. nat., TT. 236. Ces femmes, au nombre de cinq, étaient enfermées dans les prisons de Bordeaux. Aucune n'était originaire de notre ville. — Sur les religionnaires internés à l'hôpital de la Manufacture de 1731 à 1750 voy. la liasse F. 2 des archives de cet établissement.

5. Voy. N. Weiss, Le sort des réfugiés en Hollande, Angleterre et ailleurs en 1687 (dans le Bulletin..., XLIII, p. 186). — A la fin du xviie siècle, il y avait à La Haye un hôtel qui prenait pour enseigne La ville de Bourdeaux (Brunot, Hist. de la langue franc., V (1917), p. 426).

6. Arch. nat. TT. 287 : Estai des sommes que l'on propose de prendre sur le reliqua

Peine des galères prononcée contre les religionnaires, convertis ou non, qui essaieraient de quitter le royaume (13 septembre 1699).

Le 5 février 1687, le Parlement condamna Pierre Gâche « à être pendu et étranglé pour être venu d'Angleterre à Bordeaux dans le dessein de suborner les nouveaux convertis et favoriser leur sortie hors du royaume^».

Ces mesures convergentes et beaucoup d'autres ^ qui remplissent les années consécutives à la Révocation n'étaient cependant que le prélude d'un régime de compression qui allait se prolonger pendant un demi-siècle encore et se traduire par de nouvelles rigueurs :

Enfants protestants enfermés dans les couvents ou confiés aux soins éclairés des PP. Jésuites, des Filles de la foi (ou Minimettes) et des Filles de l'Enfant-Jésus^, en vertu des lettres royales du 3 mai 1686, du règlement du 13 décembre 1698 et de la déclaration royale du 16 octobre 1700.

« Nouveaux convertis » éduqués à la romaine * et sur lesquels

du compte des biens des fugitifs de la Généralité de Bordeaux (1690). ■ — Cf. le compterendu en 1722 de la régie des biens des religionnaires {Arch. dép. de la Gironde, C. 3777). Il comporte 205 articles, qui n'indiquent jamais le domicile des intéressés. — On connaît un arrêt du Conseil (2 septembre 1709) qui casse et annule deux arrêts du Parlement de Bordeaux (26 juin et 11 juillet 1709) rendus contre Nicolas Nivelle, ci-devant commis à la régie des dits biens dans la Génér. de Bordeaux. (L. Pilatte, Edits, déclarations et arrêts..., p. 449). — Vers 1756, le directeur de la régie des biens des religionnaires fugitifs était François Pelusset {Inv. arch. dép. de la Gironde, G. 713.)

1. Bibl. municip., ms. 1474 f^ 116 (coll. J. Delpit). Cet arrêt fut imprimé par Millanges à La Réole où se trouvait alors le Parlement (In-4o de 7 pp., 1687).

2. Voy. d'une manière synoptique les tables générales du Rec. des anc. lois franc.... par Isambert, t. XXIX, p. 99 à 101.

3. D'après la Chron. bordelaise de ïilîet, p. 123. Cf. Paul Bert, ouv. cité, sans indication de source, et Bulletin...., II, p. 358, pour les années 1696-98. — Ces sortes d'emprisonnement se perpétuaient encore à Bordeaux en 1761, d'après un Mémoire sur la question des baptêmes, adressé à ]MM. les Pasteurs de Genève, que nous publions plus loin, au chap.Vl. — Dès 1666 les Minimettes ou Filles de la foi de Bordeaux s'occupaient des nouvelles converties {Arch. dép. de la Gir., G. 627). Au nombre de douze en 1755 {ibid., G. 830), elles comptaient 400 élèves en 1775 {ibid., C. 291). — Les Filles de l'Enfant-Jésus ne semblent pas s'être établies à Bordeaux beaucoup avant 1688. — Les sœurs de Charité et les frères des Ecoles chrétiennes qui, beaucoup plus tard, ouvrirent deux maisons aux Chartrons, s'intéressèrent également, pour le bon motif, aux enfants des religionnaires.

4. La liasse G. 898 des Arch. dép. de la Gironde renferme, sur cette catégorie de religionnaires, huit pièces non datées, qui ont tout l'air de la fin du xvii^ siècle. (L'inventaire imprimé en signale seize : la chemise qui les enveloppe, dix !). — Cf. aux Arch. nat., TT. 287, le Méni. concern. le nombre de missionnaires qu'il faut dans chaque dioc. de la Génér. de Guienne, et un autre Mém. des missionnaires qu'on demande dans la Génér. de Bordeaux (1687).

le Clergé veillait avec une sollicitude [)articulière. Ils étaient pourvus de pensions à vie (7 janvier 1698), mais s'ils s'affranchissaient, exclus de toutes fonctions publiques et des carrières ^ libérales ou refoulés contre leur gré dans le négoce ^

Comme conséquence, une paralysie du commerce si profonde que, au cours de l'année 1715, il y eut encore à Bordeaux, en moins de deux mois, vingt-deux faillites dont la moitié s'abattit sur les nouveaux convertis domiciliés aux Ghartrons 2.

Ces procédés de violence et de brutalité sont ceux de toutes les magistratures humaines quand, sous le couvert d'idées religieuses, politiques ou sociales, elles poursuivent la réalisation d'une domination temporelle. Les exemples abondent dans l'esprit de nos lecteurs, sans que nous ayons besoin de les rappeler.

Les Jésuites de Bordeaux n'avaient pas été les moins empressés à célébrer l'acte de révocation : dès le 18 novembre avant même qu'il eût été enregistré par le parlement de Guienne, ils chargèrent l'un des leurs de célébrer devant les élèves du collège de la Madeleine cette grande victoire remportée sur l'hérésie. En un docte latin le P. Guibert s'acquitta de sa tâche par un panégyrique de Louis XIV, qui nous a été conservé^.

Quelques mois plus tard, un autre membre du clergé local, l'abbé de Gourgues, vicaire général du diocèse de Bordeaux et membre du parlement de Guienne au titre ecclésiastique *, crut

1. Cf. un Arrêt du Parlement de Bordeaux, 22 septembre 1714, imprimé dans le Bulletin..., 1904, p. 232.

2. D'après M. Paul Bcrt, ouu. cité, p. 100. — Un document de 1705 dit expressément que les négociants en vin de Bordeaux étaient pour la [)lupart des protestants (cité par De Boislisle, Corresp. des coiitrôl. géiicr., 11, n^ 759). C'est eux sans doute que vise le maréchal de Montrevcl, gouverneur de la province, lors(pi'il écrit, en mai 1705, au Contrôleur général que les nouveaux convertis de Bordeaux « paroisssent fort consternés de la découverte qu'on a faite de leur dernière conspiration en Languedoc » {ibid., II, n° 799).

3. Panegyriciis Ludovico magno régi chrislianissimo pro extincla hœresi calviniana dictas Burdigalae in collegio Societatis Jésus a pâtre Joanne Josepho Guibert, ejusdem Societalis, XIV Kal. decembris MDCLXXXV. (Bordeaux, Mongiron-Millanges, in-12o. — Bibl. nat., Ld 17 '*, 523, d'après J. Delpit, ms. 1454, de la Bibl. municip. de Bordeaux,

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